Les attaques menées ces jours-ci contre l’établissement Body Blitz Spa de Toronto sont déraisonnables : les femmes devraient avoir accès à des espaces sûrs, dénués de la présence d’hommes

Un spa santé féminin de Toronto vient de subir de violentes attaques en ligne de la part d’un groupe de transactivistes et de leurs allié-e-s, en raison de sa politique d’admission. Body Blitz Spa gère deux établissements qui abritent des piscines, des saunas, et proposent des services thérapeutiques ; le port de vêtements y est facultatif. C’est depuis plusieurs années une oasis de calme très appréciée à Toronto pour des femmes de divers milieux, groupes d’âge et types physiques.

Il se peut que ces conditions soient bientôt forcées de changer. Body Blitz a été accusé de « transphobie » sur Internet après que quelqu’un se soit plaint sur un réseau social que Body Blitz avait refusé l’admission à son conjoint, qui s’identifie comme femme. Même si la controverse qui en a résulté peut conduire à supposer que l’établissement exclut les trans, ce n’est en fait pas le cas. Techniquement, ce spa n’est pas réservé aux femmes – sa politique est d’admettre seulement les femmes et les personnes trans nées hommes (ci-après « hommes trans ») qui ont subi une transition physique complète. En d’autres termes, pas de parties génitales masculines.

Pour la plupart des gens, cette politique n’est ni étonnante ni controversée. Cependant, peu après que Body Blitz ait publié sur sa page Facebook un message (supprimé depuis) pour informer leurs clientes que l’entreprise revoyait sa politique d’admission dans un effort pour fournir à toute sa clientèle un milieu accueillant, leur page a été inondée de commentaires et de critiques colériques, dont certains provenaient de personnes extérieures à la région de Toronto et même au Canada.

La députée néo-démocrate Cheri DiNovo a été citée comme suit par un média :

« Rappelez-vous des lesbiennes et des homosexuels interdits dans les vestiaires des stations de santé ? C’est la même chose. »

Certaines lesbiennes et certains homosexuels pourraient se formaliser du fait que Madame DiNovo, qui vit dans un mariage hétérosexuel, instrumentalise leurs luttes pour établir un parallèle à un problème fondamentalement différent de celui de l’homophobie. Entre autres, bon nombre des femmes qui revendiquent des espaces réservés aux femmes sont des lesbiennes. La discrimination à l’égard des personnes homosexuelles est nourrie par des croyances injustifiées à propos des comportements et des rapports réciproques des hommes et des femmes ; elle n’a jamais impliqué de débats existentiels. Parce que l’orientation sexuelle est déterminée de façon objective, il a toujours été manifeste de qui il s’agit lorsque nous parlons de personnes lesbiennes, gaies et bisexuelles ; les résistances qu’affrontent ces personnes n’ont jamais été basées sur autre chose que des questions de moralité.

Les commentaires de DiNovo peuvent séduire les personnes qui s’inquiètent des droits des homosexuels et des lesbiennes, mais il existe une différence clé entre l’orientation sexuelle et l’identité sexuelle (aussi appelée « identité de genre ») : l’orientation sexuelle décrit les préférences des individus, alors que la théorie du queer dicte que chaque personne possède une identité sexuelle, qu’elle en convienne ou non. En conséquence, nous sommes toutes et tous censés partager cette idéologie, censée modifier nos points de vue sur nos propres vies et notre connaissance de base du monde.

La Commission ontarienne des droits de la personne (CODP) définit l’identité sexuelle comme suit :

« … l’expérience intime et personnelle de son genre, telle que vécue par chacun. Elle a trait au fait de se sentir femme, homme, les deux, aucun ou autrement, selon où l’on se positionne sur le continuum de l’identité sexuelle ».

Même si l’on prétend souvent que l’identité sexuelle n’a aucun lien avec le sexe biologique, la CODP précise que « le « sexe » d’une personne comprend également la notion « d’identité sexuelle », ce qui peut s’exprimer en termes de particularités sociales attribuées à chaque sexe ».

