Jana, JS, et un appareil photo

Mois de mai 2017, quai de la Marne, à Paris, à quelques encablures de chez-moi, Jana et JS ont été invités par le Festiwall 2017 et, sur un haut mur bordant le canal de l’Ourcq, peignent avec des pochoirs une grande fresque, haute de plus de 20 mètres et large d’une quinzaine de mètres. Cette fresque m’a immédiatement émue et je me suis interrogé sur les raisons de ces émotions mêlées, bien avant d’être en mesure d’analyser cette œuvre, par bien des côtés remarquable.

Le pochoir représente une scène dont les esprits chagrins pourraient penser qu’elle est « ben ordinaire ». Un homme, jeune, grand, barbu, tient une jeune et belle femme par les épaules, et de la main droite lui cache les yeux. La femme porte dans ses bras un chat. Les trois personnages, l’homme, la femme, le chat,  n’ont rien de remarquable. C’est une scène du quotidien, une scène intime ; une scène d’amour. Un couple d’amoureux donc : un tendre jeu, un jeu taquin entre un jeune amant et celle qu’il aime qui se garde bien d’échapper à sa douce étreinte. Le chat est un chat également « ben ordinaire », de la race fort commune des chats de gouttière. Bref, une scène d’une désarmante banalité. Drôle de sujet pour une fresque d’une telle surface !

L’œuvre en soi, dans un premier temps désarçonne. Pour saisir sa profonde originalité, il convient de faire appel à quelques éléments biographiques.

Jana et JS sont un couple, un couple d’artistes, un couple d’amoureux. Jana est autrichienne et JS (Jean Sébastien) français. Une belle rencontre à Madrid en 2004. Jana devient une professionnelle de la photographie. JS découvre le street art et la technique du pochoir. Après une rencontre et la séparation qui suivit, Jana rejoint JS à Paris en 2006. Commence alors la mise en œuvre d’un projet artistique original : les deux artistes partent de photographies qu’ils prennent et découpent des pochoirs. Des sujets deviennent récurrents : des immeubles d’habitation genre HLM, l’architecture de la ville et  des photographies a priori plus intimes, photos de Jana, photos de JS, photos des deux.

Les sujets (et les pochoirs) se mêlent créant de grandes fresques (Jana et JS et des immeubles comme décors comme dans leur magnifique réalisation sur le Quai 36, gare du Nord à Paris). 

La photographie qui était dans un premier temps  un matériau pour alimenter leur création devient un subtil jeu de miroirs. Le mur du 13ème arrondissement qu’ils peignirent en fournit un exemple illustratif. Le pochoir haut comme un immeuble représente JS en train de photographier. On fait l’hypothèse que la photo qui a servi à la fabrication du pochoir a été prise par Jana. En fait, le pochoir est la photo de Jana. JS photographie celui qui regarde la fresque. Un photographe, photographié, qui nous photographie. Un personnage mais trois acteurs et deux appareils photo, sinon trois en incluant les badauds qui photographient la gigantesque fresque.

Dans la fresque du quai de la Marne, JS a le visage caché par le corps de Jana. Les yeux de Jana sont masqués par JS. Question : qui prend alors la photographie ? Le spectateur doit alors imaginer le dispositif : l’appareil photo est posé sur un pied et « le photographe » (mais qui est le photographe ?) prend un cliché avec le retardateur de l’appareil. Si l’imagination de celui qui regarde peut réinventer le dispositif, un mystère demeure : pourquoi JS cache-t-il les yeux de sa chère et tendre ? Pourquoi se cache-t-il derrière elle pour masquer son visage ? Un singulier portrait de couple avec chat, intime. Une scène banale, somme toute. Pourtant la signification échappe : pourquoi les amants ont-ils les yeux masqués ? Pourquoi les deux artistes placent-ils, à la place de l’objectif, les yeux des spectateurs ? A la fois, les artistes se montrent et se masquent, dans un jeu de cache-cache dont les spectateurs sont également les acteurs (ou les complices). 

Les mises en scène du couple semblent donner à voir leur intimité. Une intimité toute relative : l’objectif de l’appareil photo prend la place des yeux des spectateurs-voyeurs ; les acteurs à la fois se représentent (s’exposent comme disent les photographes) et cachent leurs visages, se révèlent (comme disent les photographes) et se dissimulent. Trois acteurs (sans compter le chat !) dans cette comédie de l’intime et de l’art : un homme, une femme et un spectateur-objectif dont ils se jouent.

Les artistes tirent les fils d’une curieuse comédie à trois personnages. Ce n’est pas une exhibition de leur vie privée mais bien davantage une réflexion sur l’Art. L’Art qui montre et qui cache. Des pochoirs, des images qui interrogent sur la représentation : celle de la photographie, celle de la peinture. Des images, belles d’abord, et qui interrogent le spectateur sur leurs pouvoirs et leurs limites. Les images de Jana et JS ne racontent pas l’histoire de leur couple ; ce ne sont pas des images illustratives d’une chronique familiale, des photos de famille en quelque sorte, des « selfies ». Elles questionnent sur l’image photographique : le pochoir est le cliché et les spectateurs du pochoir, l’objectif de l’appareil. Les fresques de Jana et JS montrent et cachent, révèlent quelques images de l’intimité de leur relation amoureuse, font des spectateurs des acteurs de ce couple à trois : Jana, JS, le spectateur. 

J’ai toujours pensé qu’une œuvre accédait au statut d’œuvre d’art quand elle interrogeait sur l’Art. Les pochoiristes Jana et JS utilisent des pochoirs pour créer des images certes, mais leur originalité réside dans l’interrogation que leurs œuvres suscitent.

Richard Tassart

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Une réponse à “Jana, JS, et un appareil photo

  1. Fallait-il tant parler de photographie ? Parler du regard présent/absent aurait suffi. Ne faudrait-il pas parler davantage du style de dessin genre BD, avec un joli jeu de blancs et de hachures du fond gris qui donnent une dynamique, une présence de ce qui est représenté ? Des contrastes avec le sombre (les chevelures, la barbe, la robe du chat) qui sont très graphiques — je veux dire : non, ce n’est pas une photo. C’est un tableau-aquarelle. Mais il y a bien un jeu du « montrons-nous / cachons-nous l’un l’autre » dont on ne sait qui le veut le plus. Ce couple, je le vois et je ne le vois pas, j’entre dans leur intimité et je n’y entre pas. J’ai le tableau mais je reste hors du sujet. Pour tout dire finalement, le mur reste aveugle ! Et l’incongru (le chat) ne joue pas avec ça, il est vivant ailleurs, il regarde ailleurs…

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