Le temps et le rapport social de travail

Travail, hors-travail, loisirs, activités « libres et gratuites », agencement des temps, travail visible et travail invisible, bénévolat… La liste pourrait-être complétée. Reste que je déplore que ces thématiques soient souvent analysées sans prendre en compte la division du travail, la division sexuelle du travail, le travail domestique et son souci…

Les sujets abordés dans ce dossier permettent de rendre sensibles les variations des frontières, des interpénétrations ou des envahissements, des formes particulières d’adaptation ou de résistances sociales.

Le travail et son temps, l’importance de la lutte pour la réduction du temps de travail salarié – du temps de travail contraint sous subordination… Aujourd’hui « c’est d’abord par le temps de travail que se définit le champ du hors-travail », que sont classées les « activités ». Il y a cependant « des zones grises qui ne sont pas totalement de la contrainte, ni totalement du plaisir ». Comment le travail façonne-t-il le hors-travail ? Comment le hors-travail s’immisce-t-il dans les temps de travail ?

De l’introduction de Marc Loriol et Françoise Piotet, je souligne les conséquences de « la rationalisation et l’intensification du travail », la prolifération « des normes de productivité » (« Ces normes sont d’autant plus contraignantes qu’elles ont parfois des effets sur la rémunération »), les aménagements des temps de travail par les entreprises pour « pour adapter leur marche aux fluctuations de la demande et pour aménager les processus de production », le développement du temps partiel, les temps de travail en miettes, l’effacement des « frontières entre travail et hors-travail » grâce aux utilisations des technologies de l’information et de la communication (TIC), le sentiment que « le travail a été inséré dans une sorte de machine à faire le vide capable d’expulser toutes les bulles d’air jugées improductives », le durcissement des conditions et des relations de travail…

« Les articles de ce dossier explorent les différentes dimensions de ces questionnements à partir de travaux empiriques précis permettant notamment de saisir à la fois les pratiques de travail et hors-travail dans leurs relations, leurs imbrications ou leurs oppositions, sur des terrains concrets, rendant compte de la complexité de chaque situation particulière, le lien avec les conditions de travail, les cultures professionnelles, l’environnement local, les enjeux économiques et politiques, etc. »

Quelques éléments abordés dans les différents textes.

Industrialisation et organisation du travail spécifique (capitaliste), distinction spatiale et temporelle entre temps de travail (salarié) et temps libre, accroissement significatif du temps libre dans les pays de l’Europe de l’ouest, socialisation du travail et responsabilisation et rémunération individualisées…

Le travail salarié est un travail subordonné et contraint, il engendre de multiples insatisfactions y compris professionnelles, « les effets dévastateurs d’un travail taylorisé dépourvu de sens ou d’un travail intensifié par une organisation en flux tendus, ou encore d’un travail de plus en plus contrôlé et mesuré ».

Aménager le travail entre travail prescrit et travail réel, en détourner l’objet (voir par exemple, la perruque dans Les Utopiques : Cahier de réflexions n° 5 – Juin 2017, se-reapproprier-le-temps-de-travail-et-rendre-visible-le-travail/), ou rechercher d’autres horizons, « quand les conditions sociales de possibilité sont réunies », bifurcations professionnelles, travail et loisir, faire de son loisir un métier…

Le secteur du tourisme, « une charge élevée de travail, une cadence d’exécution rapide et une imprévisibilité du travail à accomplir », l’ordonnancement du service par la/le client-e, le contact salarié-e/client-e, « Le contact avec la clientèle teinte complétement la nature du travail », l’imprévisibilité de la fin de l’horaire de travail, « les horaires de travail présentent un défi majeur pour les salariés de ce secteur », une « culture » de la disponibilité et la « valorisation » qu’apporte le contact avec public (il ne faudrait cependant pas oublier la face souffrance de ce même contact)…

J’ai notamment apprécié l’article sur le « fromager » en coopérative, la transformation du lait, « le lait à comté n’est pas une banale matière première », les contraintes horaires liées à cette matière vivante et fragile (dans les contraintes de production actuelle, car une forte réduction du temps de travail avec embauches permettrait de traiter autrement la question des horaires), les moments de repos entrecoupés, le temps libre limité et son impact sur la possibilité de liens sociaux, le métier et l’apprentissage (dont l’exécution de tâches non valorisantes et des « aménagements » aux dispositions légales).

L’auteur souligne : « Le rythme de travail entrave sa socialisation et conduit à l’isolement en envahissant l’ensemble des plages horaires du travailleur ».

