Extrait du livre de Geneviève Duché : Non au système prostitutionnel, une analyse féministe et abolitionniste du système prostitutionnel

Avec l’aimable autorisation de l’auteure

L’argent et la prostitution

« Le sujet avec la prostitution, ce n’est pas la sexualité. […] Le sujet avec la prostitution, c’est l’argent. C’est l’argent qui détermine la volonté des parties et c’est ce même argent qui nourrit le proxénétisme. Dans la prostitution, le consentement à l’acte sexuel est un consentement dans lequel ceux qui ont de quoi payer ont droit à la soumission de ceux qui n’ont d’autres choix. » Najat Vallaud-Belkacem1

Il est impossible de parler de prostitution sans analyser le rôle de l’argent dans cette violence puisqu’il y est à la fois motivation et contrainte, valeur et dévalorisation, cause d’un échange donc semblant d’égalité et de liberté et moyen de domination, moyen d’autonomie et facteur d’addictions et de dépendances.

La relation entre la prostitution et l’argent est centrale mais aussi très complexe et on ne pourra ici épuiser toutes les analyses sur l’argent, la sexualité, la domination et la prostitution et leurs liens. Néanmoins la prostitution mime une relation marchande dont il faut expliquer la portée et le sens pour les deux « partenaires de l’échange ».

La pauvreté et la prostitution,

L’isolement affectif n’est pas l’apanage des classes les moins favorisées, ni les violences sexuelles telles que l’inceste2. La maltraitance affecte tous les milieux et est un facteur fragilisant d’entrée dans la prostitution. Mais les conditions de vie défavorables3 (précarité économique et sociale) multiplient par 1,5 le risque de subir des violences sexuelles au cours de la vie, dont la prostitution. Le besoin d’argent est bien souvent un facteur déclencheur d’une prise de risque. Rosen, survivante : « La prostitution, je devais y rester trois semaines, un mois. Au bout de 23 ans, j’y étais toujours. Et toujours avec les mêmes problèmes financiers. Une chose est sûre, on finit ruinée. Ce qui m’a fait plonger, je ne sais pas, une dépression, la peur du porte-monnaie vide… on y entre, on ne se rend pas compte ».

Ce besoin d’argent se surajoute à un terrain fragilisé. Il est aussi produit par ce qui a été vécu dans l’enfance et l’adolescence qui a marginalisé, qui a réduit les possibilités de réussite scolaire, qui a initié un processus de désaffiliation.

La violence et la délinquance sont genrées. Par exemple dans le cas de manque d’argent prolongé, hors insertion sociale et professionnelle classique, les hommes auront tendance à voler, à se lancer dans des trafics illicites, à devenir proxénètes ; les femmes oseront moins un acte violent et seront davantage en risque de prostitution. Une femme accompagnée par l’Amicale du Nid dit : « Je n’avais plus rien et j’étais seule, qu’est-ce que je pouvais faire, arracher le sac d’une petite vieille pour manger, pénétrer dans une maison pour voler ? Je pouvais pas, c’était pas mon genre ». Est-il besoin de rappeler la situation de pauvreté et de soumission de millions et de millions de femmes dans le monde, leurs problèmes de survie lorsqu’elles ont des enfants et se retrouvent seules à subvenir à leurs besoins ? Dans toute société la prostitution augmente avec l’appauvrissement, et les femmes issues de couches défavorisées sont surreprésentées dans la prostitution. Les femmes dans le monde sont les personnes qui connaissent le plus la pauvreté, la précarité des emplois et le temps partiel. Robert Castel4 à propos de la pauvreté et de la précarité écrivait : « La propriété de soi se réduit à la propriété de son corps avec lequel on est obligé de payer cash parce qu’on n’a pas d’autre monnaie d’échange. Alors on paie de sa personne. Cela peut aller jusqu’à la prostitution ».

La pauvreté n’est pas seulement économique, elle est aussi manque d’éducation, de formation, elle est isolement, manque de relations sociales. Elle est souvent accompagnée de problèmes de santé, elle est manque de ressources réelles et symboliques.