On voit que même les personnes qui considèrent l’identité sexuelle comme un concept légitime ne semblent pas s’entendre sur la façon dont elle fonctionne.

Le projet de loi C-16 a été adopté au Sénat canadien le jeudi 15 juin 2017. En vertu de cette nouvelle loi canadienne, conforme à des lois semblables adoptées dans un certain nombre de pays occidentaux, une personne peut déterminer son genre ou son sexe par simple autodéclaration à tout moment et pour n’importe quelle raison. Remettre cela en question est considéré comme une violation des droits de la personne. Aucun critère, marqueur physique ou test n’a été établi pour déterminer le statut de « trans  ». En tant que notion essentiellement individualiste, l’identité sexuelle n’est liée à aucune réalité extérieure et est donc jugée à l’abri de toute qualification ou analyse critique plus poussée.

Si l’identité réclamée par un individu ne nuit à personne, il est facile d’accepter celle-ci sur parole. Mais lorsque quelqu’un veut faire transition dans un groupe de personnes confrontées à des défis différents, certaines questions surgissent naturellement. Par exemple, celle de savoir si des opportunités réservées à des personnes elles-mêmes marginalisées se trouveront, inévitablement, réclamées par ces nouveaux membres, aggravant ainsi outre mesure les difficultés qui entravent le succès des membres originaux de ces groupes. Nous constatons déjà quelques exemples d’hommes ayant fait transition à l’âge adulte, qui sont largement applaudis et s’approprient des distinctions réservées aux femmes, alors que celles-ci ont passé toute leur vie à subir le patriarcat en tant que femmes.

On ne peut que remarquer l’absence de réponses à des dilemmes philosophiques troublants. Par exemple, si les identités sexuelles sont déterminées sur une base purement individuelle, en l’absence de paramètres quant à ce qu’elles signifient, il s’ensuit qu’il peut y avoir autant de sexes que d’êtres humains. Autre problème : Si chaque individu possède une identité purement autodéterminée, il s’ensuit que, par définition, ces identités intrinsèquement uniques ne peuvent être partagées avec personne. Personne ne peut éprouver les pensées ou les sentiments d’une autre personne pour vérifier qu’ils ou elles pensent ou ressentent les mêmes choses. Dans ces conditions, comment les hommes, ou tant qu’à faire n’importe qui, peuvent-ils avoir la certitude de « se sentir femme » ? Même en acceptant, aux fins de la discussion, la tautologie selon laquelle une femme est une personne qui s’identifie en tant que femme, la conclusion logique de cet argument est que le mot « femme » peut signifier n’importe quoi et donc qu’il ne veut rien dire.

Et pourtant, les femmes existent.

Malgré ce manque de clarté et de consensus large sur la question, les femmes sont vilipendées pour le simple fait de poser ces questions. On s’attend à ce que nous abandonnions toutes nos expériences antérieures et notions de ce que nous sommes, à commencer par celles qui concernent notre physique féminin et l’oppression qui y est liée. Cela a pour effet de supprimer effectivement toutes mesures de protection basées sur le sexe. En ce qui concerne les installations réservées aux femmes, la législation sur les droits de la personne est explicite : un homme qui prétend à une identité « féminin  » ou de « femme » ne peut s’en voir refuser l’accès. Si une femme a des inquiétudes ou est en position vulnérable, ses seules options sont de trouver, d’une manière ou d’une autre, une façon d’y passer outre, ou bien de quitter les lieux. Le message que cette politique communique aux femmes et aux filles ayant survécu à des violences masculines est que le droit des femmes à un refuge et à une intimité hors de la présence d’hommes est sujet à négociation et que leurs droits passent en dernier. Il s’agit d’une forme insidieuse de manipulation psychologique qui cherche à convaincre les femmes et les filles qu’elles sont hystériques de reconnaître l’épidémie de discrimination et de violence dirigée contre elles et qu’elles doivent placer les sentiments d’autres personnes au-dessus de leur propre désir d’autopréservation.

