Il est temps de mettre à nu le mensonge de la pornographie dite « gratuite »

Pas de doute, il y a eu une explosion de ce que l’on appelle la pornographie amateure et soi-disant gratuite, mais la majeure partie du porno amateur n’est pas amateur, et une bonne partie du porno gratuit n’est certainement pas gratuit.

Au moment où je lisais l’article de Jennifer Wilson1, je n’ai pu m’empêcher d’imaginer que les défenseurs de la pornographie produisent probablement une liste d’arguments pro-pornos qu’ils font circuler indéfiniment entre eux. Ils récupèrent les mêmes vieux propos sans l’ombre d’une preuve empirique pour les appuyer, puis ils suggèrent que ce sont les féministes anti-porno qui manquent de rigueur et de théorie.

Permettez-moi d’être plus précise. Au début du mois, j’ai eu le malheur d’assister à une conférence à Londres intitulée « Pornifier : Ou comment complexifier les débats sur la ‘sexualisation de la culture’ ». Cette conférence n’a pourtant rien fait pour complexifier les choses. Au contraire, l’industrie de la pornographie, complexe, globale et toujours en croissance, a été simplifiée et réduite jusqu’à être quasiment effacée : Les présentateurs ont proposé de ne surtout pas parler d’UNE industrie, puisqu’il existe tant de genres de porno sur internet et tant de producteurs différents qu’il est impossible de localiser une industrie spécifique !

C’est comme assister à une conférence sur l’alimentation où les chercheurs soutiendraient que puisque nous avons de la restauration rapide, de la cuisine haut de gamme, des restaurants indépendants, des chaînes de restaurants et même des gens cuisinant leurs propres repas à la maison, il y a trop de types de nourriture pour parler d’une telle chose que l’industrie alimentaire.

Je suggère à ceux qui font de grandes déclarations sur les divers types de pornographie de faire un peu de recherche sur l’industrie en question, celle qu’ils ne veulent pas nommer. Quand j’étais en Australie, la ritournelle des entrepreneurs du porno répétait en boucle que puisque qu’il existe tellement plus de porno amateur et gratuit que de porno gonzo hardcore, c’était une erreur de se concentrer sur le porno gonzo hardcore produit par l’industrie.

Néanmoins pas de doute, il y a bien eu une explosion de ce que l’on appelle le porno amateur et soi-disant gratuit. Par ailleurs, il y a un besoin de « complexifier » la question puisqu’une grande partie du porno amateur n’est pas amateur, et une bonne partie du porno gratuit n’est certainement pas gratuit.

Lorsque vous creusez un peu dans le business du porno, vous découvrez qu’une large part de la pornographie amateure est en fait produite par les studios et téléchargée sur les sites amateurs administrés par les gros bonnets de l’industrie. Un article sur le porno amateur a cité Stephen Yagielowicz, le rédacteur principal de XBIZ :

« Beaucoup de soi-disant amateurs ne sont pas de véritables amateurs … Les studios ont déjà compris comment habiller les actrices porno en filles d’à côté sur des sites d’abonnement à modèle unique, je m’attends donc à ce qu’ils fassent de même avec les sites générés par les utilisateurs où les revenus sont partagés. »

Dans les termes de l’industrie, « amateur » se réfère donc à la fois à la grammaire visuelle (fait maison) et à l’allure des « filles » (inconnues), plutôt qu’à qui produit réellement le film. Pour ce qui est des sites eux-mêmes, la propriété peut être attribuée à l’industrie du porno mainstream car la plupart d’entre eux sont détenus par de grandes compagnies de l’industrie. L’amateur est simplement un autre segment du marché. Tout cela est bien loin de l’image de l’homme solitaire dans son sous-sol faisant ses propres films qu’il télécharge ensuite sur des sites publics.

