Au nom du sang et de la race… des crimes contre l’humanité

Je commence par un pas de côté. Maxime Rodinson indiquait que le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions.

Mais cela ne signifie pas que les constructions intellectuelles des justifications (politiques ou non) des actes soient mécaniquement déterminés par ces mêmes rapports sociaux.

Il convient donc d’analyser dans le détail les supports, pensés/imaginés/inventés ou écrits, des mobilisations et des actions. Qu’en est-il des fondements de la pensée et de l’agir des nazis ?

Dans son introduction, Johann Chapoulot revient sur l’argument de « la légalité de leurs actes », donné au tribunal par des accusés de crimes en 1945, pour contester les accusations. Il parle, entre autres, de « biologie », de « patrimoine des juristes », de « nicht schuldig », de ceux « convaincus d’avoir bien agi ».

Parler de mensonges, de cynisme, de barbarie, d’exceptionnalité allemande, n’explique rien. Déshumaniser « des auteurs du crime nazi », en faire « des étrangers à notre commune humanité » nous exonère de « toute réflexion sur l’homme, l’Europe, la modernité, l’Occident, en somme tous ces lieux que les criminels nazis habitent, dont ils participent et que nous avons en commun avec eux ». Il est certes plus commode l’éluder les questions, de refuser d’éclairer les contextes et de se cacher derrière un mot ou une extériorité fantasmatique.

Des crimes – certains seront considérés comme des crimes contre l’humanité – et des criminels, « Ces gens, qui n’étaient pas fous, ne considéraient pas leurs actes comme des crimes, mais comme une tâche (Aufgabe), une tâche certes pénible, mais nécessaire ». Des actes commis par des êtres humains ne peuvent être de la juridiction des psychiatres ou des zoologues, il convient de les étudier en historien-ne, de les inscrire « dans un récit et dans un projet » répondant à « des angoisses et des espoirs ». Essayer de comprendre (en complément dans un autre contexte, Bernard Lahire : Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », regarder-avec-lattention-de-la-connaissance/) cet univers mental, « dans lequel les crimes du nazisme prennent place », s’intéresser à « la conception nazie des valeurs et du sens ». L’auteur évoque la masse de documents aujourd’hui disponibles (avec l’ouverture des archives de l’ancien « bloc soviétique »). Il parle d’affronter « les généralisations et l’essentialisation », d’autant, que bien des idées nazies « n’avaient, dans le contexte de l’Allemagne, de l’Europe et de l’Occident à l’époque, rien de bien exceptionnel ».

Le sang, la chair, la « race », la « communauté », la « substance biologique », le « Volk », la normativité nazie, les discours facilitant « l’acte en en créant du moins les conditions de possibilité », ces sources et ces discours qui « exposaient ce qui était normal, disaient ce qui était souhaitable et formulait ce qui était impératif », la qualité de la substance biologique, l’exclusion de « tout élément allogène ou dégénéré » », la procréation des individus et de « la race elle-même », la sélection et la « survie »…

« Pour faire face à l’incoercible nécessité naturelle – celle de la sélection et d’une lutte à mort entre principes raciaux – il convient de se battre en respectant non les lois des hommes et des faux dieux, mais celles qui sont dictées par le sang ».

Quelques éléments de contexte. « La fin de la Grande Guerre constitue une catastrophe qui réactive des traumatismes anciens » (Il faudrait ajouter, faute de solutions émancipatrices crédibles ou victorieuses – il ne saurait être question de passer sous silence les expériences révolutionnaires et leurs défaites), mémoire réactivée par certains et idéologiquement captée… de la guerre de Trente Ans ou de la Réforme de Luther, la fin de l’empire, le traité de Versailles et l’hyperinflation pour n’en rester qu’à l’Allemagne (« Aucun n’a connu ces gigantesques danses macabres, ces saturnales extravagantes et sans fin où se dévaluaient toutes les valeurs, et pas seulement l’argent » – Sebastian Haffner cité par l’auteur qui évoque aussi les peintures d’Otto Dix, les films de Fritz Lang : Mabuse ou M. le Maudit)

Je choisis de m’attarder sur l’introduction et la conclusion et d’être plus succinct sur les analyses présentées en trois parties : Procréer, Combattre, Régner.