Derrière les singularités des processus semblables :

« Si je suis entrée dans la prostitution c’est parce que je suis transsexuelle. On m’avait dit que c’était le seul endroit où je pourrais rencontrer des trans. Je n’avais pas de famille, personne. J’avais 14 ans et je voulais me procurer des hormones… ce que je voulais surtout c’était un lien avec les autres filles. La prostitution était un cocon, une famille. Mais une famille qui me détruisait ».

Sonia qui a subi des violences morales, selon son expression, et l’indifférence de ses parents : « J’avais une vingtaine d’année. J’étais bizarre, marginale, je ne pouvais pas m’intégrer. J’avais une copine, une fille de la DDASS qui se droguait un peu, et on était des « chaudasses ». On allait draguer mais on était pauvres. Je me souviens qu’on faisait qu’un seul repas par jour, un peu de vache Gros Jean sur du pain. Un jour elle m’a raconté qu’elle avait une copine qui avait un client régulier. Elle cherchait d’autres filles. On s’est dit qu’on allait y aller à deux ».

Que signifie donc le consentement quand ses ingrédients sont l’effondrement de l’estime de soi par des violences subies, l’isolement, les conséquences de traumatismes, la violence des proxénètes, les pressions de la famille, la précarité, le besoin… et la demande des prostitueurs.

Ces prostitueurs qui se rendent dans les pays pauvres et qui se voient souvent comme s’ils exerçaient une fonction sociale admirable !

Sur un forum internet5 où des clients de la prostitution discutent de la réalité ou non de la traite et de l’exploitation des femmes, un d’entre eux écrit : « C’est peut-être vrai ; peut-être que ces femmes ont des vies horribles et déprimantes. Si oui et si elles en souffrent à ce point, je représente quelques heures d’argent facile. Je suis pour elles un repas gratuit ». Un autre : « Allez là où les gens ont faim. Choisissez un pays pauvre, allez chercher des femmes dans les régions dévastées par la famine. Elles vous adoreront. Elles prendront soin de vous. Elles vous laisseront les…, elles vous masseront, elles feront n’importe quoi pour vous… et pour tellement peu d’argent, juste de quoi manger un repas de plus et survivre ».

Est-il besoin de commenter ? Non ! Mais cela renvoie à l’adresse de Roméo6 à l’apothicaire auquel il achète du poison alors que la vente en est interdite : « C’est ta pauvreté seule, ô marchand, que je paie, et non ta volonté ».

Le moment de basculement dans la prostitution est beaucoup plus un naufrage qu’un choix, et ensuite les personnes, prises dans ce qu’elles ont pensé être une solution à leurs problèmes ou une démonstration de maîtrise de leur vie, se battent, se débattent, voire s’annihilent encore davantage pour ne plus sentir le dégoût, l’étouffement, la peur et la souffrance de la noyade.

La prostitution n’est pas un choix, c’est un manque de choix.

L’argent de la prostitution

Les industries du sexe représentent des milliards. Le trafic de la traite des êtres humains à des fins de prostitution fait partie des trois grands trafics mondiaux avec les armes et les drogues, trafic liés la plupart du temps. S’est mis en place un véritable colonialisme prostitutionnel qui amènent la marchandise dans les pays riches où sont les clients ou qui transportent les clients vers les « paradis » du viol tarifé. Des millions de femmes et d’enfants sont ainsi mis en esclavage sexuel. Evitons les fausses catégorisations et le déni, il n’y a pas d’un côté la traite des êtres humains, un mal, une atteinte aux droits humains fondamentaux et de l’autre une prostitution libre. C’est parce que la prostitution existe c’est-à-dire une demande de la part de prostitueurs-clients que les trafiquants et proxénètes de toutes sortes (même des compagnons ou maris) organisent à leur profit le marché des personnes chosifiées et des corps soumis. L’argent de la prostitution est d’abord l’argent dépensé par les clients et gagné par les proxénètes. Il en reste peu dans les mains des victimes qui sont souvent aux abois, payer sa dette, envoyer de l’argent au pays pour la famille qui parfois l’a vendue, faire vivre ses enfants après des ruptures d’emploi ou de couple, payer les vêtements et maquillages qui les transforment en prostituées…

L’argent et la consommation

L’argent est investi de nombreuses fonctions, de nombreux fantasmes. Il est moyen d’échange et mesure de la valeur mais aussi et surtout l’argent dit à la fois la vérité du désir, du fantasme de puissance et de richesse et la vérité du besoin parce qu’il incarne aussi la possibilité de satisfaire ses besoins essentiels.

