Des formes exacerbés des rapports de domination

Pour Gus

Le Sahel, la montée des groupes armés, la jeunesse, « Venant d’une jeunesse qui n’a pas ou peu connu les régimes autoritaires civils et militaires successifs, ce sentiment est lourd de sens : il sonne comme un échec cinglant de tout ce qui a été entrepris pendant un quart de siècle pour pacifier l’espace public. La démocratisation n’a pas tenu ses promesses. Et pas seulement celle de pacifier l’espace public. Elle n’a pas tenu non plus celle d’ouvrir des perspectives d’une vie meilleure pour l’écrasante majorité de la population. Comme le disent les Hausa, « le maquillage n’a même pas rapporté le prix du savon ». »

Loin des simplifications médiatiques et des yeux détournés sur les responsabilités, A.T. Moussa Tchangari ( Secrétaire général d’Alternative Espaces Citoyens, Niamey) nous propose des analyses sur l’actualité de cette région du monde.

« Ce texte est donc une tentative de mise en lumière des grands enjeux politiques de la crise sécuritaire en cours au Sahel. Il n’a pas la prétention d’aborder tous les aspects de cette crise, encore moins celle d’apporter des réponses à toutes les questions que l’on se pose sur cette situation. Certains lecteurs seront peut-être déçus de constater que, contrairement à ce que laisse imaginer le titre, l’analyse ne porte, pour l’essentiel, que sur le Mali et le Niger ; mais tous comprendront que j’ai voulu par ce titre attirer l’attention sur le fait que c’est l’avenir de toute la région qui se joue à travers l’évolution politique ces deux pays. »

Dans un premier chapitre, l’auteur parle, entre autres, de la crise de la démocratie, des limites du « Plan d’action pour la prévention de l’extrémisme violent », des mœurs politiques, de la corruption, de l’absence de services publics dignes de ce nom, de la mise à nu des carences de certaines institutions étatiques, des actions spectaculaires des groupes armés, des attentats terroristes, du contrôle et de l’administration d’une partie du territoire par des groupes armés d’inspiration djihadiste, de l’intervention directe de l’armée française, de l’absence de perspective socio-économique en particulier pour les jeunes, des choix politiques d’intervention autour des facteurs dits de radicalisation, de continuité des pratiques qui ont fait le lit de l’extrémisme violent, d’insécurité alimentaire, « L’insécurité alimentaire représente pour des millions de personnes une violence inouïe qui se double d’autres formes d’injustices criantes et de manquements aux droits élémentaires et à la dignité humaine. »

Dans le second chapitre, A.T. Moussa Tchangari analyse la tradition de violence étatique, la culture politique hérité des années d’autoritarisme civilo-militaire, la non démilitarisation du politique, l’omniprésence de la violence active et passive du pouvoir, « elle donne à ses détenteurs presque tous les droits qu’aucune loi n’a prévu », la rareté des sanctions contre les « agents prédateurs et corrompus », l’impunité comme condition même de viabilité du système, la faiblesse des mécanismes de régulation de la violence, la montée du fondamentalisme religieux, l’arrêt d’activités économiques pour cause de « mesures sécuritaires », l’état d’urgence, le rôle des puissances internationales et des armées étrangères (française, américaine, allemande, italienne et chinoise), « Cette guerre est une aubaine, d’abord pour les grandes puissances occidentales, en premier lieu la France, qui semblent en tirer avantage pour renforcer leur influence », les concessions à la société Areva, l’importance des compagnies chinoise dans le domaine du pétrole, l’enrôlement des gouvernements dans la « politique migratoire » européenne, les « gens sans parts » suivant l’expression d’Achille Mbembe, « Le système en place n’offre en effet aucune perspective de réalisation sociale à ces gens qui constituent « une classe de « superflus » dont l’État (là où il existe), voire le marché lui-même, ne savent que faire ». Ces « gens sans parts », ce sont les milliers de jeunes urbains exclus du système éducatif, parfois sans aucune formation adéquate, et surtout sans emploi ; ce sont aussi les milliers de jeunes ruraux, souvent sans terre ni cheptel, qui ne peuvent rester dans ces campagnes où les dynamiques économiques pourvoyeuses d’emplois et de revenus sont extrêmement limitées pour ne pas dire inexistantes ».

