La « main invisible » du marché doit disposer d’un « bras armé »

Faire la guerre est un acte politique. Mais qui décide, au nom de qui, comment, et qui rend des comptes ?

Dans son introduction, Claude Serfati souligne que « Les racines du militarisme de l’Etat français sont profondes et anciennes ». Le militaire participe de l’armature sur laquelle l’Etat moderne s’est construit.

L’auteur revient sur les transformations des formes de domination politique depuis la révolution française jusqu’à la création de la Ve République, la centralité de l’industrie d’armement, la détention de l’arme atomique, le « contrôle économique, politique et militaire sur les anciennes colonies ». J’ajoute le toujours grand empire maritime grâce aux territoires renommés et non décolonisés.

La production d’armes n’est pas une activité industrielle comme les autres, comme le rappelle l’auteur « sa valeur d’usage est par définition orientée vers la destruction » – ce qui, par ailleurs, n’est pas neutre dans la (dé)valorisation du capital. Il y a une « interaction mortifère » entre « le savoir-faire technologique dans la production d’armes et leur utilisation dans les guerres ».

Claude Serfati parle d’industrie « politique », de « système militaro-industriel » – les contours en sont dessinés par les grands groupes industriels, l’armée et le pouvoir politique -, des intérêts sociaux des groupes liés au nucléaire, de la zone sahélo-saharienne « cœur de métier » de l’armée française, de l’intensification de l’activisme militaire en Afrique, de l’interaction entre l’influence économique et l’interventionnisme militaire, des « guerres pour les ressources », du soutien aux dictatures dont la monarchie saoudienne « mère nourricière d’Al-Qaïda et de Daesch », de contrôle néocolonial, de connexion entre guerres à l’extérieur et restrictions des liberté à l’intérieur, de la greffe de mesures sécuritaires sur les politiques néolibérales, de l’état d’urgence pérennisé…

Tous ces éléments seront développés dans les cinq parties de l’ouvrage :

  1. La France à l’époque de l’impérialisme moderne

  2. L ‘économie politique de la Ve République

  3. l’industrie d’armement

  4. L’intervention militaire : une passion française ?

  5. Vers l’état d’urgence permanent ?

Quelques points particulièrement analysés dans cet ouvrage : La place du complexe militaro-industriel dans le fonctionnement du système capitaliste et dans la structuration de l’Etat, les choix budgétaires à long terme qui dépassent la temporalité de chaque gouvernement, le consensus politique des partis de l’alternance, le poids spécifique de l’industrie d’armement et du nucléaire, l’orientation particulière des fonds destinés à la recherche développement (R&D), les effets de corruptions internes et externes des marchés liés à l’armement et à ses financements, la place des forces armées et plus généralement des doctrines sécuritaires, le contrôle des territoires et de ressources considérées comme stratégiques, la Françafrique, les officines et les barbouzes, la maintien de l’ordre mondialisé, le silence et la grande muette, « une bureaucratie paraétatique non comptable de ses actes devant les peuples », les restrictions des libertés au nom de la sécurité, les « ennemis intérieurs »…

J’ajoute les fantaisies cocorico sur la soit-disant indépendance d’une puissance impérialiste et colonialiste, les choix « économiques » au détriment des investissements pour la satisfaction des besoins humains, les engagements pris à long terme réduisant à néant certains choix démocratiques, le risque nucléaire, la corruption et le financement de partis politiques, le soutien aux pays violant les Droits des êtres humains et à des génocidaires comme au Rwanda, les troubles relations entre les forces armées et policières et la droite extrême, le masculinisme des institutions répressives…

Je déplore que l’auteur n’ai pas pris en compte les élaborations de féministes, en particulier celles d’Andrée Michel (voir par exemple : Féminisme et antimilitarisme, le-systeme-militaro-industriel-pratique-une-politique-de-genre-dynamique/).

Je termine sur trois questions :

Le rappel que l’usage (éventuel) de l’arme nucléaire relève(rait) de la notion de crime contre l’humanité. Et le bombardement du Japon par l’armée étasunienne mérite une telle qualification – sans prescription – et donc des procédures judiciaires et réparations.

Les pays qui n’ont pas signé le traité de non-prolifération doivent être dénoncés, de même que ceux qui ne l’appliquent pas, à commencer par l’Etat français qui finance des recherches sur la modernisation et la miniaturisation de l’arme nucléaire – notamment projet laser mégajoule au Barp en Gironde. (Sur ce point, je remercie André Rosevègue qui m’a récemment rafraîchi la mémoire).

Le second point est à peine évoqué par l’auteur, « Chez les salariés, l’angoisse du chômage et l’espoir que leurs enfants soient à leur tour embauchés dans les établissements présents sur le territoire sont pour le moment plus forts que l’hostilité à ce commerce mortifère ». Même si celui-ci rappelle les mobilisations de syndicalistes dans la région de Brest pour la reconversion des industries de mort. L’élimination, le démantèlement des armes nucléaires, la restructuration des industries d’armement, impliquent la participation des salarié-e-s (ouvrier-e-s, technicien-ne-s et ingénieur-e-s) directement concerné-e-s. Définir de nouvelles activités industrielles, écologiquement et socialement utiles, suppose leur active contribution. (Sur ce point, je remercie Louis Aminot). L’indépendance des salarié-e-s est incompatible avec le « patriotisme d’entreprise ».

Le dernier point concerne, le passé-présent-futur. Il n’y a pas eu d’épuration en profondeur des « forces de l’ordre » ni après la seconde guerre mondiale et les massacres coloniaux, ni après la guerre d’Algérie, ni après les différents massacres et tueries dans les « poussières de l’empire » – sans oublier ces galonnés assassins sur statue qui défigurent les villes. A cela il conviendrait d’ajouter le peu de mise en cause des donneurs d’ordre, les ministres, les gouvernements et parfois les parlementaires.

Il me semble nécessaire que les progressistes, qui refusent l’impunité des acteurs politiques et des forces répressives, discutent de ce qu’il convient aujourd’hui encore de nommer une « épuration des forces de l’ordre » (à commencer par la haute hiérarchie), de dissolution de certains corps répressifs, de « désarmement » d’autres… Sans oublier la responsabilité, y compris dans ses dimensions pénales, des instances politiques décidant d’orientations qui aboutissent à des mort-e-s et à l’impunité organisée de celles et ceux qui exécutent, au sens propre comme au sens figuré… Et cela pourrait être élargi aux dirigeants et actionnaires des industries de la mort…

« L’extermination d’êtres humains et les destructions de la nature ne sont pas des « défaillances du marché » ; elles sont au contraire, pour parler comme les économistes, « endogènes » à l’industrie d’armement… »

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Claude Serfati : Le militaire

Une histoire française

Editions Amsterdam, Paris 2017, 226 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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