« C’est tout le génie de l’argent que de parvenir à produire simultanément les deux : et le fantasme de l’abondance et la réalité de sa rareté et l’idée consciente et généreuse de sa plénitude et de son partage et le désir inconscient de son appropriation exclusive »7. La jouissance par l’argent n’étant en fait possible que s’il y a inégalité dans la possession de l’argent, « Non pas l’abondance pour tous mais l’abondance pour moi et aux dépends des autres »8. Argent, révélateur de rareté et de besoins premiers du corps par son manque mais aussi support et moyen de puissance fantasmée par ce même manque qui construit le désir. C’est dans cette double valence que l’argent est associé à consumérisme et consommation. Le désir et l’achat d’un bien ont à la fois à voir avec la satisfaction d’un besoin réel et avec autre chose. Sans accès aux biens premiers, la vie est en danger mais ces biens premiers qui prennent plusieurs formes et se parent de différentes qualités et d’usages différenciés sont aussi en même temps, comme les autres biens pensés comme superflus, des représentations de l’être social. Ce que l’on peut acheter ou pas, ce que l’on achète effectivement, ce que l’on consomme ou les pratiques de consommation situent le sujet dans un tout social, le situent par rapport aux standards admis mais aussi par rapport à une hiérarchie de la puissance, du goût etc. La consommation, par les biens et services appropriés, est à la fois signe de différenciation (individualisation par la possibilité de choix parmi un très grand nombre de biens) et signe d’appartenance (à un milieu, à un groupe). Dans une société de fausse abondance et de consommation de masse où l’impératif de jouissance plus que la possibilité de plaisir est exacerbé (de même que la consommation de sexe), la relance de la demande par le système productif sera constante et s’appuiera sur le manque qui est à l’origine du désir et ce, dans un double mouvement. A la fois une partie du besoin sera transformé en désir donc en manque perpétuel et le désir plus insaisissable, qui peut tenter de se fixer sur plusieurs objets et aussi sur des objets non économiques ou non achetables, sera transformé constamment en besoin, et donc présenté par le système marchand et vécu par les acheteurs potentiels comme incontournable.

Aussi l’idée selon laquelle l’avoir remplace l’être dans nos sociétés marchandes n’est pas forcément juste. L’être est constitué à la fois par ce qui est son humanité en elle-même, du côté de l’ontologique, et par sa place et sa participation à une société à un moment donné, ici et maintenant, société dominée par la valorisation de la jouissance et du plaisir par la consommation, consommation qui provient des conditions d’organisation de la production matérielle. L’être est aussi fait de ces tensions du manque et du désir qui s’adressent aux fruits de l’activité humaine contenant la cristallisation de l’effort humain et la promesse de la reconnaissance sociale. Très rares sont ceux qui peuvent s’en dédouaner et plus rares encore sont ceux qui le font. Chacun-e est partie prenante du système, non pas seulement en tant que consommateur-trice réalisé-e ou empêché-e comme dans la grande pauvreté, mais aussi en tant que producteur-trice de biens, donc de valeurs, en tant que travailleur-se payé-e à la valeur définie par la société à un moment donné. Cet argent reçu permet d’acheter une partie de cette production collective. Mais des personnes, parce que sans travail, sont empêchées de le faire. Ainsi la production et la consommation sont des moments de la même problématique d’intégration sociale et donc de l’être.

L’idéologie consumériste créant de multiples besoins et des objets à posséder à marquage social important mais hors de portée de nombreuses personnes dont les jeunes, peut les pousser à considérer la prostitution comme moyen rapide de satisfaire leurs désirs et leurs besoins de reconnaissance sociale. Certes le système crée des vulnérabilités mais ce n’est peut-être pas n’importe quel enfant ou adolescent-e qui sera exposé-e à la prostitution, ce n’est peut-être pas n’importe quel adolescent ou adulte qui imposera un acte sexuel contre objet ou argent.

