Rencontre municipaliste des Fearless Cities à Barcelone : vers un maillage international de « villes rebelles » ?


Du 9 au 11 juin, à Barcelone, s’est tenue la rencontre internationale des « Fearless Cities »
1. Elle visait à tisser des liens entre des expériences de « villes sans peur » à travers le monde, nourris par l’exemple des « villes rebelles » espagnoles face à l’oligarchie financière, l’austérité budgétaire et la corruption. Celles-ci, pour engager la construction d’un contre-pouvoir à une échelle globale, qu’elle soit nationale, européenne ou internationale, se sont appuyées sur les mouvements sociaux et les populations afin de relocaliser et démocratiser le pouvoir au niveau des municipalités. La perspective internationaliste et solidaire de cette dynamique place les intentions localistes bien loin des tentations national-libérales empruntant souvent à la xénophobie.

Rencontre municipaliste des Fearless Cities à Barcelone : vers un maillage international de « villes rebelles » ?

1) Les dynamiques municipalistes en Espagne

Une autre manière de « faire du politique » a été présentée lors la rencontre des Fearless Cities2 organisée à l’Université de Barcelone, où se sont retrouvé.e.s élu.e.s, technicien.ne.s, militant.e.s, ou curieux.ses, autour d’une question qui pourrait être posée ainsi : « comment reprendre le pouvoir à celles et ceux qui l’ont confisqué ? ». Il s’agissait de comprendre les articulations des dynamiques « municipalistes » qui animent de nombreuses collectivités locales en Espagne depuis 2015. Le « municipalisme » trouve ses racines en partie dans la culture politique libertaire du XIXe siècle et ses principes d’auto-organisation, d’auto-gestion, de démocratie radicale et de fédéralisme3. Il fait référence à une forme d’organisation politique fondée sur l’exercice d’une démocratie directe rendue possible par une répartition du pouvoir horizontale et assembléiste à l’échelle d’une municipalité. L’échelon municipal, propice à la proximité, est alors perçu comme le plus légitime pour faire émerger des espaces publics de débats et de convergence d’intérêts communs au sein de la « cité », mais aussi comme le plus pertinent pour ériger la souveraineté locale en contre-pouvoir à un État-nation centralisé et vertical.

Les dynamiques municipalistes qui ont remporté les élections municipales de 2015 en Espagne se concrétisent par des candidatures sous forme de listes citoyennes appelée « plateformes citoyennes » parties à l’« assaut »4 du pouvoir institutionnel local afin d’y avoir prise de l’intérieur. Ici, la politique n’est plus l’histoire de quelques initié.e.s ou professionnel.le.s, mais l’affaire de tou.te.s. Ces victoires municipales sont un outil pour créer un nouveau pouvoir politique et remettre au cœur de la gestion de la cité les enjeux cruciaux de la démocratie, des droits et des biens communs en partant des réalités et luttes locales tout en les reliant à un contexte global. Elles font partie d’un processus de réappropriation du pouvoir par la base, afin de peser dans les rapports de force du jeu politique. Pour beaucoup issues de mouvements sociaux, bien plus horizontaux, mouvants, et décentralisés que les partis politiques institutionnels, en Espagne les listes citoyennes ont généré de véritables mouvements politiques citoyens qui sont parvenus à conquérir la capitale du pays, Madrid, la deuxième ville, Barcelone, et de nombreuses autres telles que Saragosse, Valence, Saint-Jacques-de-Compostelle, La Corogne, ou encore Cadix.