Même si c’est fréquemment ce que l’on tente de faire croire, l’argument en cause ici n’est pas que les personnes trans en particulier constituent une menace. Le problème est que, tant que l’identité sexuelle repose sur une autodéclaration, il est impossible – et illégal – pour les femmes de faire une distinction entre les hommes qui souhaitent simplement vivre en tant qu’homme trans et les autres hommes. Il s’agit d’un fardeau injustifié à imposer aux femmes et aux filles, qui ne devraient pas être obligées d’avoir ou de divulguer des antécédents de traumatisme pour justifier le maintien d’espaces autonomes (non que cela fasse la moindre différence quand elles tentent de le faire).

Le droit pour tout groupe – en particulier ceux des personnes vulnérables et marginalisées – à disposer de leurs propres espaces autonomes est un principe fondamental de la justice sociale et un facteur crucial à leur bien-être. La liberté des femmes de partager leurs expériences et leurs réflexions, et de s’organiser sans la présence ou l’ingérence des hommes – leurs oppresseurs – est un principe fondamental du féminisme qui s’est avéré essentiel à nos progrès. De la même façon, les femmes qui ont des besoins communs en raison de la discrimination exercée sous forme de validisme, de racisme, d’homophobie, de biphobie, de pauvreté, etc. ont le droit d’exclure d’autres femmes afin de promouvoir leurs propres intérêts, car elles seules peuvent comprendre entièrement leurs défis particuliers et les défendre. Il y aura toujours des occasions pour ces groupes de se soutenir mutuellement en solidarité et de joindre leurs forces là où leurs intérêts coïncident.

Beaucoup de femmes sympathisent avec les luttes des personnes trans et sont ravies de les soutenir et de s’adapter à elles dans leur itinéraire. Cependant, au fur et à mesure que se préciseront les implications de la politique d’identité sexuelle et des lois à ce sujet, des discussions difficiles devront avoir lieu. Les expressions des identités trans sont en flux constant. Certaines personnes se voient comme un homme à un moment et comme une femme un moment plus tard, ou ni l’un ni l’autre ou les deux à la fois – la liste des cas de figure est sans fin. Bien que l’on tienne souvent pour acquis que toutes les personnes trans prennent des hormones, changent leur présentation et subissent une chirurgie complète de réaffectation de sexe ou de genre, ce n’est pas nécessairement le cas. En effet, ces choix individuels ne sont pas nécessaires pour que soit reconnu le statut de transgenre (du moins pas au Canada). Beaucoup d’hommes trans se refusent aujourd’hui à une chirurgie des organes génitaux. Même s’il est largement prétendu qu’être trans n’est pas un choix puisque les personnes trans souffrent de dysphorie et que faire transition est pour elles un moyen de survie, un nombre croissant de personnes identifiées trans témoignent que ce n’est pas vrai dans leur cas et que la dysphorie n’est pas une composante indispensable de l’identité trans.

Les femmes qui apprennent ces distinctions et tentent de bien les comprendre ne méritent pas d’être intimidées. Pourtant, on nous lance aujourd’hui que notre compréhension du sexe biologique est fausse – que le sexe est, en fait, une illusion qu’il nous faut abandonner à moins de vouloir être considérées comme des transphobes violentes et intolérantes.

Vous n’avez pas à interagir avec les éléments les plus marginaux de la communauté transactiviste pour entendre ces prétentions. Lors d’un débat télévisé en octobre 2016, Nicholas Matte, un chargé de cours et doctorant engagé par une université canadienne de premier plan pour enseigner des sujets comme les enjeux raciaux, le lesbianisme, le féminisme et les études sur les femmes, a rejeté le sexe comme un « préjugé populaire », expliquant qu’il est « incorrect de dire qu’il existe quelque chose comme le sexe biologique ». Il ne manque pas d’exemples de transactivistes et de leurs allié-e-s qui parlent de « pénis féminins » (il existe un terme moins élégant pour désigner cela, mais si vous le cherchez sur le Web, faites-le à vos risques et périls !) et de « femmes munies d’un pénis ». On nous dit que les femmes qui s’identifient aujourd’hui comme hommes ont toujours été de sexe mâle et que les hommes qui s’identifient comme femmes ont toujours été de sexe féminin (le sexe à partir duquel ces personnes ont fait transition n’est donc pas manifeste).