La prostitution et l’argent : perdre sa vie en voulant la gagner…

L’accès aux marchandises convoitées passe par l’argent ou le pouvoir d’achat. Comment l’obtenir ?

Soit par les moyens considérés comme normaux et souhaitables qui organisent en même temps la société : à savoir l’héritage, produit du lien familial qui fait norme, produit accumulé par des générations ; produit du travail, du talent, de l’exploitation, de la spéculation. Ces moyens sont non transgressifs par rapport au droit de la propriété en vigueur, à la valeur du travail et du mérite, à savoir le travail rémunéré et le « travailler plus pour gagner plus », par rapport au système économique et d’exploitation en vigueur.

Soit par des moyens « déviants » : celles et ceux qui n’ont pas accès à un héritage, qui manquent d’argent parce qu’ils manquent de travail ou parce qu’ils reçoivent des revenus insuffisants pour satisfaire leurs envies communes à la majorité des personnes, ceux qui ont des désirs de consommation-jouissance plus importants que le standard de leurs parents ou de leur groupe, vont trouver des moyens de satisfaction déviants par rapport à la norme : trafic, vols, prostitution. Chaque personne ira (trajectoire à connaître) vers « son moyen » et une personne peut cumuler plusieurs moyens déviants9.

La prostitution pourra être ainsi vécue comme moyen non seulement de pouvoir survivre mais aussi de consommer et d’être intégré par ce niveau de consommation en même temps que dans la jouissance promise par les marchandises.

Ce qui est en jeu dans la prostitution c’est le corps et l’intimité. On est son corps, mais aussi on a son corps ; c’est parfois la seule chose qu’une personne a, ou a le sentiment d’avoir dans le dénuement le plus complet. Mais dans la prostitution c’est aussi un corps qui a été souvent et qui est objet du désir, de la concupiscence d’un autre ; la personne voit dans son corps quelque chose que l’autre veut, quelque chose qui a été touché et pris de force parfois, quelque chose qui a déjà fait l’objet de transactions (cadeaux et argent donnés à la petite fille ou au petit garçon violé-e). Cette personne déjà chosifiée et dévalorisée va alors proposer à nouveau ce corps comme marchandise contre de l’argent.

Elle va s’assurer de l’appétence des clients pour son corps et de son pouvoir de « séduction » en s’offrant dans la performance (au sens de Judith Butler10) d’une féminité irrésistible (femmes et hommes travestis).

Mais on est son corps, l’acte de vendre l’usage de son corps ne va pas être neutre :

– parce que cette vente est souvent recherche d’une anesthésie, par une nouvelle souffrance, de souffrances antérieures de même nature, agressions sexuelles, viol, pour les évacuer ou tenter de les évacuer ;

– parce que des personnes prostituées disent que cet argent demandé et reçu est une vengeance de ce qui leur est arrivé plus jeunes ; « ils l’ont eu gratuitement maintenant ils le paient » ;

– parce que l’usage du corps est vendu à un client qui va l’utiliser pour sa jouissance propre alors que, la personne prostituée ne souhaitant pas avoir ce rapport sexuel pour lui-même, cette effraction sera traumatisme ;