Dans la première partie « Procréer », Johann Chapoulot aborde, entre autres, les mythes de l’origine, les essences auto-attribuées, la tradition völkisch, les discours judéophobes, les « lois de la nature », les regards vers l’Inde ou le Tibet, les hiérarchies propres au nazisme, les expérimentations sur les animaux, le nudisme et le naturisme, l’archéologie juridique et morale, « la prime inspiration et l’instinct de la race », les savoirs primitifs, l’immédiateté germanique, « La race germanique est ontologiquement, biologiquement morale », la morale « nordique », l’immédiateté comme manifestation de l’authenticité, les liens entre « race, communauté, éternité », le droit dérivant de « l’ordre du grand tout », la morale comme « fonction biologique vitale qui régule et irrigue le corps », le rejet de l’« esprit », l’immédiateté de l’animalité contre la raison, le peuple comme terreau de la norme, la rénovation du droit, « La rénovation du droit est donc une révolution, au sens de retour à l’origine », l’acculturation et la dénaturation du « germain » sous l’influence du monothéisme juif et de ses expansions chrétiennes, « Le christianisme, en contraignant l’expression immédiate du désir, en dégradant la nature en péché haïssable, crée la perversion », les Juifs comme « peuple de la loi », la Révolution française et les droits des êtres humains, « contre la mathématique de l’égalité, réhabiliter la biologie de la différence », l’« insurrection raciale » contre l’universalisme et le libéralisme politique, le refus de l’égalité, la restauration de ce qui aurait été détruit, la germanité éternelle, l’idée que contrarier la nature c’est tuer la race, la « déjudaïsation » de la vie, la symbolique haïe du paragraphe, « Le Führer est élu par la nature », la question de la stérilisation, « l’élimination de toute substance non viable », la politique eugéniste de l’Etat, la prophylaxie eugénique et raciale, la procréation « des purs et des forts », la prohibition de « toute mixtion raciale », la restauration de la nature « dans ses droits imprescriptibles », la révolution national-socialiste, l’insurrection des corps et de l’âme du peuple allemand, le Reich germanique…

Dans la seconde partie, « Combattre », Johann Chapoulot analyse la construction du « combat pour la vie », la guerre permanente contre soi et les autres, la loi naturelle et ses conséquences pour l’« homme », la décision d’assassiner tous les Juifs, la guerre et « le droit ne peut en aucun cas être un recours contre la guerre », le droit déterminé par la race, la lutte pour la vie consacrant le groupe, la question du « meurtre eugénique », la décision de « faire assassiner les malades héréditaires, handicapés physiques et mentaux en premier chef », l’« éthique » du médecin, le sang irrigant le corps du peuple, l’urgence démographique, « Nécessité fait loi, et, de fait, la Not entraine le Notzustand, l’état d’urgence », la communauté de combat, la levée des entraves et l’éradication du christianisme, la vie de « la race nordique », l’antisémitisme et l’anticommunisme, la légitime défense contre l’allogène voulant « la mort de la race nordique », la lutte contre les Volksfremde, les camps de concentration, « Arbeit macht frei1, qui orne les portails d’entrée de nombreux camps, et Jedem das Seine2, qui accueille les détenus de Buchenwald », l’arraisonnement du droit à la nature, le droit pénal comme guerre, la rétroactivité de la loi, les « divisions blindés du droit », les fonctions de la police allemande, les divergences politiques traités comme déviance biologique, « la probabilité comme loi de la loi pénale », l’« infection » induite par l’arrivée d’« immigrants étrangers », la prévention et l’éradication, « Cette rétention de sûreté policière constitue une double peine clairement revendiquée et assumée par les juristes et les policiers », la biologisation du droit, le combat contre l’homosexualité, les femmes appelées « par leur condition biologique, à enfanter », la lutte contre les « asociaux », l’enfermer-castrer-tuer, la volonté d’étouffer « la révolution d’en l’œuf », la guerre externe et la « conscience de sa responsabilité inconditionnelle, morale », la Wehrmacht et la SS, la guerre à l’est, les Einsatzgruppen

