Les travailleurs et travailleuses des mondes de la mer

Je n’aborde ici que l’introduction de Jorge Munoz.

Si comme le rappelle l’auteur, « La France possède le deuxième espace maritime au monde avec plus de 11 millions de kilomètres carrés de superficie maritime », celui-ci omet de préciser que ce calcul est permis par l’intégration des « confettis de l’empire », les territoires encore à décoloniser…

L’auteur aborde, entre autres, l’espace de vie et de travail comme « espace clos et bordé par le navire lui-même », les stratifications sociales dans la marine de transport de passagers, la mer comme « secteur représentatif des évolutions économiques, techniques et sociales », les modifications profondes (en matière technologique, économique et organisationnelle) de la marine marchande alors que son internationalisation est ancienne…

Jorge Munoz souligne les modifications entrainées par l’invention du conteneur et l’adaptation des ports, le traitement rapide et fluide des cargaisons. La gestion des flux devient centrale, « le flux devient central comme principe pour organiser le travail ». Il ajoute : « La traçabilité des navires, l’introduction du GPS, la taille des navires et l’assistance électronique et informatique vont considérablement accroître les changements en profondeur ».

Fluidité et flexibilité sont la base pour imposer le temps continu aux salarié-e-s. J’indique que cette contrainte n’est qu’une forme de soumission renforcée de la force de travail à la circulation des marchandises. Vitesse de circulation, diminution du nombre de salarié-e-s, baisse des coûts de structure et de gestion se combinent pour rendre profitables de multiples activités malgré les distances considérables à faire parcourir aux marchandises. L’extension géographique de la chaine de production de valeur a ainsi été facilité par la transformation de la logistique maritime… sans prendre en compte les coûts écologiques liés à la consommation de carburant et aux rejets de CO2, les dégâts environnementaux des constructions portuaires, les effets socio-économiques des délocalisations permanentes, le chômage des un-e-s et la surexploitation des autres. Imposer que le prix des coûts écologiques soit intégré au prix des transports, que le statut des salarié-e-s navigants et portuaires soit aligné sur les codes du travail les plus favorables (imaginons, un temps de travail et de repos journalier maximum de 8 heures, la semaine de 32 heures et deux jours consécutifs de repos hebdomadaire !) reviendrait à augmenter de manière significative les coûts de la tonne transportée… En écrivant cela, je veux juste indiquer que le prix du transport à quelque chose à voir avec les dérégulations néo-libérales et la non prise en compte des impacts environnementaux.

Jorge Munoz parle aussi du secteur de l’armement naval, du secteur de la pêche (dont la régulation de l’« Europe bleue »), des carrières – sous la double contrainte des temporalités et du genre – en rappelant que l’activité de travail des marin-e-s (marine, proposition trouvée dans Manuel de grammaire non sexiste à paraître aux Editions Syllepse et M éditeur) concerne l’espace et le temps, des officières représentantes moins de 4% de cette qualification, des rythmes de travail dans la marine marchande allant « à contretemps de temps sociaux »   en particulier pour la vie en couple, des conditions de travail – nuisances externes, mouvements répétitifs, horaires décalés, risques psycho-sociaux – et des accidents de travail (taux de fréquence supérieur à celui du secteur du BTP). Dois-je ici aussi rappeler que ces accidents, ne relèvent pas de la fatalité (A juste titre l’auteur parle de « naturalisation des risques »), ne peuvent être renvoyés à des responsabilités individuelles mais ont bien des causes liées aux conditions de travail pris au sens le plus large et relèvent donc de la responsabilité de l’employeur – obligation de résultat en matière de sécurité dans le code du travail français.

Jorge Munoz aborde les sujets traités dans les différents articles. A ceux déjà évoqués, j’ajoute le secteur de la pêche et les formes particulières du système de rémunération, les conséquences de la pression de la grande distribution pour du poisson ultra-frais, les risque pris et l’allongement des trajets pour aller chercher le produit, l’occultation des accidents du travail et l’invisibilisation des risques. Il termine sur la question de la régulation du travail, « le degré de liberté à l’intérieur du système », la nécessité d’études approfondies sur les conséquences des mutations du secteur.

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En complément, je rappelle le très intéressant numéro d’Alternatives Sud : Entre terre et mer. Quel avenir pour la pêche ?, strategies-de-privation-aux-depends-des-communautes-locales/

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Sommaire

Grand entretien : Robert Karasek « La santé et le bien-être n’ont pas de prix »

Entretien réalisé et traduit par Marc Loriol

Dossier « Travailleurs de la mer »

Jorge Munoz : Introduction

Hélène Desfontaines et Pierrick Ollivier : Marins pêcheurs à la pêche artisanale ou le resserrement d’une communauté de métiers ? esquisse d’analyse des pratiques de régulation

Adèle Bianco : Le travail des marins dans la pensée sociologique : la contribution de Norbert Elias

Angèle Grövel : Naviguer et après ? Ordres et désordres dans la carrière des officiers de la Marine marchande

Jasmina Stevanovic : Naviguer, fonder une famille : négociations des temps sociaux chez les officières de la marine marchande

Gilles Lazuech : Rapport salarial, pénibilité et dangerosité du travail dans le secteur de la pêche artisanale française

D’ici et d’ailleurs

Nial Tekin : Une résistance collective : la grève de 2015 dans la métallurgie en Turquie

Notes de lecture

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Les Mondes du Travail : Dossier : Les travailleurs de la mer

N°18, septembre 2016, 120 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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