– parce que cette vente se fait à un prix du marché différent selon les « qualités extrinsèques » de la personne prostituée et les modalités de la prostitution ; la personne prostituée va situer son corps et donc son être, dans une chaîne de rapports qualité-prix. Elle est donc en même temps doublement objet de consommation et doublement dévalorisée, annulée en tant que personne et victime de racisme et de goût pour l’exotisme, souvent : plus belle, moins belle, noire ou blanche, cultivée ou pas (escort, prostitution étudiante) avec toutes les représentations qui s’attachent à l’origine, à l’accent, aux formes du corps etc. Le système prostitueur organise bien un marché sur lequel chaque besoin trouvera satisfaction selon le pouvoir d’achat du client, client roi évidemment. L’argent ainsi gagné n’est qu’apparemment la contre-valeur de la participation à la production sociale, celle qui permet d’être intégré à une société, d’en partager les charges et les fruits. La vente directe du corps-intimité de ceux et celles qui sont chosifé-e-s, acheté-e-s pour les fantasmes qu’elles-ils font naître, la violence qu’elles-ils supportent et les trous-blessures qu’elles-ils mettent à disposition, ne peut être un travail comme les autres. Au moment où les personnes prostituées pensent gagner leur vie par l’argent qui leur est donné, elles disparaissent en tant qu’être humain (réification), elles ne peuvent donc pas être les égales en droit qui participent à la production sociale. Elles n’y ont pas de place et depuis toujours les prostituées sont constituées en un groupe à part, dont l’existence permettrait de protéger les familles, d’évacuer dans une fonction d’égout le trop plein dangereux de la libido masculine. L’ancienne appellation « fille de joie » soulignant combien le foyer pouvait peser aux hommes et entravait leur plaisir mais aussi combien on ne se préoccupait pas de la domination subie par les personnes ainsi nommées, bonnes et seulement bonnes pour le plaisir des hommes. Mais comme notre société a l’art de tout montrer et de tout vendre (voir il y a quelques années la mode des poubelles de table), cet égout que les pères de l’Eglise catholique ont eux-mêmes accepté comme pis-aller, est transformé en lupanars diversifiés adaptés à toutes les bourses et/ou en quintessence de liberté. La médiatisation et la commercialisation de la massification de la prostitution (La Junquera à la frontière franco-espagnole, les championnats de foot) et du fait qu’elle serait assumée par beaucoup de personnes prostituées, facilitent l’organisation de l’offre (proxénétisme), l’organisation du trafic, et fait chape de silence sur les souffrances endurées.

C’est ainsi que la prostitution exclut, exclusion de soi-même, exclusion de la société.

Sexe et relation au risque de l’argent :

Le mot de Stendhal « Celle-ci trouve à se vendre qui n’aurait pas trouvé à se donner »11 est fort explicite. A l’époque de ce grand écrivain, une femme était censée se donner, une seule fois évidemment, à l’homme de sa vie, ou à son mari dans la version moins romantique. Stendhal est en avance sur Marcel Mauss qui fera par la suite l’analyse célèbre de la fonction du don et du contre-don. Sa phrase signifie qu’une femme qui ne trouve aucun homme susceptible de recevoir son don, d’accepter son don ou d’avoir envie plutôt de son don et de se mettre en position de donner à son tour un contre-don beaucoup plus engageant, liant, que le paiement pour l’accès au corps d’une prostituée, ne peut que trouver à se vendre. Ceci résonne pour la personne prostituée comme : « je ne suis bonne qu’à me vendre ! ». Sa dépréciation est totale alors même qu’elle annonce un prix pour l’usage de son corps.

Il reste encore à examiner, dans les relations entre les hommes et les femmes, les points communs et les différences entre la relation durable, le mariage et la prostitution. Ici nous ne pourrons que l’évoquer rapidement.

Un juge a estimé il n’y a pas longtemps, en France, qu’un mari devait verser des dommages et intérêts à sa femme parce qu’il l’avait privée, pendant des années, de relations sexuelles. Intéressant jugement pour deux raisons.

– D’abord c’est un jugement qui peut interroger les représentations courantes ; on ne l’aurait pas attendu dans ce sens, un homme condamné pour absence de rapports sexuels, privation de rapports sexuels. Les enquêtes sur la sexualité montrent assez souvent que les femmes, au bout d’un certain temps, n’ont plus trop envie d’avoir des relations sexuelles fréquentes avec leur compagnon. Mais, il est vrai aussi que la plupart y consentent sans rien dire et beaucoup font semblant d’en jouir. Il n’y a pas de symétrie. Ce sont les femmes qui sans rien dire acceptent la relation sexuelle. Par soumission ? Pour faire plaisir ? Pour s’inscrire dans ce jeu du don-contre-don que serait le mariage ou la relation durable ? Lourde obligation qui fait dire à certaines femmes qu’il vaut mieux la liberté de se vendre… Cependant la relation don-contre don est un leurre dans le cadre des relations hommes-femmes puisqu’il y a domination masculine. Pour Christine Delphy, la condition de possibilité du don, c’est l’égalité12.

