Ubus Rois. Les deux dingos

(Nouveau-Théâtre – 15, rue Blanche – Paris 9° — 10 Août 2017)

On donnait le 10 Décembre 1896, au Nouveau-Théâtre, ancien nom de l’Opéra-Bouffe, rue Blanche à Paris, la première représentation de Ubu Roi, pièce d’Alfred Jarry. On considère toujours aujourd’hui Ubu Roi comme le précurseur du mouvement surréaliste, du théâtre de l’absurde où se mêlent provocation, parodie et comique d’angoisse. Va-t-on le rejouer aujourd’hui ?

La farce à l’épreuve du tragique. Serait-elle contre nature cette alliance de ce genre de très particulier, la « farce tragique » où est portée à son comble la tension entre comique et tragique ?

Des insultes aux coups, toute une poétique des supplices se met en place dans la geste ubuesque de la dispute, lorsque le Père Ubu annonce à sa femme les châtiments corporels qui l’attendent : « Torsion du nez, arrachement des cheveux, pénétration du petit bout de bois dans les oreilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du postérieur, sans oublier l’ouverture de la vessie natatoire et pour finir la grande décollation ».

Jamais, à cette date, la fin du XIXe siècle, le comique et le tragique ne s’étaient aussi violemment compénétrés, à l’origine peut-être de ce que les spécialistes nomment aujourd’hui la coulrophobie, la peur panique et pathologique des clowns.

(La coulrophobie est le nom de la peur pathologique des clowns, le préfixe coulro venant du grec ancien kôlobathristes signifiant « acrobate qui est sur des échasses ».)

Le genre, la farce tragique ou « farcissure » semble aujourd’hui totalement renouvelé.

Témoin cet échange, il n’est malheureusement pas sur les planches, mais transpacifique, intercontinental :

    – Donald Trump : « La Corée du Nord cherche des ennuis. Nous allons résoudre le problème. »

    – Kim Jong-Un : « Les salauds d’Américains ne seront pas très heureux de ce cadeau » (un missile balistique intercontinental).

   – Donald : « La Corée du Nord se heurtera au feu et à la colère d’une ampleur que le monde n’a jamais vu jusqu’ici. »

  – Kim : « Nous sommes aux dernières étapes avant le lancement test de notre missile intercontinental. »

    – Donald : « Nous ne pouvons pas laisser un fou avec des armes nucléaires en liberté. »

    – Kim : « Nous étudions un plan opérationnel pour faire feu sur l’île américaine de Guam. »

Guam ? L’Île de Guam, dans l’océan Pacifique, fait partie de l’archipel de Mariannes. Colonisée par l’Espagne depuis le XVIe siècle, elle fut cédée aux États-Unis en 1898, au terme de la guerre hispano-américaine. Conquise par le Japon en 1941, trois jours après l’attaque de Pearl Harbor, elle fut reprise par les États-Unis à l’été 1944, comme l’ensemble des îles Mariannes et tout particulièrement l’Ile de Tinian.

À 2 500 km de Tokyo, c’est de Guam et de Tinian que décollèrent jour et nuit les bombardiers américains pour dévaster le Japon. C’est de Tinian que s’envola au petit matin du 6 août 1945 le B29 « Enola Gay », pour semer la mort atomique sur Hiroshima.

Guam est depuis le pion essentiel du dispositif militaire stratégique du Pentagone au large de la mer de Chine.

La surenchère et l’escalade, pour l’instant dans les mots, entre les deux Ubus suscite l’extrême inquiétude de la communauté internationale et tout particulièrement de tout le Sud-Est asiatique. Alors que Pékin appelle à la discussion dans un cadre à 6 (Corée du Nord, Corée du Sud, Chine, Japon, Russie et États-Unis), nos deux Ubus s’enferment eux dans un tête-à-tête mortifère.

Le gouvernement français, lui, s’est pour l’instant borné à « saluer la détermination » trumpique. Pour notre part, cédant à un accès de coulrophobie, cette peur panique des clowns, nous posons la question : l’arme nucléaire et le pouvoir d’un seul, à la tête d’un État, d’en disposer, ne sont-ils pas la plus grave menace terroriste jamais connue ?

Allons-nous quitter les traditionnelles formes de la dissuasion nucléaire connues depuis 70 ans, celle du fort au faible ou du faible au fort, pour rentrer dans celle plus aléatoire du fou au fou ?

Le risque ne doit pas en être sous-estimé. Il y a 72 ans, le feu nucléaire sur Hiroshima était destiné à indiquer au monde entier la suprématie militaire et stratégique absolue et bien réelle des États-Unis. Celle-ci aujourd’hui branlante et vacillante, le fou de la Maison-Blanche avec la complicité de celui de Pyongyang, ne sera-t-il pas tenté de vouloir la réaffirmer ?

Jean Casanova

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