Géographie des drogues illégales et distribution asymétrique du pouvoir, des richesses et des revenus

Michel Gandilhon propose un hommage à Alain Labrousse. J’en souligne quelques éléments, la coca comme étendard du réveil du monde indien et la cocaïne comme drogue-symbole des années du néolibéralisme, les politiques instrumentalisant les drogues pour disqualifier les « ennemis politiques » et masquer de classiques intérêts de domination, l’impact des phénomènes criminels liés au trafic de drogues…

Alexandre Marchant : Histoire et géopolitique du trafic des opiacés en Asie du Sud-Est. L’auteur revient, entre autres, sur l’économie coloniale de l’opium, le rôle des Etats, la place de l’opium au cœur des empires coloniaux, la catastrophe sanitaire de l’opiomanie en Chine au début du XXème siècle, le rôle déterminant du Japon dans la commercialisation des opiacés illicites dans les années 30, les ressources de la drogue durant les guerres indochinoises, les relations avec les minorités cultivant le pavot, la genèse du « triangle d’or », les transports dans les bagages diplomatiques, les autorisations de culture pour financer des milices, les organisations criminelles de réexpédition, le trafic des « fourmis », la place de l’Afghanistan depuis les années 1990…

Gwenola Ricordeau : Philippines : un massacre de masse au nom de la « guerre à la drogue. Les Philippines, l’argent des migrant-e-s, le régime de Rodrigo Dutertre, les produits stupéfiants et les usager-e-s, la « guerre à la drogue » et les milliers de mort-e-s, les opérations policières, les politiques visant essentiellement au contrôle et à la criminalisation des usager-e-s, « Si vous perdez votre travail, je vais vous en donner un. Tuez les drogués ! »

Olga L. Gonzales : Colombie : trente ans de guerre lasse contre les drogues. L’auteure interroge « Et si la « guerre contre les drogues » était addictive ? Et si elle consistait non pas dans une stratégie pour combattre les forces qui dominent ce marché mais en une forme de gouvernance ? ». Un entretien avec Ricardo Vargas.

Les quatre étapes d’une politique « anti-drogue », la « guerre contre les cartels », la « guerre contre les cultures à usage illicite », l’intensification de la « guerre contre les cultures à usage illicite », et l’éradication manuelle des plants de coca sans prendre en compte les conséquences pour les milliers de paysan-ne-s qui dépendent de ces cultures. Les lieux d’implantation, les autres activités illégales comme le blanchiment d’actifs, le conflit armée, la pauvreté, l’implantation du système mafieux au cœur des couches dominantes, la guerre contre la drogue faisant office de stratégie « anti-subversive », le déplacement forcé de milliers de personnes, les améliorations agronomiques et les nouvelles variétés de plants, les nouvelles générations de narco-trafiquants et leur insertion dans le monde globalisé, le développement rural et les programmes « d’éradication et de substitution ».

Kenza Afsahi : Maroc : quand la Khardala et les hybrides bouleversent le Rif. L’auteure analyse l’introduction de variétés hybrides, au rendement et aux taux de tétrahydrocannabinol (THC)2 beaucoup plus élevés, une rupture avec le tradition kif.

« Ces nouvelles cultures, voraces en intrants et en ressources naturelles, fragilisent l’environnement et créent pour les paysans une dépendance à un marché mondialisé des semences ».

Elle rappelle que les caractéristiques et le sous-développement du Rif ne favorisent pas l’agriculture légale, les dégâts de l’utilisation massive des produits chimiques, l’épuisement des sols et des nappes phréatiques.

Pierre-Arnaud Chouvy et Laurent Lamiel : De la géopolitique des drogues illicites.

« L’histoire et la géographie des drogues changent brusquement à partir du XIXe siècle avec les progrès de la pharmacologie et de la médecine allopathique, l’internationalisation des échanges, l’expansion de la civilisation industrielle, les bouleversements sociaux et culturels que celle-ci véhicule et les nouvelles représentations collectives qui en émergent en Occident ».

Les auteurs abordent, entre autres, une caractéristique du marché des drogues illicites – la prohibition adossée à la répression, le modèle étasunien de drug control, la subordination des considérations de santé publique, l’extériorisation des espaces ou l’altérisation (« une représentation métaphorique de l’« autre » menaçant ») des personnes usant de ces drogues, la division de la dangerosité et de la répression, suivant des critères n’ayant que peu à voir avec les substances elles-mêmes, mais bien, avec des considérants sociaux et racialisants, « La séparation des deux marchés des drogues, l’un régulé et l’autre réprimé, est ainsi fortement teintée de préoccupations socio-ethniques ». (Sur ce sujet, voir par exemple : Michelle Alexander : La couleur de la justice. Incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux Etats-Unis, un-cauchemar-pour-les-droits-humains-est-en-train-de-se-produire-sous-nos-yeux/), l’insistance sur les « pouvoirs addictifs » des stupéfiants…

Ils parlent aussi des usages guerriers des drogues, des financements des opérations armées, « Les États-Unis ont donc joué un double rôle sur la scène internationale, promouvant avec véhémence un régime mondial de prohibition de certaines drogues, d’une part, et instrumentalisant de façon stratégique, d’autre part, le recours à l’économie illégale des opiacés par acteurs interposés, Hmong au Laos ou Pachtoun en Afghanistan, afin de financer les opérations secrètes de la CIA », le développement et la concentration assez récente de deux régions – en Birmanie et en Afghanistan, la « guerre à la drogue » comme un instrument de politique intérieure majeur aux USA sous Reagan…

Pierre-Arnaud Chouvy et Laurent Lamiel concluent : « La problématique des drogues illégales est donc particulièrement riche d’enseignements dans un monde dont l’interdépendance se fait croissante et dans lequel les disparités et les inégalités sont de plus en plus révélées et exploitées par les dispositifs transnationaux qu’acteurs étatiques et non étatiques élaborent. En effet, la géographie des drogues illégales est à considérer au regard de celle de la distribution mondiale et asymétrique du pouvoir, des richesses et des revenus, et de ses impacts sur les crises et les conflits. Quant à la mondialisation, elle contient de façon croissante, à travers les inégalités qu’elle engendre, mais aussi à travers l’imposition d’un régime global de prohibition, les germes et les conditions du recours à l’économie des drogues illégales. »

L’ordre géopolitique des drogues, le blanchissement de l’argent, les intérêts militaro-économiques… Je souligne que parler de drogues illicites ne peut se faire en oubliant les drogues dites licites. Dois-je rappeler le nombre de mort-e-s, dans un pays comme la France, de l’usage socialement valorisé de l’alcool et les conséquences de prescription d’un certain nombre de produits « médicaux » ?

Et peut-on oublier les conséquences de la politique de la prohibition de l’alcool sur la criminalité organisée aux USA ?

Comment donner les moyens aux paysan-ne-s d’opter pour d’autres cultures, sans réformes agraires radicales ?

Sans oublier que des politiques alternatives ne peuvent que passer par la décriminalisation des usager-e-s, la dépénalisation de la possession des petites quantités pour sa consommation, la légalisation des drogues douces (cannabis et équivalents).

Et comment lutter contre le blanchiment de l’argent de la drogue lorsque sont tolérés les paradis fiscaux, la criminalité en col blanc, les montages visant à défiscaliser les bénéfices des entreprises, la fraude fiscale… sans oublier les fonctionnements occultes de bien des organismes officiels à commencer ceux liés au système militaro-industriel

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Géopolitique et drogues

Santé, réduction des risques et usages de drogues – SWAPS

N° 87 – 2ème trimestre 2017, 32 pages

Didier Epsztajn

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