– Ensuite parce que cela montre que le mariage, dans le cas de ce jugement, est bien considéré comme un contrat sexuel13 dont on aurait atténué les effets en luttant contre les violences dans le couple. C’est pourquoi le viol dans le mariage est reconnu comme crime, fort heureusement. Mais en même temps le refus de rapport sexuel de la part d’un des époux justifie divorce et dommages et intérêts, ce qui signifie qu’on lie tout à fait mariage et sexe puisque ce qui a présidé au jugement c’est le fait de priver quelqu’un d’un droit. Pourtant aujourd’hui la liberté pour les deux, femme et homme, l’évolution des mœurs, l’évolution dans le vécu du mariage – contrat remis en question dans 50% des cas – permettraient, autoriseraient, d’avoir des relations sexuelles hors mariage et d’avoir son comptant de sexe ailleurs tout en restant marié-e.

Il n’en reste pas moins qu’une femme a reçu de l’argent non parce qu’elle a vendu l’usage de son corps mais parce qu’elle n’a pas eu de rapports sexuels avec son mari qui devait lui en donner. Ce qui signifie qu’il y aurait donc bien un droit au sexe dans le mariage et donc que le mariage est bien un contrat sexuel. Mais un contrat sexuel dont on veut rendre, aujourd’hui, les partenaires égaux, alors qu’à son essence il ne l’est pas puisqu’inscrit dans la domination masculine et la République des frères.

Ce jugement montrerait que le droit au sexe (sexe avec l’autre ou de l’autre ?) ne peut exister que dans le mariage, comme organisateur légal, mais avec le consentement des deux partenaires (interdit du viol conjugal). La privation fait dommages.

Que signifie cet argent remplaçant ce manque ? Est-ce de la même nature que la demande de remboursement d’un client qui aurait payé et qui n’aurait pas eu ce qu’il attendait ?

Tout ceci indique non seulement la complexité des fondements et de l’action du Droit mais aussi la complexité des relations entre hommes et femmes, la difficulté de définir leur nature et ce qui fonde le droit dans ces relations, celle aussi de séparer le privé et le public, de définir ce qui devrait être alors que l’amour et la sexualité, pas forcément liés, sont chacun difficile à cerner, chacun étant articulé sur des dynamiques psychiques et sociales complexes….

Les clients de la prostitution, qui sont par ailleurs souvent des maris et des pères de famille, ne veulent rien voir de la vie et des conditions des femmes qu’ils chosifient. Ils définissent ainsi parfaitement ce qu’est la prostitution, un moyen d’éjaculer sans engagement. Le client paie, se dédouane ainsi puisque l’autre accepte l’argent et même le réclame : argent liquide la plupart du temps.

Cet argent liquide la relation ! L’argent est à la fois moyen et affirmation de la domination.

L’argent, fonction symbolique qui lie et délie :

L’argent a de multiples représentations et fonctions dont il serait nécessaire d’analyser les rapports avec la prostitution et la dynamique psychologique des personnes prostituées.

La monnaie qui représente l’argent, parce qu’elle contribue à écarter le sentiment d’incertitude voire de chaos, est une convention essentielle aux économies de marché. La détention de monnaie offre une liquidité maximale qui peut être échangée contre n’importe quel actif à tout moment et sans coût. Dans un monde d’incertitude radicale la détention de liquidités rassure (on reconnaîtra la « préférence pour la liquidité » de J.M. Keynes). Pour la personne prostituée désinsérée et fragilisée, cet argent qu’on peut gagner rapidement et tous les jours (alors que dans un travail salarié le versement du salaire est mensuel) peut être à la fois nécessaire dans le cas de consommation importante et « déviante » à payer cash mais aussi moyen de parer l’angoisse face à l’incertitude de son devenir.

L’argent est aussi autre chose dans l’ordre politique et social. Pour fonctionner, la monnaie a besoin de confiance et en particulier une confiance politique qui se réfère à une souveraineté transcendante. Pour Michel Aglietta et André Orléan14 la confiance hiérarchique repose sur la reconnaissance d’une autorité souveraine, d’une instance supérieure à laquelle chacun est subordonné et qui représente à la fois un recours, une protection et une garantie. « Une telle confiance met en jeu deux propriétés essentielles, d’une part l’existence d’une hiérarchie des valeurs (l’instance souveraine est supérieure hiérarchiquement) et d’autre part le fait que le lien entre les agents apparaît dès lors comme un lien social puisqu’il les lie tous en les subordonnant à cette instance ».15 L’argent est donc lien et on comprend alors le mirage qu’il peut être pour des personnes isolées et à la marge de la société. Cette confiance en la monnaie argent traduit la protection d’une autorité politique ; avoir de l’argent est alors reconnaissance d’être partie d’un tout, élément protégé comme les autres éléments de la société.

