Hugo Moreno était un dinosaure et chacun sait que les dinosaures ne meurent pas

La preuve : mon petit fils en a rencontré plusieurs au Jardin des plantes pas plus tard que dimanche dernier.

Un dinosaure oui, un dinosaure de la trempe d’un Yvan Craipeau, qui se désignait lui-même comme un dinosaure trotskiste, alors même qu’il ne militait plus dans les organisations dites trotskistes depuis des décennies. Un dinosaure, oui, mais pas un au sens vieille bête dépassée par la modernité et en voie de disparition.

Plutôt un dragon, un quetzacóatl, un animal de légende venu des confins du monde et des temps obscurs pour combattre à nos côtés et pour éclairer les batailles de demain.

Hugo était donc un dragon !

Il crachait du feu – et pas seulement pour faire griller la viande –, il volait dans les airs, débouchait les bouteilles, protégeait les faibles, donnait des cours à la fac, trempait ses plumes dans l’encre magique et bataillait ferme contre les citadelles où le vieux monde s’est solidement retranché.

Un dragon, un hybride parfait – enfin presque parfait – de l’Argentin et du Français, du trotskiste et du « je suis plus tout à fait trotskiste mais quand même », du camarade estimé et du copain aimé.

Hugo était un dragon qui n’avait renoncé à rien, cédé à rien, il était la fois Argentin et Français et ni Français ni Argentin, une sorte de cosmopolitisme multiculturel à lui tout seul. Mon grand-père aurait dit que puisqu’il était tout ça à la fois, il ne pouvait être que yid : Higou Moreïnou. Pas de doute. Les dragons sont capables de bien des choses.

C’était surtout un internationaliste conséquent, insensible au charme discret du nationalisme bourgeois, d’où qu’il vienne. Bref un mensch sur qui on pouvait compter.

C’était aussi un dragon pétillant, dont se souviennent Gilbert Achcar et Pierre Cours-Salies avec qui il a partagé des amphis et des AG à Paris 8 ; le plus marrant de tous les dragons que nous avons rencontrés pour beaucoup de celles et ceux qui ont perdu leur grand-frère ; un dragon « ami qui nous a accompagné sur les longs chemins des pensées et actions contre ce monde terrible et angoissant » pour Fernando Matamoros de la rue de Tunis et de Puebla, Mexique ; un super-dragon pour Cyril Smulga d’Inprecor, pour Laurent Lecoin d’Information pour les droits du soldat, pour Philippe Crottet de Solidaires, pour François Leclerc et Isabelle, pour Patrick Le Tréhondat, Pierre Leconte et Candida, Pierre Soulié et pour bien d’autres encore.

Moi, ce dragon, je l’ai connu il y a quelque quarante ans.

Je me contenterai, si vous le voulez bien, de vous lire quelques extraits de l’avant-propos qu’il avait rédigé pour son livre, Le Désastre argentin, que les éditions Syllepse ont publié en 2005.

Je dirai au passage que son livre été un succès de librairie et qu’il en reste très peu et que les prix vont augmenter… Vous voyez ce que je veux dire…

Le livre s’ouvre par une dédicace : « A mon  ami Raoul Premat, enlevé dans la nuit du 28 au 29 avril 1976 et porté disparu et aux trente mille disparus sous la dictature militaire. » On est en plein dans le volcan. L’heure des brasiers.

Puis Hugo commence et c’est du Hugo pur maté. Il écrit : « Ce livre est le fruit d’un travail qui m’a occupé trois mois et trente ans. Si la rédaction a duré trois mois, il m’aura fallu trente années de questionnement sur l’histoire de mon pays d’origine ». Je vous passe l’exposé des motifs, mais si Patrick Le Tréhondat, Sylvain Silberstein et moi n’avons jamais douté qu’il lui a fallu trente ans pour donné naissance à son livre, nous savons qu’il il lui a fallu bien plus de trois mois pour l’écrire et surtout pour nous rendre un manuscrit définitif. Il a fallu se battre contre le dragon, l’amadouer, le circonvenir, le câliner, déboucher des bouteilles, palabrer et palabrer encore… On a sué, croyez-moi. Et plus de trois mois. La chasse au fragnol est un sport de combat, de même que la chasse au « tout est dans tout et réciproquement ».

Un mot quand même sur l’objet du livre. Bien sûr, c’est l’Argentine, mais aussi et surtout c’est un livre, écrit-il, sur le « spectre qui plane toujours sur l’Argentine » : le péronisme. Hugo le Dragon met les pieds dans le plat : « J’ai voulu donner, je cite, un éclairage différent, cherchant à rendre intelligible et à expliquer le péronisme », fatigué qu’il était – et là le dragon crachait des flammes, tempêtait et secouait sa crinière –, d’entendre le monceau de « conneries » sur le péronisme – c’est écrit dans un vocabulaire plus choisi dans le livre – qu’il avait « entendu mille fois sur la question depuis [son] arrivée en France, en octobre 1977 ».