Pour comprendre ce qui est arrivé à l’industrie du porno au cours de la dernière décennie, il suffit de penser aux débuts de Las Vegas avec ses petits casinos indépendants, éventuellement contrôlés par quelques conglomérats. Citant encore Yagielowicz :

« La corporatisation du porno n’est pas quelque chose qui va se passer ou ce qui est en train de se passer, c’est quelque chose qui s’est déjà passé – et si vous n’êtes pas au courant de ce fait, c’est qu’il n’y a vraiment pas de place à la table pour vous. C’est Las Vegas à nouveau : les propriétaires indépendants, les truands hors-la-loi et les entrepreneurs visionnaires ont été dégagés par les méga-entreprises ayant trouvé une meilleure façon de faire les choses et ayant apporté la discipline nécessaire pour atteindre un tout nouveau niveau de réussite pour les joueurs restant. »

L’un des géants de l’industrie est Manwin de Fabian Thylmann. Je parie que la plupart des gens lisant ce texte n’ont jamais entendu parler de ce type, et que quand ils pensent aux magnats de l’industrie de la pornographie, ils pensent à Hugh Hefner de Playboy, à Larry Flynt de Hustler, ou à Steve Hirsch de Vivid. Mais ces gars sont de petits joueurs par rapport au trentenaire Fabian Thylmann2, le nouveau visage de l’industrie du porno en développement.

Avec plus de 500 employés, et en tant que chef de file du porno sur téléphone mobile en Amérique du Nord, Manwin est le futur de la pornographie. Dans ses communications promotionnelles, Manwin se décrit comme « le plus important fournisseur international de divertissement de haute qualité pour adultes, offert en ligne, par téléphone mobile et sur plates-formes télévisuelles. Il est propriétaire du plus grand réseau de sites web pour adultes dans le monde, avec plus de 60 millions de visiteurs par jour. » Ses possessions comprennent notamment des sites pornos payants très connus et, il est important de le mentionner, certains des sites pornos gratuits les plus visités, tels que Pornhub et Spankwire.

Dans un savant coup de marketing, Spankwire indique aux utilisateurs sur sa page d’accueil qu’ils se trouvent sur le meilleur site porno gratuit présentant « des histoires sexuelles réelles telles que racontées par les utilisateurs. » En réalité, une grande partie du contenu provient des sites payants de Manwin et agit en tant qu’appât pour inciter les hommes à visiter ensuite les sites payants, afin de rentabiliser la pornographie gratuite.

Est-ce que ça marche ? Selon certains représentants de l’industrie, le porno gratuit fait effectivement grimper les profits puisqu’il a élargi la base de consommateurs prêts à payer pour de la pornographie. Feras Antoon, PDG de Brazzers (propriété de Manwin), a dit au New York Magazine que les sites gratuits ont considérablement accru le nombre de consommateurs planétaires de porno amenant avec eux une augmentation considérable des gens qui payent. À titre d’exemple, les revenus d’une seule année avant impôts de Manwin ont augmenté de plus de 40 %.

Pendant que les apologistes de la pornographie cancanent à propos de la pornographie amateure et gratuite qui subvertirait l’industrie, la véritable industrie, beaucoup plus astucieuse économiquement que ses alliés de l’université, s’occupe à se restructurer afin d’intégrer le porno « gratuit et amateur » dans son modèle d’affaires.

Et pendant que les pornographes font de jolis bénéfices, les utilisateurs se retrouvent toujours plus appauvris émotionnellement et notre culture collective encore plus dégradée.

Gail Dines paru sur ABC le 21 Décembre 2011

Dr. Gail Dines PHD, est professeure de Sociologie au Wheelock College de Boston, USA. Ses travaux universitaires portent sur l’étude de la pornographie depuis 1997, elle a écrit de nombreux articles et ouvrages sur le sujet, le dernier étant « Pornland: How Porn Has Hijacked Our Sexuality, elle est membre fondatrice du groupe Stop Porn Culture, et fondatrice de Culture Reframed, une ONG qui mène plusieurs campagnes critiques de l’industrie pornographique.

Vous pouvez la suivre sur twitter sur @GailDines et @CultureReframed 

TRADUCTION : Claudine G. pour le Collectif Ressources Prostitution.

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2017/07/24/il-est-temps-de-deconstruire-le-mythe-de-la-pornographie-dite-gratuite/

1 Jennifer Wilson est une blogueuse populaire favorable à l’industrie pornographique. Elle critique couramment les féministes critiques de l’industrie pornographique, dont Gail Dines.

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