Dans des activités artistiques, le travail avant le travail, l’« invisibilisation du travail hors scène », les compétences professionnelles naturalisées (je souligne que le travail des « femmes de service » est régit par cette invisibilisation des compétences qui relèveraient d’une « nature » féminine !) , l’invisibilisation du « travail émotionnel » (voir parenthèse précédente), l’essentialisation et la notion de « don », la disparition du travail dans la « magie du spectacle », la non-rémunération du travail solitaire – des exercices routiniers quotidiens et préalables -, les « espaces de dénégation du monde social que sont l’art et la culture »…

Je souligne aussi l’article sur la négociation collective pour les bénévoles de l’exposition internationale de Milan « Expo 2015 » et celui sur le « hacking ».

A noter que dans l’analyse des investissements au travail et hors-travail, le militantisme syndical ou autre n’est pas abordé.

En complément possible : je rappelle le récent livre de Patrick Rozenblatt : Razzia sur le travail (Critique sur l’invalorisation du travail au 21e siècle), analyses-des-rapports-de-travail-non-reduits-aux-rapports-a-lemploi/

Je signale aussi trois autres articles. Le premier sur les migrations de travail et la subordination salariale en Chine. Le second sur les coordinations d’intermittents, le troisième sur la « théorie de la régulation » de J.D. Reynaud.

Si dans le troisième, deux éléments me semblent oubliés (les contradictions internes à toutes les organisations sociales et les aspects systémiques – dont l’exploitation de la force de travail et le procès d’accumulation – sous le mode de production capitaliste), l’accent mis sur « la pluralité et la concurrence des régulations dans les entreprise » n’en reste pas moins fécond. L’auteur souligne, entre autres, que les règles sont à la fois « des enjeux et des produits de l’activité du travail » et la nécessité d’analyser les processus de régulation, la dispersion de certains intérêts, le rappel des « limites » de la subordination, « il n’y a pas de situation où un acteur social soit totalement soumis au vouloir d’un autre », la place du collectif dans les actions, « l’agrégation des intérêts individuels ne suffit pas à définir la conduite de l’action », les conflits et les crises en organisation comme « monnaie courante »…

Quelques rappels contre les déterminismes économistes de certain-e-s. Une approche plus dynamique a été développée par Stephen Bouquin dans La valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile (1970-2004), transformations-du-travail-accumulation-du-capital-et-action-collective/

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Sommaire

Grand entretien : Laetitia Driguez : Faut-il vraiment réformer le code du travail ?

Dossier « Travail Hors-travail » 

Travail et hors-travail, quelles relations, quelles frontières, quels enjeux ?

Marc Loriol et Françoise Piotet : Introduction

Sophie Denave : Les relations d’interdépendance entre travail et loisir : des logiques de compensation, de concurrence et/ou de substitution au cours des bifurcations professionnelles

Alexandra Tilman : L’expérience temporaire des free parties. Se sentir actif sans faire partie des actifs

Mélanie Trottier Diane-Gabrielle Tremblay : Les transitions entre les rôles du travail et de la famille : le cas du secteur du tourisme

Paul Fouilhoux-Philippe : L’agencement des temps, compétence professionnelle du fromager de coopérative

Lætitia Sibaud : Les musiciens de variété au cœur de précarités conjuguées

Marc Perrenoud et Frédérique Leresche : Les paradoxes du travail musical. Travail visible et invisible chez les musiciens ordinaires en Suisse et en France

Gianluca De Angelis : « Hors travail » et négociation collective : le cas des bénévoles pour Expo 2015

Riot now.

Chiara Bassetti, Annalisa Murgia et Maurizio Teli : Esprit ludique, créativité et « free work » dans un jeu de rôle indépendant

Éric Zufferey : Le hacking : entre support à la professionnalisation et substitut au travail

D’ici et d’ailleurs

Laurence Roulleau-Berger : L’introuvable « relation travail-hors travail en Chine » : jeunes migrants, subordination salariale et compétences mobilitaires

Contrechamp

Dominique Martin : Théorie de la régulation de J.D. Reynaud : un renouvellement de paradigme pour comprendre l’action collective dans les milieux de travail

Jérémy Sinigaglia : Des partenaires « extra-sociaux » : les coordinations d’intermittents dans l’espace des relations professionnelles

Notes de lecture

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Les Mondes du Travail : Dossier : « Travail hors-travail »

N°16-17, décembre 2015, 200 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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