Levalet, mettre la Ville en scène

Les street artists ont, le plus souvent, deux productions : une production « dans la rue » et une production pour la galerie. Il y a bien sûr beaucoup de points communs entre les interventions en milieu urbain sous la forme de fresques ou de « murs » et les « œuvres nomades » destinées aux galeries. J’ai déjà, à plusieurs reprises, commenté les œuvres de Marko93 qui réalise « dans la rue » des œuvres de grandes dimensions et en atelier des toiles. Pour que s’exprime pleinement son talent, seuls les formats de plus d’un mètre carré lui conviennent. Cela étant, qu’il peigne un jaguar sur un mur ou sur une toile, les exécutions et les rendus sont sensiblement les mêmes. 

Levalet fournit un contrexemple intéressant. Ses œuvres pour la galerie sont remarquables ; on y retrouve son dessin, sa palette et les thèmes qu’il affectionne. Elles sont souvent drôles, absurdes, parfois poétiques. Avec sensibilité, elles abordent des problématiques proches de nos préoccupations : l’Homme écrasé par les machines, sa solitude, son désarroi. Toujours sans pathos, sans dramatisation excessive. L’artiste n’est pas un procureur, encore moins un politique qui pense pour nous. Il montre des situations dans lesquelles chacun se reconnaît, avec un sourire en coin, comme un Auguste triste. 

Sa production « dans la rue » est semblable. Semblable, c’est-à-dire que nous y retrouvons son « style », ce dessin à l’encre de Chine, parfois rehaussé de quelques couleurs, un trait fort, une ligne « claire ». Un dessin qui renonce au réalisme, à la copie du Réel, mais un dessin aisément lisible, excluant la polysémie et l’hermétisme. Si la forme est la même, les sujets sont différents. En fait, pour Levalet, la Ville est un vaste terrain de jeu. Des espaces de l’environnement urbain sont « détournés » pour offrir aux passants des scènes insolites, souvent surréalistes qui arrachent, pour le moins,  un sourire aux badauds, et, pour ceux qui le veulent, une « réflexion » sur notre vie, nos existences, nos destins. Ces « exploitations » du hasard, du fortuit, du conjoncturel, sont à tiroir : un clin d’œil pour la surface des choses et, dans le même temps, une authentique réflexion amusée et désabusée sur nous-mêmes et sur notre société. C’est la surprise de l’endroit trouvé qui alimente « l’inspiration » de l’artiste. L’amusement viendra parfois du rapport entre le lieu donné et l’affiche peinte. Parfois, toujours en partant du lieu, c’est une scène qui nous est donnée à voir ; une saynète avec plusieurs personnages et un décor. Rien de systématique. Levalet semble s’amuser de ces rencontres entre des lieux et son imaginaire. Il en profite comme un moderne La Bruyère pour dresser des portraits, changer la destination des choses et des espaces, instruire quelques procès sans renoncer à l’humour, souvent noir et douloureux.

Levalet n’est pas Ernest Pignon-Ernest. Ses interventions dans la Ville, des affiches collées, sont des jeux de l’esprit. Il s’amuse de tout, d’une tête de bœuf en bronze ornant la façade d’une école publique dans le Marais, d’un édicule de la voirie de Paris, d’une porte d’hôtel condamnée. Tout lui est prétexte au rire, au délire, à la mise en scène. C’est peut-être l’expression qui convient pour définir son talent : c’est un metteur en scène qui a la Ville pour décor.​

Richard Tassart

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