Selon Aglietta la souveraineté doit être davantage que l’État. La société est une réalité irréductible à la somme de ses membres de sorte que la souveraineté a une source extérieure à l’existence humaine. Elle suppose l’immortalité de la société, sa pérennité au-delà de la mort de ses membres et implique une protection de leur vie. Reprenant le concept de Marcel Mauss, Aglietta affirme que chaque membre de la société a une dette de vie vis-à-vis de la société prise comme totalité. La monnaie aurait pour rôle de mesurer cette dette sociale dans les sociétés à État. Elle la mesure à la fois par l’impôt que les membres de la société versent à l’État et par les dépenses de celui-ci pour assurer ses fonctions de protection. Mais ici la monnaie n’éteint pas les dettes. Au contraire la monnaie assure le décompte de la dette mais ne l’épuise jamais. Elle est l’opérateur par lequel les agents partagent une définition chiffrée de l’appartenance à la société16. C’est pourquoi le paiement de l’impôt par tous est un moment fondamental de l’appartenance sociale et de la citoyenneté. C’est pourquoi aussi il est fondamental que chaque membre puisse contribuer au budget qui finance leur protection. Faire valoir les droits de la personne prostituée (mais pas le droit à la prostitution) est nécessaire en tant que l’instituant dans un tout social, qu’elle paie des impôts le serait-il tout autant ? La discussion est ouverte.

La monnaie est lien social ; c’est par elle que la personne prostituée veut « éprouver » ce lien. C’est par elle que cette personne aura à la fois l’illusion du lien et d’être reconnue en tant que membre de la société et la douleur d’être niée comme être humain puisqu’achetée comme une chose. Le désordre de la relation à l’argent est alors compréhensible. L’argent qui circule dans la prostitution ne peut faire lien social; il est au contraire le signe de sa destruction et ne peut donc rester longtemps dans les mains de la victime.

Argent vite gagné mais vite dépensé. Argent qui brûle les doigts, argent qui va servir à faire des cadeaux pour se faire aimer, argent qui va servir à « compenser seulement » les fatigues et la violence subie ; argent qui va permettre à d’autres de vivre ; argent qui ne sera pas accumulé, argent sale qui doit être immédiatement dépensé… C’est ainsi que toutes les personnes accompagnées par l’Amicale du Nid par exemple sont dans des situations très précaires et vieillissent souvent avec une allocation de solidarité. Cette fin suffit-elle à les réinsérer dans le tout social ?

Laissons le dernier mot ou presque à Françoise Héritier qui permet de ré-encastrer la prostitution dans l’histoire et la dimension anthropologique. Elle écrit dans son livre « Une pensée en mouvement »17, que le paiement de l’acte sexuel est un fait très ancien mais néanmoins daté. En Europe par exemple, on peut y voir une transformation d’une vieille coutume, présente dans le droit germanique qui est la compensation du « dol » causé à autrui. Aujourd’hui on appellerait cela en droit civil des « dommages et intérêts ». Ce genre d’indemnisation a pour conséquence d’éteindre toute revendication, toute nouvelle plainte. Le rapt et le viol faisaient partie de ces atteintes que l’on pouvait compenser en payant les ayants droit sur la femme : le père, le frère, l’époux. La prostitution est un raccourci de ce principe : en payant la femme directement, on éteint toute plainte de sa part pour le passé, et on légitime les actes à venir. Ce n’est pas une transaction commerciale comme une autre, c’est l’indemnisation d’un viol. Le paiement du rapport sexuel remplace le viol brutal. Mais cela n’efface pas le caractère attentatoire de l’acte lui-même. La prostitution est le pur produit du système patriarcal fondé sur l’appropriation privée et collective des femmes par les hommes.

