Frankenstein Junior

(Siège de Monsanto – Creve Cœur – Comté de Saint-Louis – Missouri – USA – 25 juillet 2037)

Nous ne vous parlerons pas aujourd’hui du Baron Frankenstein de l’inénarrable et désopilant Mel Brooks, mais, beaucoup plus angoissant, d’un de ses émules des temps modernes, le Pr Eugenio Cigognard.

Isaac Asimov, le maître de la Science-fiction disait de la littérature de science-fiction « qu’elle se souciait des réponses de l’être humain au progrès de la science et de la technologie ».

Apprivoiser le progrès avant qu’il ne survienne, le précéder en esprit avant qu’il ne s’actualise dans nos vies. Promener une découverte scientifique encore en gestation comme une lanterne magique, son ombre portée permettant aux lecteurs de réfléchir à l’avenir. Voilà l’objet de la science-fiction.

C’est ce que nous tenterons de faire aujourd’hui avec le Pr Eugenio Cigognard, directeur de recherche au Laboratoire Eugénisme de Monenfanto, filiale de la société Monsanto, le numéro un mondial sur le marché des semences et des OGM dont nous déplorons la fâcheuse implication aujourd’hui dans plusieurs scandales sanitaires et écocides.

(Un écocide est un acte de destruction de l’écosystème dû à un facteur anthropique, c’est-à-dire humain. Les exemples les plus fréquemment cités d’écocide sont les marées noires ou la déforestation des forêts tropicales. Le terme est construit à partir des mots écosystème et génocide, étant entendu que la destruction d’un écosystème n’est pas forcément intentionnelle.)

Mais revenons à Monenfanto. Monenfanto est aujourd’hui, nous sommes en 2037, le leader mondial de la gestation altruiste et le premier fournisseur d’enfants génétiquement modifiés, ceci grâce à sa maîtrise des techniques de prélèvement et de congélation d’ovocytes et son réseau mondial de gestatrices dans les anciens pays émergents.

Vous pouvez, grâce à Monenfanto, depuis maintenant 20 ans, non plus avoir des enfants, mais tout simplement les acquérir. Heureux parents consommateurs débarrassés maintenant de tout souci de fertilité et de fécondité, des obligations de l’archaïque calendrier Ogino, des soucis de la grossesse, de ceux de l’enfantement et autres césariennes.

La formule commerciale, et c’est le point d’honneur de Monenfanto, est la simplicité même : Commandez – Signez – Payez – Vous serez livrés demain. Merci Cigogne.fr.

Bien des préjugés et des obstacles s’étaient dressés devant ces considérables avancées, mais Monenfanto les avait balayés. Jusqu’à son mémorable affrontement avec le Vatican et le pape François. La noble et millénaire institution catholique arc-boutée sur l’antique préjugé – faire l’amour pour faire des enfants – et sa célèbre encyclique « inebriemur uberibus quia facere liberos », traduction littérale de « faites l’amour pour faire des enfants » – la vénérable institution avait du elle-même capituler.

Traînée devant la Cour Arbitrale des Conflits du Commerce de Jefferson-City, dans le Missouri, ceci en vertu du TAFTA (Trans Atlantic Free Trade Agreement) rentré en vigueur en 2022, la vénérable institution avait été condamnée pour propagande obscurantiste et entrave à liberté du commerce, condamnée à 100 milliards de dollars de dédommagement à Monenfanto. S’ensuivaient, vous l’avez toujours en mémoire, la faillite du Saint-Siège et la mise aux enchères du Vatican racheté par McDonald’s, François II à la rue, rejoignant un ordre mendiant.

Le Pr Eugenio Cigognard, directeur de recherche à Monenfanto, délaissant quelques heures son laboratoire, a accepté de répondre à nos questions.

Pr Eugenio Cigognard, bonjour ! Après ces nécessaires préliminaires adressés à nos lecteurs, pouvez-vous nous indiquer, en des termes à la portée du grand public, quels sont aujourd’hui vos axes de recherche en matière de gestation altruiste, cette forme moderne de la philanthropie ?

Bonjour, cher ami ! Merci de votre attention. J’essaierai de rester simple et compréhensible. Voyez-vous depuis ma plus tendre enfance, signe du destin, avec le prénom d’Eugenio que m’avait choisi mes parents, je réfléchis et travaille à la grande question de l’eugénisme.

Nous voulons en finir à Monenfanto avec l’infanticide, l’arrangement des mariages, les stérilisations, l’avortement ou l’extermination comme moyens d’améliorer la qualité humaine. Cette question doit devenir une question scientifique. Et les avancées de la science et de la technologie nous permettent aujourd’hui d’envisager un eugénisme débarrassé des connotations barbares des siècles précédents.

Depuis la découverte du Pr Yamanaka, elle lui a valu le prix Nobel de Médecine en 2012, nous savons que les cellules somatiques peuvent dans certaines conditions acquérir les compétences des cellules embryonnaires du même individu, ce qui permet aujourd’hui, usage thérapeutique, de recomposer certains organes défaillants, le rein ou le foie par exemple.

Nous sommes, depuis, allés beaucoup plus loin avec la possibilité de convertir les cellules somatiques de n’importe quel tissu humain, la peau par exemple, en gamètes, les cellules germinales de la reproduction tels que le spermatozoïde et l’ovocyte.

Vous nous dites là, si vous nous suivons bien, Pr Eugenio Cigognard, que l’on pourrait fabriquer désormais, à partir des cellules de la peau d’un individu quel qu’il soit, des gamètes du même individu ?

Exactement ! Et ces gamètes, tous différents l’un de l’autre, bien qu’issus du même individu – de la même manière qu’aucun ovule ou spermatozoïde n’est aujourd’hui identique chez un individu donné, mâle ou femelle – ces gamètes fécondés et cultivés nous donnent en quelques jours autant d’embryons tous différents, bien qu’issus à l’origine du même individu.

C’est extraordinaire, Pr Eugenio Cigognard ! On pourrait ainsi comparer ces embryons. Peut-être les choisir, nous voulons dire les sélectionner.

Vous avez vu juste. Les comparer grâce à des algorithmes de leur génome, et ainsi identifier les génomes indésirables, ce qui permettra ainsi leur « élimination », avec, bien entendu, le « consentement éclairé » de leur géniteur, la personne dont on aurait raclé l’épiderme. Puis, enfin une fois repéré le « meilleur » embryon, le transplanter inutero. Notre immense réseau mondial de gestatrices en Inde, Afrique et Amérique du Sud, nous le permet sans aucune difficulté.

Merci pour les euphoriques perspectives que vos travaux nous ouvrent, Pr Eugenio Cigognard. Nous en aurions ainsi fini avec ces noires réminiscences de l’eugénisme criminel de la période de nazie. Vous nous ouvrez là ce que nous n’aurions jamais espéré, la possibilité de modifier notre espèce. Un processus de normalité fabriquée visant le « meilleur » et éliminant différences et déviances.

Je ne conclurai pas, cher ami, sans remercier les autorités étatiques de leur bienveillance à notre égard. Ni les grandes confédérations patronales des différents pays, là où elles existent, pour leur soutien logistique et financier.

Il faut dire que grâce au TAFTA et au précédent cuisant des résistances vaticanes, nombre de préventions à notre égard ont été dissipées. Ceci d’autant plus qu’il n’est pas interdit de penser ainsi à l’avènement du citoyen votant idéal et du travailleur kleenex.

Jean Casanova

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