Sa France

(Jardin du Souvenir – 8, boulevard de Grenelle – Paris 15° — 16 Juillet 2017)

Le Président de la République a réaffirmé dimanche 16 Juillet la responsabilité de la France dans la Rafle du Vel’ d’Hiv du 16 Juillet 1942. Nous le citons : « Oui, je le redis ici, c’est bien la France seule qui organisa la rafle, puis la déportation et donc, pour presque tous, la mort de 13 152 personnes de confession juive… Pas un seul Allemand n’y prêta la main. »

La France seule ! Revenons sur ce 16 Juillet 1942.

Effectuée à la demande du 3° Reich, après la Conférence de Wannsee de Janvier 1942 où fut décidée l’extermination des juifs d’Europe (nom de code de l’opération « Vent printanier »), le 16 Juillet 1942, 7 000 policiers et gendarmes français sur ordre du Gouvernement de Vichy procèdent en région parisienne à l’arrestation de plus de 13 000 personnes, dont 4 000 enfants, et à leur internement provisoire au Vélodrome d’Hiver, aujourd’hui de sinistre mémoire. Elles y seront parquées cinq jours sans nourriture et avec un seul point d’eau. Les quelques tentatives d’évasion seront suivies d’exécution immédiate. Destination finale, Auschwitz, après leur remise aux autorités nazies. Moins de 100 survivront.

Sur ordre du Chef de Gouvernement Pierre Laval, René Bousquet, Secrétaire Général de la Police Nationale, organise et dirige l’opération après avoir obtenu des autorités allemandes de Paris le principe d’une rafle ne portant « que » sur les juifs étrangers. C’est ce qu’il plaidera lors de son procès en 1945.

Pourquoi a-t-il fallu attendre la commémoration du 16 Juillet 1995, 53 ans plus tard, par le Président Jacques Chirac, pour que soit enfin reconnue la responsabilité officielle de l’État Français… Avec cette formule   « Cet événement souille à jamais notre histoire et est une injure à notre passé et à nos traditions. »

Depuis le début de la Ve République, qu’avaient dit ou fait les prédécesseurs de Jacques Chirac ? Pourquoi leur silence ? Même si elles doivent être âprement discutées, nous vous soumettons nos hypothèses documentées.

– Pour le Général De Gaulle, la France et la République ne devaient pas être confondues avec le régime de Vichy. Il avait aboli la République. Celle-ci n’avait pas à reconnaître ses crimes. Point final.

– Georges Pompidou, fidèle au Général, s’en tint là.

– Valéry Giscard d’Estaing aurait pu prendre position. Il ne l’a pas fait. C’était pourtant l’homme, sinon du Coup d’État permanent, du moins des coups d’éclat. Témoin, dès son élection en 1974, sa décision d’abolir le caractère férié du 8 Mai, date anniversaire de la capitulation nazie de 1945. Sur la Rafle du Vel’ d’Hiv, il se tut. Enfant de la grande bourgeoisie coloniale, industrielle et financière, un père décoré de la Francisque par le Maréchal Pétain, peut-être voulut-il éviter de rallumer « de vieilles et vaines querelles ».

– François Mitterrand s’est aussi abrité derrière la position du Général. Cette explication à son silence est-elle suffisante ? Regardons-y de plus près. Militant à l’âge de 18 ans, en 1934, des Volontaires Nationaux, mouvement de jeunesse des Croix-de-Feu du Colonel de La Roque, il participe aux manifestations contre « l’invasion métèque » de Février 1935. Mobilisé en 1939, sergent-chef sur la ligne Maginot, blessé, il est fait prisonnier en Juin 1940. Reste de lui à cette époque où, prisonnier, il travaille comme charpentier dans l’Allemagne nazie, cette formule qu’il serait injuste de qualifier de nostalgique : « Tout continuait autour de moi d’affirmer le triomphe de la force tranquille… » (François Mitterrand – Pèlerinage en Thuringe, 1942 dans la revue L’État Nouveau). Évadé en Décembre 1940 et toujours recherché par les Allemands, il intègre la Légion Française des Combattants de la Révolution Nationale et travaille au Commissariat des prisonniers de guerre du Gouvernement de Vichy. C’est à ce moment qu’il est décoré de la Francisque. Il démissionne de ce poste en Janvier 1943. Stalingrad venait de signifier le tournant de la guerre. Haut fonctionnaire de Vichy donc au moment du Vel’ d’Hiv, six mois plus tôt. Six mois plus tard, dans la Résistance. On fabriqua pour lui le concept lumineux de vichysso-résistance.