Il est possible de comprendre la situation au Sahel sans prendre en compte les effets dévastateurs des plans d’ajustement structurels (PAS) imposés par les organismes internationaux. En absence de possibilités socio-économiques internes et de migrations, les « gens sans parts » seront comme l’écrit Achille Mbembe « une masse de viande humaine livrée à la violence, à la maladie, à l’évangélisme nord-américain, aux croisés de l’islam et à toutes sortes de phénomènes de sorcellerie et d’illumination »

Dans le troisième chapitre, l’auteur aborde plus particulièrement les attentes de la jeunesse et les tentations autoritaires. Il souligne que les jeunes sont plus souvent présentés comme une menace que comme une chance pour leurs pays. Il parle, entre autres, de la situation économique, de la chute des prix des matières premières, des dépenses militaires et de sécurité, de l’occultation des raisons qui poussent des jeunes à la radicalisation et à l’engagement dans les groupes armés (il conviendrait d’ajouter : en absence d’alternatives émancipatrices), de la dépolitisation des débats sur l’extrémisme violent, de la crise des systèmes éducatifs, des effets des politiques néolibérales, de la suppression de droits économiques des acteurs du secteur informel, des politiques foncières favorisant l’accaparement des terres agricoles et pastorales, des conflits pour l’accès et le contrôle des ressources naturelles, d’étouffement de « toute velléité de changement susceptible de remettre en cause les intérêts des puissances étrangères ».

Il faut rappeler une fois de plus que l’extrémisme violent a des causes matérielles qui ne peuvent être réduites à des racines idéologiques. Il faut aussi souligner que cet extrémisme ne peut se déployer que dans des contextes particuliers, ici, favorisés par les politiques néolibérales – dont « la réduction drastique des investissements dans les secteurs sociaux », la corruption des régimes, les interventions militaires et les accaparements.

Pour l’auteur, « Le défi pour la jeunesse sahélienne est dès lors très clair : il s’agit de se mobiliser pour rendre impossible cette triste perspective dont les indices sont déjà fort perceptibles. Cette mobilisation autour d’un projet de changement, qui conduira la jeunesse à réinvestir le champ politique, est la meilleure réponse à la situation actuelle. C’est la condition pour que certains groupes fondamentalistes n’entraînent pas les pays dans un chaos plus grand, c’est aussi la condition pour que les élites au pouvoir ne les maintiennent pas dans un statu quo stérile. »

En annexe, A.T. Moussa Tchangari fournit quelques clés pour comprendre « l’irruption terroriste de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad ».

L’armée et des groupes industriels français (cela est aussi vrai d’autres puissances économiques) sont actifs dans la soumission des peuples du Sahel, dans la fermeture de l’avenir pour les populations…

Il n’y aura pas de recul significatif de l’extrémisme violent sans qu’existe pour les jeunes, en particulier « une vision positive de l’avenir et une véritable chance de réaliser leurs aspirations et de libérer leur potentiel ».

Une brochure, à diffuser largement, pour alimenter des débats sur les responsabilités, ici, plus ou moins déguisées en patriotisme d’entreprise, en défense de l’emploi dans le secteur de l’armement (en complément possible : Claude Serfati : Le militaire. Une histoire française : la-main-invisible-du-marche-doit-disposer-dun-bras-arme/), en défense de la filière nucléaire, en « intérêts stratégiques » ou en « grandeur » de la France… Autrement dit en défense des intérêts néocoloniaux de l’Etat francais et des grandes firmes dites nationales…

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Télécharger le texte en Pdf : 

2017Sahel_Origines_crise_sécuritaire_Final_Tchangari

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A.T. Moussa Tchangari : Sahel : aux origines de la crise sécuritaire

Conflits armés, crise de la démocratie et convoitises extérieures

Août 2017, 52 pages

Didier Epsztajn

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