Je souligne la guerre en Pologne, la volonté de faire disparaitre « le principe polonais », le « principe slave » pour que vivent « l’Allemagne et la germanité », la liquidation des « élites » polonaises et de l’est, « les normes usuelles et coutumières ne valent pas à l’Est, territoire sauvage peuplé de sous-hommes (les slaves) et de microbes (les juifs) », l’est comme « espace d’exception permanent », les massacres de civils considérés comme un non-crime, l’hostilité de l’espace – l’espace contaminée  – du territoire soviétique, les combattants soviétiques considérés comme des criminels à traiter comme tels, la logique de réduction en esclavage des populations slaves…

L’auteur parle aussi de « l’importation de la violence sur les théâtres occidentaux », la radicalisation de la violence face aux « exactions de l’ennemi », la substitution de mesures policières secrètes aux procédures judiciaires publiques…

Troisième partie « Régner ». La fin de « l’ordre international westphalien et versaillais », la lecture nazie de l’Histoire (1618, 1792, 1914), l’absurdité juridique internationale, le « mensonge » de la Tchécoslovaquie et « la biologisation et la médicalisation du cas tchèque », les critiques envers la SDN, les allemand-e-s par essence, le rapport de force comme simple fait, le droit comme dol et les tromperies du Traité de Versailles, la justice naturelle contre l’ordre international, l’espace vital, la colonisation de l’Est européen, l’exploitation « sans réserve de la force vitale étrangère pour servir les fins du Reich », la réparation d’une « injustice historico-biologique », l’espace sans lequel « la survie de la race est impossible », le ré-enracinement de la race, la cohérence de la « concentration biologique », les assassinats de masse en Pologne, la réduction souhaitée des populations en esclavage, la race nordique et le « sol et sang », contre la ratio le bios, les discriminations et les subordinations, le millénium comme frontière, le front uni contre l’ennemi de race, le traitement des Fremdvölkische, la gestion et la régulation des esclaves de l’empire, l’inexistence de la légalité et de l’égalité, la frontière et « le lien naturel qui rassemble les membres d’une même race », la citoyenneté biologique, le retournement de la haine et « six mille ans de haine juive », la responsabilité transhistorique, « Cette responsabilité envers le passé de la race est également une responsabilité envers l’avenir », une cruauté déniée en tant que telle, la convocation des « souffrances de la population civile allemande » dans « une guerre voulue par les Juifs » comme argument de justification génocidaire, le danger biologique et son traitement radical, « Bien loin d’être un crime, la Solution finale est la plus haute expression de la moralité naturelle »…

En conclusion, Johann Chapoulot rappelle ce qu’écrivait Adolf Hitler dans Mein Kampf (écrit en 1924-1925 et publié en 1927) : « Notre programme remplace la notion libérale d’individu et le concept marxiste d’humanité par le peuple, un peuple déterminé par son sang et enraciné dans son sol. Voilà une phrase bien simple et lapidaire, mais qui a des conséquences titanesque ». Le Volk, le Blut et le Boden.

