Fin de saison : mes coups de cœur, Hérard, Levalet, Marko93

Les vacances d’été marquent à Paris la fin d’une saison artistique. Les expositions, les foires d’art contemporain, les galeries, les salles des ventes ont adopté un train de sénateur. Voire un quasi sommeil ; on prépare la rentrée. C’est pour moi le moment de faire un arrêt sur image et de vous faire part de mes coups de cœur. 

Il n’est nullement question de faire un hit-parade, un pseudo classement des artistes par ordre de mérite (?). Cela n’a pas de sens. Ce qui m’importe, ce sont les émotions que j’ai ressenties en voyant les œuvres. 

 

Philippe Hérard.

Un choc émotionnel et esthétique. J’ai d’abord découvert dans le quartier de Belleville où il a toujours son atelier ses collages dans la rue. Tous racontent une histoire. Des personnages, le plus souvent ses Gugusses, sont placés dans des situations absurdes, du point de vue du spectateur. Les Gugusses créent des saynètes dans lesquelles les lois qui régissent les rapports entre les gens et entre les objets échappent à notre « raison raisonnante ».

Entre le travail dans la rue et les toiles, pas de rupture thématique. Nous retrouvons nos personnages et des situations que les critiques d’art auraient certainement qualifiées dans la première moitié du XXème siècle de « surréalistes ». Les Gugusses, héritiers de Jean Rustin, sont peut-être des simples d’esprits ou des naïfs. A moins que ce soit notre société, le monde que nous avons créé qui soit absurde. L’extrême soin qu’Hérard apporte à la composition, à la couleur, à l’exécution de ses collages et de ses toiles m’apparait comme une subtile marque d’ironie. Pourquoi un tel souci de « perfection technique » pour dénoncer une société qui fait le contraire de ce qu’elle devrait faire : elle isole les Hommes au lieu de les réunir, broie les singularités, détruit les solidarités ? Parce que « le média est le message » comme aurait dit McLuhan, parce que la forme doit être « belle » pour que son message soit entendu. La forme doit être parfaite pour dénoncer un monde affreux.

Levalet.

Un grand dessinateur qui met la Ville en scène, mais pas seulement ! Quel plaisir lors de mes pérégrinations urbaines de découvrir au hasard d’une rue un collage de Levalet ! Des personnages sont peints à l’encre de Chine sur des affiches, parfois rehaussées de couleurs. Des personnages en relation les uns avec les autres (suivez les regards, observez les comportements) et avec un contexte. Et comme le disaient mes vieux maîtres : « Il n’y a pas de texte sans contexte ». De la même manière, les affiches de Levalet donnent une signification nouvelle au contexte. L’humour a deux degrés : la saynète est drôle, le changement de destination du contexte est surprenant. 

Les toiles de Levalet sont de la même eau, avec des factures quelque peu différentes certes, mais l’humour peut devenir « noir » ;  noir comme la colère, le désarroi, l’injustice. Le subtil jeu entre le contexte et le sujet cède la place alors à une peinture qui aborde des thèmes sociaux et politiques. 

 

Marko93.

Marko93 parvient encore à me surprendre. Dans sa série des fauves, Marko93 peint, d’abord, un tigre de Sibérie, un guépard, un tigre, une lionne avec son petit. Nous savons nommer ce que nous voyons. Son tigre, par exemple, a les principaux traits des tigres de son espèce : la morphologie, les postures, etc. Est-ce suffisant pour faire de Marko93 un peintre animalier ? Des indices sont cachés dans la toile : les yeux bleus des fauves, le museau violet ou rose et, en se rapprochant de la toile, on voit que les aplats sont des ensembles organisés de « calligraphes », des coulures, des projections, des ajouts à la brosse, au couteau, au feutre. Ils témoignent d’un mouvement, d’une spontanéité, d’un amour de la matière qui apparente davantage l’œuvre à l’abstraction lyrique qu’à la peinture animalière.

Marko93 établit un compromis entre représentation et abstraction. Son talent éclate dans ses « calligraphes » peints sur des toiles de grand format ou sur des façades de maisons. Ces signes, témoignages anciens de son intérêt pour la calligraphie arabe, empruntent à d’autres écritures. Le temps passant, ses signes se démarquent des calligraphies pour témoigner du mouvement du corps et de la main (gauche !). Sa peinture obéit alors à l’inspiration, au plaisir de se colleter avec la matière, au plaisir de la couleur. Pour Flaubert, écrire était un pensum, pour Marko c’est du plaisir. Du plaisir et plus si affinités.

Richard Tassart

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