Jean-Charles de Castelbajac, street artist (aussi !)

Quand j’ai découvert, au début du mois de juin 2016, les peintures de Jean-Charles de Castelbajac, invité par l’association Art Azoï à peindre le mur Karcher, rue des Pyrénées à Paris, j’ai été, le mot est faible, surpris. Je connaissais, à vrai dire, vaguement, le créateur de mode, le costumier, le designer, l’auteur et le collectionneur. Je savais ne pas tout savoir du street art (ce qui demeure vrai aujourd’hui !),  mais j’ose le confesser, j’ignorais tout de « Jean-Charles de Castelbajac-street artist ». Une belle occasion donc de faire plus ample connaissance.

Le mur long (plus de 40 mètres) et de faible hauteur (de 1 m sur un côté à plus de 2 mètres cinquante de l’autre) représente de nombreux personnages : on reconnait des enfants, des garçons et des filles (ils sont d’ailleurs identifiés par leurs prénoms), des animaux, des maisons avec des toits à double-pente, comme continuent à en dessiner et à en peindre les enfants d’aujourd’hui (le plus souvent avec une cheminée sur le toit qui fume, une porte et des fenêtres, et des nuages, et le soleil rond et jaune avec des rayons dorés tout autour !) Le mur est une galerie de personnages qui existent certainement quelque part ailleurs que dans la tête  de l’artiste et ces personnages évoluent dans un monde qui est celui de l’imaginaire enfantin. 

Le style de De Castelbajac se caractérise par un fond blanc, des personnages dessinés d’un trait noir épais (un peu comme la « ligne claire » d’Hergé), et des aplats de couleurs très vives, le plus souvent des primaires, se superposant aux représentations premières. La galerie de portraits d’enfants est rythmée par ces aplats de couleurs. Le mur n’est pas un récit, conçu sur le modèle de la bande dessinée ; il ne raconte aucune histoire. Il nous montre des enfants et leurs images, peintes par un « enfant ». Bien sûr, l’artiste imite le dessin d’enfant et sa « naïveté » (voire sa maladresse !). Il fait semblant de ne pas bien dessiner, de ne pas bien peindre. Il est d’ailleurs significatif que des dessins d’enfants dessinés au feutre fin viennent apporter à certains endroits une touche d’« authenticité », une vérité feinte, comme s’il était nécessaire pour De Castelbajac de donner des preuves de l’origine enfantine de son œuvre. 

Nous sommes évidemment bien loin d’un dessin d’enfant véritable. La composition, le rythme de la frise, les « chevauchements » entre dessins « de fond » et aplats colorés sont bien trop « savants » pour être un vrai dessin d’enfants. En comparant cette œuvre aux autres créations de l’artiste, nous reconnaissons un style, une identité plastique. Le street art de De Castelbajac est du « De Castelbajac », sans aucun doute. Il est vrai que l’artiste, dans le passé, a souvent revendiqué une parenté avec le dessin d’enfant et que le choix des couleurs est aussi, quelque part, un emprunt aux peintures enfantines. Les jeunes enfants ne s’embarrassent pas de délicates nuances, de subtiles harmonies. Ils aiment les couleurs « fortes », celles qui, juste sorties du tube, éclaboussent de leur éclat : les rouges, les noirs, les jaunes, les verts, les bleus. 

Difficile de prendre au sérieux les propos de De Castelbajac dans son entretien du 13 décembre 2014 donné à Télérama quand il définit le street art comme « un art de la résistance », et qu’il affirme sans sourire que « la rue est un parcours initiatique » et que son art a « une dimension ésotérique ». Je suis tout prêt à le suivre, mais pas peut-être pas jusque-là ! D’autant plus que ces interventions dans la Ville démontrent le contraire !

Doit-on pour autant porter un jugement péjoratif sur son travail dans la rue ? Somme toute, d’autres peintres, et non des moindres, ont revendiqué une parenté avec le dessin d’enfant (je pense à Picasso, à Kandinsky, à Dubuffet, à Michaux, à Matisse, etc.). Il est vrai que De Castelbajac a rencontré, dans les années 80, Jean-Michel Basquiat et Keith Haring et que son intérêt pour le street art vient de là et donc de loin ! Ses très nombreuses « improvisations contrapuntiques » à la craie sur les murs de Paris, sur les vitres, bref sur tous les supports à sa libre disposition, faites dans l’instant de quelques traits, sont de poétiques parenthèses dans l’environnement urbain et des clins d’œil marquant son passage, comme un blaze, ainsi que des sourires donnés sans contrepartie aux passants. Un acte « gratuit »,  un dessin-cadeau, un clin d’œil comme un sourire. C’est beau et c’est fragile ! Quelques gouttes de pluie et les traits s’estompent et s’effacent, pour toujours. De Castelbajac fait des « petits dessins » comme les écrivains écrivent des notes en marge ; il commente les choses vues avec une distance qui concourent à créer un espace poétique.

Son intérêt pour le street art date de plus de 30 ans, une constante attention aux images de l’enfance, un style qui ne cède pas aux courants dominants, un style qui traverse et irrigue toutes ses créations, De Castelbajac détonne, surprend, enchante, amuse, dans la rue et ailleurs. 

C’est un touche-à-tout certes, mais comme le furent d’autres personnalités singulières. On pense bien sûr, à Jean Cocteau pour la pureté de la ligne. Nous y retrouvons une certaine grâce, une légèreté disons-le, un bonheur de créer qui tranche avec les philosophes bougons, les contempteurs du malheur qui s’y vautrent et s’y complaisent. 

Alors, foin des prédicateurs d’apocalypse et des tristes figures, ne boudons pas notre plaisir, partageons la joie d’être au monde, heureux comme le sont les enfants.

Richard Tassart

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