Les Arméniens reviennent sous la forme d’une absence : elles et ils sont un chaînon manquant de la mosaïque anatolienne

Un génocide, sa non-reconnaissance, la mémoire arménienne – des arménien-ne-s devrait-on plutôt dire – les possibles échanges et dialogues, les portes d’Erzerum, « 2015, le centième anniversaire du génocide, doit être l’occasion d’une avancée marquante sur cette route de la réconciliation dans la justice qui soit à la hauteur du symbole du centenaire. Ce livre est adressé à tous ceux, Arméniens, Turcs et tiers, qui veulent comprendre cette histoire, éclairer les débats auxquels elle a donné lieu et inventer l’après ».

Première partie : « La bataille pour un mot ». Michel Marian parle de ce qui n’est pas « précisément nommé », de la mémoire, de la souffrance, et de « La fierté, pour avoir fait sortir leurs morts de l’oubli en livrant un combat surprise pour un mot, celui de génocide ».

La guerre de 14-18, un « legs d’injustice », la désagrégation des empires, des nouveaux Etats « Sykes-Picot », le traité de Lausanne… « Il n’y a plus d’Arméniens en Anatolie ».

L’auteur analyse à la fois l’« annihilation criminelle » et la dissimulation de l’« action derrière une rhétorique de camouflage », les assertions réitérées mais démenties par les faits (la sécurité du front, la complicité avec l’ennemi, les violences commises contre les populations musulmanes, un transfert provisoire), la fable d’une décision très circonscrite et d’une perte de contrôle due à la guerre, les politiques menées par le Jeunes-Turcs, le refus par certain-e-s de « l’égalité des confessions et de l’enrichissement des minorités », les dynamiques du nationalisme, les « solutions démographiques », les possibles en période guerre, « La conception et l’application de la solution la plus extrême vont dépendre des circonstances de la guerre », les Arméniens et les Syriaques comme cibles.

Etre considéré-e-s comme étranger-e-s dans son propre pays, la combinaison de coexistence religieuse – mais inégalitaire – et d’une exacerbation nationaliste. Michel Marian met en perspective et souligne des différences avec d’autres situations historiques. Il souligne une incapacité des Jeunes Turcs à penser les questions nationales non-réduites à la nation dominante – cette incapacité est et sera largement partagée dans les autres Etats et dans le mouvement ouvrier, à l’exception du Bund et d’Otto Bauer – « Dans la nouvelle république de Turquie, celui-ci – (Traité de Lausanne) – prévoit des droits de minorité religieuse pour les Arméniens, aux côtés des Grecs et des Juifs, sans plus aucune référence à des territoires particuliers ». Et les traces – église, écoles, noms – sur les territoires seront effacées…

Seconde Guerre Mondiale, procès de Nuremberg, jugements de crimes contre l’humanité. L’auteur met en parallèle « la justice avortée de 1919 ». Si le concept de « génocide » est inscrit dans une Convention de l’ONU en 1948, il acquiert une autre dimension avec le procès d’Adolf Eichmann. « La convention sur l’imprescriptibilité de 1968 lui donne un statut d’exception ». La réclamation pour le crime de 1915 ressurgit. Il convient à la fois de nommer et de faire mémoire, « la reconnaissance internationale comme génocide de ce que les Arméniens de l’Empire ottoman ont subi en 1915 ».

Michel Marian parle d’un droit de mémoire directement lié aux droits des êtres humains, d’expression de la vérité, de réintégration d’une histoire dans l’Histoire, de la « nature propre de l’acte » perpétré, d’un gouvernement qui planifie la destruction, de documents officiels de camouflage.

L’auteur souligne que si le terme génocide n’existait pas en 1915, il n’existait pas non plus lors de la conférence de Wannsee 1942. « Le tribunal de Nuremberg a ensuite employé ce terme non pas comme une transformation rétroactive du droit, mais comme l’instrument qui formalisait une conscience juridique antérieure et universelle ». Quoiqu’il en soit, le terme et sa portée méritent une discussion approfondie ; un approfondissement au delà des limites posées par les vainqueurs ne voulant pas que la notion s’applique à leurs propres actes passés. Il convient bien de construire une conscience juridique plus universelle.

L’auteur discute de maints aspects, ne cache pas certaines difficultés, propose des solutions politiques, parle de sécularisation de l’identité, de monuments mémoriels comme « temps inversé »… sans oublier l’introduction dans se réflexion l’Arménie « soviétique ».

Michel Marian discute aussi des lois mémorielles, des lois anti-négationismes, des politiques et de l’écriture de l’histoire, de la transformation d’explications – toujours à approfondir – en vérités protégées, de la négation comme harassement ou assèchement, de redonner du sens à la notion de génocide, de clôture fragilisant la mémoire, de sens juridique ou de son absence. Je reste quant-à moi plus que sceptique sur les lois dites mémorielles et encore plus sur la pénalisation du négationnisme. Outre l’extraordinaire pouvoir donné à l’appareil étatique dont l’engagement dans de multiples négations de droits reste une constante (sans oublier le recyclage des criminels de guerre, y compris hier nazis), il convient de pas oublier les multiples négationnismes sévissant dans les sociétés, les formulations hier scientifiques et aujourd’hui réduites à néant, les hantises et les peurs sociales… Dire les particularités de crimes ne vise pas à les hiérarchiser. Il ne s’agit ni de tracer un trait sur le passé ni de gommer les responsabilités mais bien de rendre ces passés à toutes et tous pour des futurs possibles. La confrontation concrète aux négations, aux crimes, nécessite des affrontements politiques et non uniquement judiciaires. Imposer la reconnaissance des droits bafoués et des réparations relève du combat pour l’égalité, la liberté, l’émancipation…

La seconde partie du livre est intitulée « Le dialogue du passé et du présent ».

Michel Marian revient sur Hrant Dink, le rôle qu’il a joué, sa volonté d’ouverture, et son assassinat ; les avancées et les reculs dans les dernières années en Turquie, ; les « justes », la narration enrichie, les combats pour la démocratie, l’islamisation, la réappropriation d’une partie de la société turque de son passé arménien, la rupture avec des identités figées, la course meurtrière à l’origine, les Azéris, les rencontres possibles avec les lieux, « la banalité, dans un monde globalisé, d’une diaspora »…

Certains éléments me semblent plus discutables, une certaine essentialisation des populations se considérant ou considérées comme musulmanes, une conception exceptionnaliste de l’antisémitisme et du judéocide, l’utilisation du terme « élites », le peu d’historicité de « liens séculaires de la traditions arménienne » ou d’« une tradition de cohésion transétatique autour de leur Eglise », la survalorisation de l’occidentalisation…

Un livre sur l’histoire « outragée » et pour une mémoire partagée, contre une double injustice : « celle de la « grande catastrophe » et celle de l’indifférence et de la négation qu’elle engendre ». Une invitation à comprendre les écritures de l’histoire, les partialités des écritures nationalistes, les nécessaires reconnaissances du passé – et donc des crimes commis – pour que les avenirs de toustes…

De l’auteur avec Ahmet Insel : Dialogue sur le tabou arménien, lun-dit-genocide-lautre-pas/

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Michel Marian : Le génocide arménien

De la mémoire outragée à la mémoire partagée

Albin Michel – Bibliothèque Idées, Paris 2015, 178 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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