Quand il écrit ce livre, il dit n’être, je cite, « plus, aujourd’hui, engagé au quotidien, comme je l’ai été jadis, dans le combat politique ». On pourrait mettre en doute cette assertion mais bon… Il conçoit, écrit-il encore, son activité intellectuelle « comme une activité politique », car « je reste convaincu de la pertinence de la onzième des thèses sur Feuerbach de Karl Marx ». Vous connaissez, la thèse…

Hugo le Dragon continue son avant-propos par ce qu’il appelle une digression personnelle : « Ma première rencontre avec la politique date du 16 septembre 1955. Je n’étais encore qu’un enfant quand, ce jour-là, à Cordoba, les généraux déclenchèrent le coup d’État qui renversa le gouvernement de Juan Domingo Perón. J’ai alors vu mon grand-père, un paysan d’origine piémontaise, émigré en Argentine au début du 20e siècle, charger son fusil, par crainte des péronistes. Pendant longtemps, je n’ai pas compris comment cet homme, italien, « garibaldien », révolté contre l’injustice sociale, pouvait avoir eu cette attitude. »

Ce jour-là, ajoute-t-il, « j’ai vu aussi la colère des ouvriers, nos voisins et nos amis, du quartier populaire où nous habitions. Je les ai entendu, pour la première fois, prononcer cette phrase : “Nous reviendrons !” Je ne pouvais pas alors comprendre cet épisode, tournant important de l’histoire argentine, mais je me suis senti spontanément proche des ouvriers péronistes. En tout cas, cet événement fut l’étincelle qui éveilla ma curiosité, à l’origine de ma conscience et de mon engagement. Je suis entré dans la lutte révolutionnaire en 1960. L’Amérique latine était alors galvanisée par la victoire de la Révolution cubaine. En Argentine, l’épopée des guérilleros cubains à laquelle participait un Argentin internationaliste, le Che, encourageait les grandes luttes ouvrières et la résistance péroniste. J’ai adhéré, très jeune, au Parti ouvrier révolutionnaire, section argentine de la 4e Internationale. J’ai milité à Cordoba, mais aussi à Santa Fe et à l’étranger. J’ai connu la prison et la torture au Brésil et en Argentine, et je fus un des premiers prisonniers à être transporté clandestinement d’un pays à l’autre, prélude de l’opération Condor. En 1973, j’ai fait la connaissance de Michel Pablo, un des fondateurs de la 4e Internationale, lors de son séjour dans le Chili de Salvador Allende et de l’Unité populaire. J’ai adhéré à sa tendance, en rupture avec le trotskisme officiel. Ce courant m’aida à développer un regard et une analyse iconoclastes sur bien des questions essentielle : les États dits « ouvriers » , le parti révolutionnaire, le socialisme autogestionnaire, le féminisme et d’autres questions encore. » 

En 1975, menacé par la Triple A, alors qu’il milite avec la gauche péroniste, il est obligé de quitter Buenos Aires où il travaille à l’Université. Hugo le Dragon va commencer sa deuxième vie. Il prend le chemin d’un exil qui le mène au même endroit que l’ex-ambassadeur américain à Santiago du Chili (hasard objectif ?) : à Lisbonne où la révolution a commencé…

Il a alors un passeport bleu délivré par l’ONU portant le cachet « Valide pour tous les pays sauf l’Argentine ».

Arrivé en France, il travaille à la FNAC puis à l’Université de Paris 8. Marie-Christine, Aurélien… Une troisième vie commence.

« Ma vie, certes, ne coïncide pas avec le parcours normal d’un universitaire. Je n’ai renoncé ni à mes choix ni à mon engagement, même si j’ai révisé certaines positions théoriques et politiques qui furent les miennes. » À un étudiant imprudent qui lui demandait comment il se situait politiquement, il répond : « Je suis pour l’autogestion sociale généralisée. » La légende raconte que l’on fait encore un pas de côté dans le hall de la fac où l’étudiant a été foudroyé sur place par le feu du dragon.

« Contrairement à l’air du temps, en particulier celui qui souffle sur le monde universitaire, je ne cache pas que je reste marxiste », écrit-il pour marquer le territoire des dragons de Paris 8-Vincennes-Saint-Denis. Enfin, avant d’attaquer le coeur de son sujet, il nous rappelle que le monde est « plus proche de la barbarie que de la civilisation [qui est] sous la menace d’une catastrophe planétaire » : 

« Sans alternative, sans projet de société, sans stratégie, sans mouvement social oeuvrant dans le sens d’une transformation sociale radicale, le danger d’un recul et d’une régression est à craindre. » Et c’est au moment où nous avons tellement besoin de cela que le Dragon a replié ses ailes.

Il cite pour conclure l’avertissement de Walter Benjamin en 1940 : 

« Le messie ne vient pas seulement comme rédempteur ; il vient comme vainqueur de l’Antéchrist. Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance n’appartient qu’à l’historiographe intimement persuadé que, si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. Et cet ennemi n’a pas fini de triompher. »

Salut Hugo.

Patrick Silberstein

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Une réponse à “Hugo Moreno était un dinosaure et chacun sait que les dinosaures ne meurent pas

  1. « Arrivé en France, il travaille à la FNAC puis à l’Université de Paris 8. Marie-Christine, Aurélien… Une troisième vie commence. »

    Avc l’avalanche de lois depuis Perben jusqu’à aujourd’hui, pour « protéger » nos frontières, ce militant argentin aurait été refoulé ou placé en camp, fiché avec carte d’identité très temporaire, très difficilement renouvelabe. Les patrons qui aurait pu le faire travailler auraient été dissuadé fortement par les amendes et autres. De toute façon la loi actuelle lui aurait fait interdiction de travailler. De toute façon, il n’aurait jamais eu le statut de réfugié « officiel » avec papiers, l’intérêt des états aurait prévalu sur les destins individuels, et de basses tractations type Erdogan-UE auraient amené l’Argentine a garder ses migrants contre un renvoi immédiat des « gauchistes » migrants à la dictature pour qu’ils convenablement rééduqués. Avant disparition.

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