Connaissait-t-il déjà à cette époque René Bousquet, l’organisateur de la rafle ? Nos recherches ne nous permettent pas de le vérifier avec certitude. René Bousquet dont il ne cacha pas plus tard être resté l’ami. Ami fidèle, échappé à l’épuration, directeur dans les années 60 et 70 de la Dépêche du Midi et qui lui apporta soutien et concours financier aux élections présidentielles de 1965 et 1974. Quel pacte secret liait donc les deux hommes ?

Le seul fait objectif à retenir est que le procès de René Bousquet, rattrapé par la justice en 1986 pour hauts faits de trahison, collaboration et crimes contre l’Humanité, le procès constamment enlisé par les obstructions des hautes autorités de l’État, présidence de la République oblige, le procès ne pourra jamais se tenir. René Bousquet meurt assassiné par un déséquilibré, le 8 Juin 1993. Déséquilibré, c’est avéré. Manipulé, on est en droit de s’interroger. Quels lourds secrets, le procès de René Bousquet aurait-il permis de mettre à jour ?

Le silence de François Mitterand fut malgré tout rompu devant le grand public, lors de son interview télévisée par Jean-Pierre Elkabbach, en 1993, interview suivant les révélations du journaliste Pierre Péan sur sa tumultueuse jeunesse d’extrême droite et sa réaction au moment de la Rafle du Vel’ d’Hiv’. Une terrible répartie qui désarçonna même l’éprouvé et professionnel Jean-Pierre Elkabbach : « C’était des étrangers ! »

 

Revenons maintenant à notre incipit.

(Du latin, il commence, un incipit désigne les premiers mots d’un ouvrage ou d’un article.)

Le Président de la République Emmanuel Macron a dit : « C’est bien la France qui organisa… »

C’est bien la France. Mais de quelle France a-t-il voulu parler ?

– Du million de soldats et officiers prisonniers de guerre en Juin 1940 et internés dans les stalags ?

– Des pêcheurs de l’Île de Sein partis rallier en masse à Londres, le Général De Gaulle et les Forces Françaises Libres ?

– Des mineurs du Nord-Pas-de-Calais en grève générale dans les Charbonnages en Mai et Juin 1941, l’un des premiers actes reconnus de résistance ouvrière collective à l’occupation nazie ?

– Des lycéens et étudiants manifestant à Paris sur les Champs-Élysées le 11 Novembre 1940, pour commémorer l’Armistice de 1918 ?

– De Guy Môquet et des otages de Chateaubriant fusillés le 22 Octobre 1941 ?

– Des 600 000 ouvriers réquisitionnés au STO à partir de Juin 1942 ? Et de tous les jeunes gens qui pour y échapper rejoignirent les maquis de la Résistance ?

– De Pierre Georges, 22 ans, devenu plus tard le Colonel Fabien, ancien des Brigades Internationales en Espagne, exécutant, le 21 Août 1941, un officier allemand sur le quai de la station métro Barbès-Rochechouart ?

– Ou encore des saboteurs du rail, des lanceurs de grenades dans les Soldatenkino, de ceux de l’Affiche Rouge ? De Jean Moulin, torturé à mort par Klaus Barbie à la prison Montluc de Lyon ?

– Des habitants de Moissac et d’Izieu qui cachèrent des enfants juifs ?

 

Non, ce n’est pas de cette France que le Président Emmanuel Macron a voulu parler. Pour aller à la rencontre de sa France, la sienne, nous vous conseillerons la lecture de l’historienne Annie Lacroix-Riz.

Cette France qui s’est illustrée par la formule d’un des dirigeants de la CGPF d’alors (Confédération Générale du Patronat Français), le MEDEF d’aujourd’hui ; elle est restée célèbre, une véritable devise, « Plutôt Hitler que le Front Populaire ! »

La France du grand patronat, celle de la Compagnie Générale Charbonnière Franco-Allemande, alliance du français Kühlman et de l’allemand IG-Farben ; celle d’Ugine associée à IG-Farben, détentrice du brevet du Zyklon B, le gaz des camps de concentration ; celle de Renault coopérant à la fabrication des chars blindés allemands ; celle du Comité des Forges, inlassable acteur de l’amitié franco-allemande et des Accords de Munich…

En bref, cette France qui ne parlait pas encore de « mondialisation heureuse », mais d’Europe allemande, la France de l’Europe allemande.

 

Que le Président prenne malgré tout garde dans sa diatribe. 75 ans plus tard, sa France, même si ses propos ne désignent plus les mêmes hommes, ils pointent du doigt de façon accusatrice les mêmes forces sociales. Celles qui l’ont conçu, porté au pouvoir hier, et aujourd’hui le soutiennent et attendent de lui.

Jean Casanova

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