« En 1996, Jack Nicholson a, dit-on, engagé C.S. et une autre femme pour « un ménage à trois », en promettant à chacune la somme de mille dollars. Quand est arrivé le moment de payer, le comédien a grondé qu’il n’avait pas à payer pour du sexe. Selon C.S., il est ensuite devenu violent, la saisissant par les cheveux et lui frappant la tête au sol avant de la jeter hors de chez lui. Elle a intenté une poursuite judiciaire contre lui et, l’année suivante, Nicholson a déboursé 32500 dollars en échange du retrait de sa plainte et d’une promesse de garder le silence »18. Pratique courante aux Etats-Unis, adaptation moderne de l’ancienne coutume, indemnisation d’un viol, mais aujourd’hui directement à la victime… un signe de plus grande égalité entre les femmes et les hommes ? Affaire qui rappelle aussi que les personnes prostituées sont souvent violées par les clients (au sens de la définition du viol reconnue actuellement) ce qui étonne encore beaucoup de personnes qui ne voient la prostitution que dans le consentement d’une personne qui peut alors tout subir ou qui « l’a bien cherché » pour avoir de l’argent.

Rien de civilisateur donc dans ce marché, dans cet échange de dupes qu’est la prostitution ; échange inégal s’il en est, et provocant de la souffrance. Les personnes prostituées pensent gagner leur vie et la détruisent ainsi ; les clients exercent une domination facile (celle liée à leur seul statut d’homme qu’ils peuvent exercer là, même s’ils sont d’une classe sociale défavorisée, à condition qu’ils aient un peu d’argent) et veulent croire en la jouissance de l’autre femme ou homme qui rassure leur masculinité ou leur permet de vivre une sexualité inavouable alors que leur propre jouissance n’est pas forcément assurée et que la personne prostituée vit cet échange dans le dégoût et la dissociation.

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Geneviève Duché : Non au système prostitutionnel

Une analyse féministe et abolitionniste du système prostitutionnel

Editions Persée, 2016, 396 pages, 23,40 euros

1 Discours d’ouverture aux travaux de l’Assemblée nationale, Novembre 2013.

2 Voir l’histoire familiale de Niki de Saint Phalle, artiste célèbre qui a subi l’inceste de son père.

3 Enquête sur les comportements sexistes et les violences envers les jeunes-filles en Seine –Saint-Denis, par l’observatoire des violences envers les femmes du Conseil général de la Seine-Saint-Denis, in G. Lopez, Enfants violés et violentés, le scandale ignoré.

4 Connu comme philosophe et sociologue et par entre autres son ouvrage Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Fayard, Paris, 1995, réédition Folio-Gallimard, Paris, 2000.

5 De Victor Malarek, « Les prostitueurs », Editeur M, 2009.

6 Roméo et Juliette de William Shakespeare, Acte 5, scène 1.

7 Laurence Duchêne, Pierre Zaoui, L’abstraction matérielle, L’argent au-delà de la morale et de l’économie, Paris, Ed La Découverte, 2012, p.143.

8 Id Ibid, p.143.

9 Nous pouvons reprendre l’explication de la déviance du sociologue américain Robert Merton : il y aurait

– les buts légitimes que propose une société (partagés par un plus grand nombre) donc pour notre société on trouve, un des premiers sinon le premier, l’argent ou l’enrichissement ;

– les moyens légitimes que propose la dite société pour atteindre ces buts : le travail, la spéculation, etc.

Une personne n’ayant pas accès au moyens légitimes (pour diverses raisons) se dirigera vers des moyens illégitimes ou hors de la norme (déviants) pour y parvenir.

10 Trouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion, la Découverte, Paris, 2005.

11 Dans « Le rouge et le noir ».

12 In « que donnent les femmes, Revue du Mauss n°39, p.232-246.

13 Voir Carole Pateman, Le contrat sexuel, Paris, 2010.

14 Voir leurs travaux sur la monnaie, 1982, 1998, 2002.

15 In l’abstraction matérielle id ibid, page 102.

16 Id Ibid Page 106.

17 Ed. Odile Jacob, 2009.

18 V.Malarek, Les prostitueurs P.37-38..

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