L’auteur parle, entre autres, de la « vision du monde » nazie et d’une « coupe transversale en étudiant les normes qu’elle secrète et la pensée de la norme qui la soutient », d’une histoire d’essence normative et incessamment racontée, d’« origine de la race » et des « temps heureux de la naissance », de « rendre la race germanique à la prime pureté de sa naissance », de l’Histoire réduite à « la guerre des races », de la haine des Juifs, du Volk donnant sens et existence à l’individu, de la « loi du sang »…

S’il faut « prendre les textes, images et paroles nazis au sérieux », malgré nos réactions de dégout de lecteur/lectrice d’aujourd’hui, il convient de souligner que bien des argumentaires « appartiennent à un fonds d’idées commun, qui n’est ni spécifiquement nazi ni proprement allemand, mais qui est européen et occidental » (des comparaisons seraient à faire avec les argumentaires développés au Japon). Des « idées communes » mais « radicalisées et mise en cohérence », des raisonnements et des concepts « qui se retrouvent, par capillarité, imitation ou citation, partout ».

Des idées pouvant devenir « impératives » et dont l’impact « dépend de contextes particuliers, situés dans des temps et des lieux spécifiques ».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, bien des notions et argumentaires employés par les nazis restent familiers, usités sous des formes pas toujours radicalement différentes de nos jours. Le plus souvent, la « race » s’est métamorphosée en « culture » ou en « civilisation » (mais des fondamentalistes dans toutes les régions du monde ou des suprématistes blancs étatsuniens parlent toujours de leur « race » comme clivage déterminant), des fondements biologiques du social sont toujours omniprésent, le sang (ou le sperme) demeure central pour l’hérédité revendiquée, les clivages « nationaux » sont essentialisés, l’histoire écrite au prisme de la nation a-historique, des relations sociales souvent naturalisées, etc.

Que dire aussi de certain-e-s intellectuel-le-s, enseignant-e-s en faculté ou non, qui au nom de la « science » déclinent la biologie, l’économie, la médecine, le droit… comme des espaces normatifs « naturels » pour justifier l’inégalité des êtres humains.

Mais il ne suffit pas de regarder du côté des réactionnaires. Les courants pour l’émancipation et de l’égaliberté devraient mieux peser leurs vocabulaires, leurs formules ou leurs énonciations. Leurs assises théoriques laissent place parfois à des essentialisation ou naturalisation de rapports sociaux. (J’ajoute, regarder aussi leurs soutiens – au nom d’un ennemi principal ou d’une contradiction principale – à des formes de pouvoir ou d’action incompatibles avec l’auto-organisation des populations et la dignité des individu-e-s).

Les crimes contre l’humanité commis par les nazis, sauf pour une minorité, sont aujourd’hui condamnés. Mais qu’en est-il des autres génocides, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, massacres de masse, féminicides, mise en esclavage, exploitation ? Qu’en est-il des « justifications » des traites esclavagistes, des colonialismes, des guerres, des soutiens aux régimes dictatoriaux, des expérimentations sociales du libéralisme armé, etc. ?

S’il n’y a pas d’exceptionnalité nazie ou allemande, il y a bien eu une utilisation extensive des moyens de l’Etat et des grandes entreprises (dont des firmes privées pour la plus grande satisfaction de leurs dirigeants voire de leurs actionnaires) pour industrialiser la mort, pour mettre en œuvre des politiques d’extermination.

L’actualité des fondamentalismes (nationaux, culturels, de marché, religieux, etc.), leurs ancrages « idéologiques », leurs utilisations littéralistes de textes anciens, leurs justifications par de fausses évidences, leur refus de contextualisation et d’historicisation, leur déni des contradictions internes aux formations sociales, l’essentialisation ou la naturalisation de relations concernant des êtres humains, leurs inventions/cristallisations visant à transcender justement ces rapports sociaux… nous obligent à comprendre ce que fut cette « loi du sang » et ce que sont les idées vecteurs de possible – lorsque les contextes le permettent – de ce que nous espérons toujours impossibles donc impensables jusqu’au réveil après la catastrophe. Les composts sociaux (matériels ou idéels) sont riches de nouvelles formes de fascisme.

Le ventre de la bête reste encore fécond…

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Johann Chapoulot : La loi du sang

Penser et agir en nazi

Editions Gallimard – Bibliothèque des Histoires, Paris 2014, 570 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

1 « Le travail rend libre »

2 « A chacun son dû »

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