Dans cette vision du monde, il n’existe aucune réalité objective. La controverse entourant la politique de Body Blitz en matière d’exclusion des pénis en est un exemple.

Le fait que cette idéologie postmoderne contredise presque toutes les figures d’autorité de la biologie humaine ne semble pas important. Ce que la grande majorité des personnes instruites comprennent au sujet de notre espèce serait tragiquement déficient. D’innombrables sources, telle l’Encyclopédie Britannica, décrivent toujours les systèmes reproductifs masculin et féminin sans la moindre ambiguïté à propos du fait que les pénis sont des organes sexuels masculins, mais les femmes en particulier se voient attaquéesdiffaméescensurées et menacées de violence lorsqu’elles font écho à ces faits.

Énoncer des faits de base au sujet de la biologie humaine ne dit rien à propos de l’humanité ou de la valeur des personnes qui s’identifient comme trans, et il est manipulateur et malhonnête de prétendre que disconvenir de la perception de soi d’un individu équivaut à le haïr ou à le pousser au suicide. Tout individu sceptique quant à l’identité de genre qui refuse à une personne trans un emploi, un logis ou qui fait autrement preuve de cruauté ou de violence à son égard ne se comporte pas ainsi parce qu’il a considéré les bases philosophiques des convictions de cette personne et décidé qu’elle avait tort. Et surtout, les femmes qui parlent de leur propre vie ne sont pas impliquées dans les gestes discriminatoires posés par d’autres personnes. Les gens qui tuent et blessent des femmes, des trans et d’autres personnes non conformes aux stéréotypes de genre sont presque toujours des hommes chauvins et inquiets chez qui la virilité est si cruciale à leur sens du pouvoir qu’ils cherchent à faire du mal aux êtres qu’ils jugent inférieurs à eux.

Les hommes qui s’identifient comme femmes sont exposés à beaucoup de violence dans le cadre de l’industrie du sexe et à cause de la violence raciste. Il ne fait aucun doute que les personnes trans ont besoin de soutien. En fin de compte, les personnes trans sont celles qui comprennent le mieux leurs besoins et devraient être celles qui assurent la défense de leurs droits. Mais il en va de même pour les femmes et pour leur autodétermination dans le cadre du féminisme. Alors que les femmes et les hommes trans diffèrent de façons importantes, les concepts de « différents » et « égaux » ne sont pas mutuellement exclusifs. Cette compréhension peut jeter les bases d’une collaboration sur des problèmes qui nous concernent tous et toutes.

En aucun cas ne devrait-on s’attendre à ce que les femmes nient leur propre réalité matérielle et limitent leurs réflexions pour les plier aux états psychologiques d’autres personnes. Elles ne doivent pas non plus placer les intérêts des autres au-dessus des leurs. Dans une société diversifiée où certains droits sont en concurrence, il faut trouver un équilibre qui reconnaît le droit de toutes et de tous à la liberté. Un État dont le mandat est de forcer ses citoyennes à valider l’identité personnelle d’autres personnes et à adopter leur point de vue déroge aux principes démocratiques et expose des classes vulnérables de gens à plus d’exploitation et de violence.

Brandy Sudyk

Brandy Sudyk est une analyste de questions de conformité qui est basée à Toronto et s’exprime dans ses temps libres au sujet du féminisme et de la justice sociale.

Version originale : 

http://www.feministcurrent.com/2017/06/18/shouldnt-controversial-maintain-women-spaces/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/06/20/le-maintien-despaces-reserves-aux-femmes-ne-devrait-pas-faire-controverse/

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