Ces dynamiques, qui se veulent être de véritables alternatives politiques portées « par le bas », s’ancrent dans un contexte politique, économique et social particulier. Elles sont le résultat de processus complexes de luttes locales dont les formes et les enjeux profonds sont tout à la fois propres à chacun de ces contextes, et héritiers de l’histoire nationale des luttes antifranquistes et indépendantistes. Elles se sont cristallisées autour de la lutte contre l’austérité, contre un État centralisé oligarchique et corrompu, et contre la financiarisation orchestrée par des élites politiques et économiques conniventes, qui ont précipité le pays et les populations dans une crise économique puis politique et sociale profonde, faisant peser le poids d’une dette illégitime sur ceux qui en sont les moins responsables. Cette forte opposition, incarnée par les mouvements contestataires d’occupation des places engagés lors du 15M (mouvement de « Los Indignados » impulsé le 15 mai 2011) a conduit à une structuration de « plateformes citoyennes » parties à l’assaut des élections municipales de 2015. Ces « confluences » selon leur propre terminologie5 ont réussi à remporter plusieurs municipalités sur tout le territoire. À Barcelone, Ada Colau a pris la tête du Conseil Municipal, emmenée par la plateforme Barcelona en Comu. La deuxième ville d’Espagne se voit donc dirigée par une ancienne militante du 15M et figure de proue d’un des mouvements sociaux les plus importants de la période contre les expulsions immobilières, la PAH (Plataforma de Afectados por la Hipoteca6).

2) L’échelle municipale, échelle pertinente pour articuler résistance et changement de fond

Malgré les spécificités des histoires locales, des tendances se dégagent et fédèrent ces mouvements de villes rebelles autour de thèmes clés : la féminisation de la politique, la remunicipalisation de services publics, les biens communs envisagés comme des droits humains fondamentaux, la lutte contre l’oligarchie politique, économique et technocratique et les formes d’oppression autoritaire, la relocalisation du pouvoir et son transfert aux populations, l’opposition à la libéralisation et à la financiarisation de l’économie, l’internationalisation du localisme comme alternative aux nationalismes xénophobes. Cette liste non exhaustive de thèmes fédérateurs donne la couleur du terreau fertile dans lequel émergent les discussions autour des listes citoyennes ou des tendances municipalistes, au-delà même des frontières espagnoles, comme à Grenoble, Valparaiso, Portland, ou Naples.

Lors de la rencontre à Barcelone, plus d’une vingtaine d’ateliers se sont tenus, dans l’objectif de diffuser les expériences municipalistes vécues par les mairies espagnoles. La diversité et la parité des panels et des débats avait été érigée en principe de travail. Parmi les sujets traités, la co-construction des politiques publiques avec les habitants, les associations, les mouvements, et tous les autres acteurs locaux légitimes ; la relocalisation de l’économie, face à l’hégémonie des multinationales et de la finance, en accordant les contrats publics à des entreprises de l’économie sociale et solidaire, ou insérées dans des circuits courts ; la question du logement, de la gentrification et de la contribution du tourisme à la marchandisation des villes ainsi que de l’exigence de politiques publiques du logement social ambitieuses et d’une action municipale forte contre la spéculation immobilière ; les réseaux sociaux, la multiplication des espaces publics, la création d’institutions non-étatiques comme outils de mobilisation, de création d’espaces de réflexion collective et de débat public, d’expérimentation de participation politique alternative ; les « villes refuges » comme villes accueillantes envers les migrants, à contre-pied des pouvoirs xénophobes voire racistes qui gouvernent aux Etats-Unis ou en Europe ; l’importance de maintenir la mobilisation contre les traités de libre-échange qui constituent une menace directe pour la démocratie, les économies locales, la diversité culturelle et/ou linguistique, ou encore les services publics.

3) Les dynamiques municipales à l’épreuve de la réalité

Finalement, les dynamiques municipalistes offrent un terrain de résistance politique à l’oligarchie, à la construction d’alternatives à la fois structurelles et systémiques, et à une certaine résilience locale face aux chocs, notamment économiques et environnementaux. Sans verser dans l’idéalisation d’une formule qui se montrerait miraculeuse, les acteurs de ces dynamiques municipalistes rappellent la difficulté des réalités de la gestion technique et réglementaire d’une collectivité locale, de l’hostilité des partis institutionnels, des lobbys et autres acteurs rétifs à l’émergence d’un pouvoir citoyen, des doutes inhérents à une prise de pouvoir parfois soudaine, le long processus que représente la mise en place d’une démocratie véritablement participative et inclusive, y compris des espaces et des groupes les plus éloignés de la prise de décision, voire même simplement de la parole publique. Le recul, la critique et le contrôle citoyen restent nécessaires comme garde-fous pour que la dynamique conserve son esprit de contre-pouvoir et de changement dans lequel elle a émergé.

