Aînés versus réfugiés : faux dilemme

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Il fallait s’y attendre, l’arrivée de quelques centaines de réfugié·e·s d’origine haïtienne ces derniers jours soulève les passions. Notre frontière serait un panier percé, les réfugié·e·s, des tricheurs qui passent devant tout le monde, et les Québécois·es, de sympathiques paillassons incapables d’imposer leurs limites. Bref, on s’en fait beaucoup pour bien peu.

Ce trop-plein d’émotivité s’exprime sur les médias sociaux par la création d’une fausse opposition entre le coût que représente l’arrivée de réfugié·e·s et le sous-financement des soins consentis aux aîné·e·s. L’idée est simple : avant de prendre soin des autres, il faudrait d’abord prendre soins des nôtres !

Une telle affirmation résiste-t-elle à l’analyse ?

Immigration et ressources budgétaires

Les données les plus farfelues circulent sur le Web. Dès leur arrivée, les réfugié·e·s auraient droit à un pont d’or et recevraient jusqu’à 2 500 $ par mois. Pourtant, les données du ministère de l’Immigration disent autre chose.

En 2015-2016, le ministère a dépensé 150 M$ pour la réalisation de son plan d’immigration. De cette somme, 62 M$ ont été alloués à la francisation, 35 M$ à l’intégration, et le reste, aux autres programmes liés à la réalisation du plan gouvernemental. À cela, il faut ajouter 129 M$ dépensés par le ministère de l’Éducation (notamment pour la scolarisation des mineurs nouvellement arrivés), 90 M$ par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale et 14 M$ par celui de la santé.    

Tout cela nous amène à un grand total de 383 M$.

Cela constitue sans conteste une importante somme d’argent. Mais est-ce vraiment beaucoup, ou même assez ? À ces deux questions, la réponse est non.

Rapporté sur chaque immigrant·e·s ou réfugié·e·s reçus, nous arrivons à une moyenne annuelle de 7 819 $ par personne (652 $ par mois). Très loin donc des rumeurs qui circulent sur Internet. Bien entendu, il ne s’agit que d’une moyenne, mais cela indique tout de même que les montants alloués à l’immigration ne sont certainement pas exagérés.

Un bain par semaine, à qui la faute ?

Alors, lorsqu’on oppose le financement des programmes d’immigration ou d’accueil aux soins que reçoivent les aîné·e·s, que fait-on vraiment ?

1) On utilise un argument factuellement fallacieux. Si, d’un côté, l’État québécois octroie un nombre X de ressources pour, par exemple, donner des bains aux aîné·e·s en CHSLD, cette décision n’est pas directement liée à l’attribution du budget du ministère de l’Immigration. L’État opère un arbitrage complexe entre ses différentes obligations afin de mettre au point une proposition budgétaire qui n’est jamais rien d’autre qu’un compromis.

2) On oublie que la lutte à la pauvreté n’est pas une priorité du gouvernement québécois, immigration ou non. Ce n’est pas comme si Québec avait prévu l’instauration d’une politique sociale d’envergure et que soudain, manque de bol, un flux migratoire inattendu était arrivé et avait tout empêché. Ne pas prendre adéquatement soin des « nôtres » est malheureusement une tradition bien de chez nous que nous perpétuons sans avoir besoin de l’aide de personne.  

3) Insister sur le caractère coûteux de l’immigration et sur une fausse opposition avec le sous-financement de nos politiques sociales révèle une profonde incompréhension du rôle des nouveaux arrivants en matière de stimulation économique, en plus de démontrer une cruelle carence du côté de la sensibilité humaine élémentaire.

La recherche de bouc-émissaires facilement identifiables n’aidera pas à améliorer le sort des plus vulnérables (et encore moins quand ces bouc-émissaires se trouvent eux-mêmes dans une situation de grande vulnérabilité). Cela ne fera que pourrir encore un peu plus l’état des relations entre les différentes communautés qui constituent le Québec.

Il ne reste qu’à souhaiter, autant pour nos « vieux » que pour les réfugié·e·s, que la solidarité saura s’imposer.  

Philippe Hurteau, 15 août 2017

http://www.journaldemontreal.com/2017/08/15/aines-vs-refugies-faux-dilemme

IRIS

1710, rue Beaudry, bureau 3.4

MontréalQC H2L 3E7

Canada

Pour s’abonner à la lettre de l’IRIS :

http://iris-recherche.qc.ca/mission

 

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Une réponse à “Aînés versus réfugiés : faux dilemme

  1. Je ne connais pas la sécurité sociale canadienne. Mais, de l’expérience belge, au XIXe c’était les riches qui faisaient un geste de « bienfaisance » envers les familles pauvres hébergeant un vieillard incapable de travailler encore (« subvenir à ses besoins »). Contre cette gestion bourgeoise/catholique ou laïque de la misère, les ouvriers ont créé clandestinement des caisses de solidarité. Les patrons puis les gouvernements ont abondé (contribué) à ces caisses autogérées, source de paix sociale meilleure que la charité/bienfaisance. Ces caisses sont devenues paritaires (1918) puis « universalisées à tous » (1945) pour réduire l’influence du socialisme, du communisme, de l’URSS.
    Tout cela pour dire qu’il n’y a aucun lien, vraiment aucun, entre la « rénumération secondaire » des vieux par les jeunes travailleurs (c’est cela l’esprit) et l’hospitalité des réfugiés par la collectivité : C’est manifeste d’un point de vue historique, même si l’ignorance tend à associer sécurité sociale et budget de l’état. Cela notamment parce que le chômage est une caisse nourrie grâce au salaire des travailleurs, mais suppléée par l’Etat en cas de chomage de masse, ce qui fait croire que l’Etat (les impots de tous — sic) fait le choix d’entretenir des incapables de travailler — ce qui est tout à fait faux.

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