Les mosaïques du Belvédère de Belleville

Si plus de 6 millions de touristes visitent le Sacré-Cœur de Paris et, du parvis,  contemplent Paris, peu nombreux sont ceux qui connaissent le belvédère de Belleville1. Pourtant, du haut des 108 mètres de la colline de Belleville, la vue sur la Ville-capitale est splendide.

Comme le nom l’indique le belvédère est le point le plus élevé du parc de Belleville. Au détour de la rue Piat et de la rue des Envierges, un édifice ouvert mais couvert, a été construit au-dessus d’une vaste salle ouvrant sur les 45 000 m2 du parc. La fonction du bâtiment a commandé son architecture. Son organisation ouvre sur le panorama ; le toit est soutenu par de fins piliers de béton. Ils ont été peints par Julien « Seth » Mallard, une des grandes figures du street art français. Seth a peint de couleurs vives des enfants « mosaïques », des enfants du quartier populaire de Belleville, des enfants venus de tous les horizons. Ils ont tous « la tête dans les nuages ». Une expression prise au pied de la lettre. De ce belvédère, ils se hissent dans les nuages pour voir autre chose, ailleurs, bien plus loin que leur quartier et le quotidien de leur vie d’enfants pauvres. Le temps a passé et les fresques de Seth ont vieilli. Paradoxe du street art, art éphémère, les fresques qui devaient durer vieillissent mal !

Lors de ma visite, ce ne sont pas les fresques de Seth qui ont le plus éveillé mon attention, ce sont les mosaïques qui décorent l’édifice. Elles forment deux ensembles très différents : la décoration des piliers constituée de carreaux de mosaïque carré collés les uns à côté des autres sans lien thématique, la décoration de la balustrade formée d’une table d’orientation et de mosaïques ayant la forme de feuilles reliées au tronc d’un arbre.

La relation entre les très remarquables fresques de Seth et les mosaïques visiblement réalisées par des enfants m’a interrogé sur une question qui me taraude depuis plusieurs décennies : les enfants sont-ils des artistes en devenir ?

Les mosaïques ne sont pas contemporaines de la construction du belvédère (en 1983). Elles résultent de la mise en œuvre d’un projet de « création participative ». Ce fut un projet de quartier2 dont la mise en œuvre a été confiée à une association culturelle : « La maison de la plage ». L’association a demandé, dans un premier temps, aux enfants et aux habitants du quartier de collecter « les tesselles » des mosaïques. Dans un second temps, la collecte close, les mosaïques ont été fabriquées dans des « ateliers ». 

On est tout de suite frappé par les différences entre les mosaïques. Celles qui ornent les piliers reprennent les sujets chers aux jeunes enfants (des visages, des fleurs, une tête de mort etc.), les mosaïques en forme de feuilles sont des compositions le plus souvent abstraites, la table d’orientation est d’une tout autre facture : faite par des adultes, classiquement, elle indique quelques monuments parisiens.

Les « feuilles » sont des compositions d’objets hétéroclites3 dont les seuls liens sont soit la matière des tesselles soit la couleur (les harmonies de couleurs vives sont très majoritaires). 

Mener dans un quartier aussi déshérité que Belleville un projet coopératif est, en soi, une excellente initiative. La collecte des tesselles et l’animation des ateliers par les membres de l’association et des bénévoles a créé du « lien social ». Cela est bel et bon. Il n’est demeure pas moins que l’« œuvre » respire par tous ses pores l’intervention des « animateurs » socioculturels. Le projet (décorer le belvédère) est un projet d’adulte qui a été, certes, bien investi par les gosses de Belleville et plus de 200 habitants. Ce sont eux, à n’en pas douter, qui ont défini quels étaient les objets qui devaient être utilisés pour la confection des mosaïques. Ce sont eux qui ont guidé les pas des jeunes « artistes », en sélectionnant les thèmes, invité à garder une unité dans la composition, dans l’harmonie des couleurs etc.

L’exposition des mosaïques, l’importance donnée à l’événement, confèrent aux réalisations un statut particulier : ce sont des exemples de l’art enfantin. Est-ce si sûr que les œuvres créées par les enfants soient de l’art ? D’aucuns parleront même sans ciller d’Art brut ! Les enfants dans l’économie générale du projet ont été des exécutants dont l’œuvre répondait aux attentes des adultes. Des adultes qui ont donné des modèles voire des exemples ; validé les choix, les bons gestes, légitimé le résultat final. 

Faire accroire que les travaux des enfants sont de l’art est, soit un excès de langage, soit un marché de dupes. Mon expérience de pédagogue m’a montré que l’enseignement des Arts plastiques à l’Ecole maternelle et à l‘Ecole élémentaire est fondé sur le mythe de l’« enfant-créateur ». En fait, les maîtres, le plus souvent, montrent « comment il faut faire » et ce sont les productions d’enfants les plus proches des productions de l’enseignant qui sont valorisées (en maternelle par des « louanges », en élémentaire par la relation avec les objectifs définis par les Programmes et les Instructions, voire par des notes). La création du mythe est historiquement datée ; les sociologues et les philosophes peuvent en décrire les causes premières, les formes diverses que ce mythe du XXème siècle a revêtues, les conséquences d’une telle dérive dans le domaine de l’Education.

Sans doute ai-je trop de respect pour les artistes pour m’extasier devant un collier de nouilles et un collage de gommettes. Trop de respect pour l’enfant pour penser qu’il lui faudra apprendre, connaître les « modèles », pour un jour, peut-être, les dépasser et inventer ce qui n’a encore jamais existé, une forme, un volume, une harmonie colorée, un point de vue, une conception (la liste ne sera jamais exhaustive !)

Richard Tassart

1 La Mairie de Paris, en 2015, a donné au belvédère le nom de Willy Ronis.

2 A Paris, dans les arrondissements dont les majorités sont socialistes, une part du budget est laissée à l’initiative des habitants qui, lors de Conseils de quartier, élaborent des projets pour améliorer leur environnement et le vivre ensemble.

3 Les objets rassemblés sont des morceaux de vaisselle cassée, des morceaux de carrelage, des morceaux de miroirs, des pièces métalliques, des coquillages, des cailloux, des sujets animaux en porcelaine, des cataphotes, des boutons, des pièces d’échiquiers, etc.

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Une réponse à “Les mosaïques du Belvédère de Belleville

  1. Vous avez sans doute raison par l’analyse que vous en faites, mais après tout, il s’agit de mélange d’art et de bricolage, ça ne me semble pas gênant. Bien malin qui voudrait se risquer à en définir les contours. Et puis le résultat n’est pas si mal, non ?

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