Les défis sont donc immenses, ces dynamiques relativement récentes en dépit de leur historicité. On peut difficilement parler de mouvement municipaliste européen ayant émergé de la rencontre, car ce mouvement reste pour le moment très lié à l’expérience espagnole, peu d’expériences similaires ayant été identifiées en Europe. Quant à un mouvement municipaliste international, les dynamiques municipalistes dans le monde sont encore plurielles, contextualisées, très diverses dans leur degré de « radicalité » et rien de formalisé ou de structuré n’est ressorti de l’événement. Néanmoins, on peut peut-être voir dans cette rencontre une brèche ouverte par les mouvements sociaux et les plateformes espagnols, et par celles et ceux qui ont répondu à l’appel, pour mettre en lumière un maillage international de victoires politiques citoyennes locales, victoires effectives et potentielles. Ces victoires forment le terreau d’un contre-récit positif et émancipateur, fondé sur l’universalisation des droits, à l’opposé de la proposition politique portée par l’extrême droite, qui envisage la résistance au projet capitaliste de mondialisation par l’exclusion et la restriction des droits civils, politiques, sociaux, culturels… Une « alliance internationale » de villes sans peur pourrait être envisagée, comme le suggère la maire de Madrid Manuela Carmena7, fondée sur des thématiques concrètes partant des réalités de terrain et des impacts vécus par les populations, telles que la question du droit au logement, de la lutte contre le changement climatique et ses effets très localisés, de l’accueil et de l’intégration des migrants à l’échelle des municipalités, de l’agriculture et de l’alimentation, entre autres.

4) Les municipales de 2020 comme rendez-vous structurant pour une convergence des mouvements sociaux français ? 

En France, les municipales de 2020 apparaissent comme le prochain rendez-vous important pour les mouvements sociaux et citoyens qui peuvent y trouver une opportunité de rencontre, et de structuration. Trump, les résurgences d’extrême-droite en Amérique latine, en Inde ou aux Philippines, en Europe (Hongrie, Pologne) ou en France via le Front national réactivent le risque de projets politiques profondément autoritaires, inégalitaires et prédateurs. Les grands projets extractivistes climaticides, les violations des droits humains, la généralisation des souffrances sociales, les guerres, l’enfermement, la surveillance deviendraient la norme. Or les partis de gouvernement issus du 20ème siècle ont montré leur incapacité à relever ces défis (pour ceux qui s’y sont essayés), et sont profondément délégitimés aux yeux des citoyens.

Mais l’échelon local ne l’est pas, au contraire : les citoyens sont attachés à des élus qu’ils connaissent très souvent, aux territoires où ils vivent, et à la défense non seulement de leurs conditions de vie mais aussi de l’image de leur ville ou de leur village. Dans le même temps les expériences de mobilisation internationaliste déterritorialisées ont permis l’émergence de mouvements planétaires nouveaux (mouvements paysans, mouvements contre la dette ou les paradis fiscaux, mouvements de désinvestissement des énergies fossiles, par exemple) qui remportent des victoires mais qui rencontrent de grosses difficultés de structuration et de mobilisation, ainsi qu’une résistance de la part des tenants du système hégémonique (institutions, lobbys, multinationales, etc.).

C’est sur cette double conviction que prospère le mouvement municipaliste. Dans ces conditions, l’échéance des municipales 2020 peut permettre de faire converger des mouvements hétérogènes mais qui partagent une vision commune de la démocratie locale, des droits et des biens communs, et qui déclinent ces enjeux autour de luttes locales fédératrices structurantes. A minima, ce moment 2020 pourrait mettre ces enjeux au centre du débat : de la construction d’alternatives systémiques et structurelles, et du local comme échelle pertinente pour mener des expériences politiques qui redéfinissent les rapports de force et ravivent la « communauté ».

AITEC

http://aitec.reseau-ipam.org/spip.php?article1628

A consulter également : 

3 Lire Murray Bookchin, Le municipalisme libertaire

4 Lire Ludovic Lamant, Squatter le pouvoir : les maires rebelles d’Espagne

5 Ibid.

7 A lire sur Médiapart, un article de Ludovic Lamant sur les « villes sans peur » : « A Barcelone, une alliance des villes contre les nouveaux monstres politiques »

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