« Le Jugement Dernier », de Jerôme Mesnager : une toile religieuse

Amoureux de ma ville, Paris, passionné de photographie, comme mes glorieux aînés, maîtres de la photo humaniste, je sillonne les rues de ma ville à la recherche de l’« instant décisif ».

Au hasard des rues, en 1983, j’ai rencontré « l’homme blanc » de Jérôme Mesnager. Cet homme blanc était pour moi un fantôme qui laissait sa trace là où il se posait. Il s’appuyait contre un mur, il s’asseyait sur un banc, il s’accrochait aux rebords d’une fenêtre et une forme blanche témoignait de son existence et de son passage.

J’ai suivi ses pérégrinations à la trace pendant des dizaines d’années, toujours heureux de retrouver les preuves de sa coexistence avec ses frères humains. Ce corps blanc interagissait avec son environnement, un peu à la manière du travail de Levalet aujourd’hui1. C’était un clin d’œil souvent drôle et tendre ; toujours poétique. L’idée d’un fantôme (tout le monde sait que les fantômes sont vêtus d’un drap blanc) parcourant ma ville et laissant sa trace comme autant de petits cailloux blancs me ravissait. Voilà quatre ans, rue Bourret, dans le XIXème arrondissement de Paris, j’ai découvert peinte sur le mur extérieur de l’école privée Saint Georges, une immense fresque de Mesnager composée quasi uniquement d’« hommes blancs ». Ces formes étaient des hommes et des femmes. La nature des scènes désambiguïsait le genre des personnages. Hommes blancs et femmes blanches donc, faisaient des rondes. Saint-Georges monté sur son destrier terrassait Satan. Mon fantôme avait disparu. Les traces s’étaient incarnées et étaient devenues des personnages.

Dans la presse, début juin 2016, je lis que Jérôme Mesnager, invité par le Centre paroissial de l’église Saint-Merry à Paris, expose un tableau dans la nef. J’y cours et découvre une toile de grandes dimensions (environ 4 mètres sur 7).

Sur un fond bleu « Klein » des personnages blancs représentent Le Jugement Dernier. Le tableau de Mesnager est une « appropriation » de la célèbre fresque de Michel Ange, peinte sur un haut mur de la chapelle Sixtine.

Les points communs sont pourtant fort peu nombreux. Le plus évident (quoique ?) est la composition. Dans une position centrale un grand corps blanc représente Jésus. C’est à partir de lui que la scène s’organise. Les élus sont en haut, les damnés en bas. D’un côté le paradis, de l’autre l’enfer. Encore faut-il pour reconnaître dans le grand corps blanc Jésus connaître « Le Jugement Dernier » de Michel Ange. Les autres personnages n’ont pas d’identité, dans le sens que le spectateur ne peut savoir si ce sont des hommes ou des femmes et a fortiori si ces corps blancs représentent la Vierge, les martyrs, les personnages de « L’Enfer » de Dante introduits par Michel Ange. 

La composition de la fresque et les personnages représentés par Michel Ange, sont, en quelque sorte, un manifeste, voire un dogme. Alors que d’aucuns voient une spirale dans la composition de la fresque, j’y vois plutôt trois cercles concentriques. Dans le premier cercle, central, Michel Ange représente Jésus et sa mère Marie. Le second cercle, les saints se reconnaissent aux symboles de leur martyre. Le troisième est un cercle rompu en son milieu ; d’un côté les morts ressuscités aidés par des anges accèdent au paradis, de l’autre les damnés subissent les tourments de l’enfer (on comprend la parenté avec l’œuvre de Dante). Entre les deux, des anges et des démons se disputent les âmes des défunts. Les deux compositions ont des ressemblances (Un Christ en figure centrale, axe fort et organisateur, une partition des élus et des damnés) mais la fresque de Michel Ange est non seulement d’une plus grande complexité quant au nombre des personnages mais sa composition est une image de la conception que l’Eglise catholique romaine voulait imposer (une représentation des limbes, du purgatoire, de l’intercession des Saints martyrs et de la Vierge, de la lutte que se livrent les armées d’anges et d’archanges contre les légions de démons.) Par ailleurs, les contemporains reconnaissaient les personnages (le pape commanditaire de l’œuvre2 y est représenté par exemple) et la nudité des corps fit scandale (à tel point que des papes firent recouvrir les corps nus par de pudiques voiles jusqu’au XXème siècle, en commençant par le corps du Christ !).

La fresque de Michel Ange était, en son temps, comprise par les contemporains comme une « œuvre de combat ». La résurrection de Jésus, le retour du Messie pour juger les vivants et les mots, le culte marial et celui des saints, la pesée des âmes, l’incarnation de la divinité dans la personne du pape ont été l’objet de très vives polémiques. Polémiques entre les religions monothéistes, mais aussi autant de clivages au sein de la chrétienté.

Mesnager n’a évidemment pas cherché à se confronter à Michel Ange. Son tableau y fait respectueusement référence mais la comparaison s’arrête là. Il n’en demeure pas moins que son œuvre est un acte de foi. Les lignes de fracture entre le catholicisme et le protestantisme, si elles existent encore, ne sont plus des casus belli. Les schismes ont consacré les différences et figé les points de débat.

Son grand tableau illustre un courant peu connu parce que peu développé du street art, voire de l’Art tout court, dans notre pays. Les fresques religieuses fleurissent dans de nombreux pays, là où le sentiment religieux est encore inscrit profondément dans les pratiques individuelles et collectives (sociétés de l‘Amérique centrale et l’Amérique du sud, sociétés européennes traditionnellement chrétiennes – Italie, Espagne, Pologne, Russie – Etats du sud des Etats-Unis dans les quartiers où vivent d’importantes minorités mexicaines, cubaines, haïtienne etc.)

Richard Tassart

2 Clément VII.

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