Les hordes des #Sanfermines

L’autrice dénonce la face la plus dure du patriarcat, la plus tolérée, la plus défendue par la majorité des mentalités sociales. Nous ne le voyons pas parce que nous refusons de le voir et, comme dit Amelia Tiganus, nous ne pouvons pas imaginer l’horreur endurée par les femmes qui doivent supporter les hordes d’hommes et leurs pratiques sexuelles violentes qui, dans certaines occasions, ne peuvent être considérées que comme de la torture : « Imaginez ce que la pédagogie de la cruauté fait à certains corps. Imaginez que cela se produit parce qu’une société le permet. Et l’État finance et défend tout cela sous couvert de respect des traditions (patriarcales et intouchables). »

Si tu es prostituée, « travailler » dans un bordel de Pampelune à l’époque des Sanfermines1 peut être une des expériences les plus traumatisantes et dures que tu vis dans le corps d’une femme. Disons les choses telles qu’elles sont : cela n’arrive qu’aux femmes parce qu’elles sont femmes, à Pampelune, Amsterdam, Cali ou Bangkok, pour ne pas dire dans presque toutes les villes du monde.

Pour commencer, dans le système prostitutionnel tu ne choisis pas, et tu es obligée d’accepter à l’avance toutes les règles du jeu auxquelles les prostitueurs et les proxénètes te soumettent (en Espagne, ceux qui administrent le business de la prostitution dans de prétendus établissements de loisir sont camouflés en chefs d’entreprises de loisir). L’alliance prostitueur-proxénète est l’une des plus fortes et loyales du patriarcat. Entre ces deux rôles de mâles, il n’y a pas de désaccord : ils protègent la masculinité hégémonique et, pour cela, ils ont besoin de se préserver des endroits où les seules femmes qu’il y ait sont chosifiées, soumises et disposées à être humiliées, utilisées et torturées par eux, avec la « légalité » que leur concède l’État proxénète. Le bordel est le symbole le plus catégorique et limpide que le patriarcat ne veut pas que nous les femmes atteignions l’égalité. Tant que les bordels existeront, il y aura toujours un lieu où la masculinité hégémonique sera saine et sauve. Et il sera toujours promis aux hommes, en tant que citoyens, avec l’aide de l’État, des lois, des juges, de la police, des partis politiques, des religions et de l’indifférence sociale, qu’ils peuvent disposer de femmes jetables et exploitables.

Imaginez d’abord ce qui se passe à l’intérieur d’un bordel à l’époque des Sanfermines : des femmes – par dizaines et par centaines – s’installent pour quelques jours dans la capitale de la Navarre. Trafiquées ou exploitées quoi qu’il en soit, elles sont parquées par quatre ou cinq par chambre comme dans un élevage industriel de volaille. Le jour, ces femmes sont enfermées et elles dorment dans les mêmes espaces asphyxiants que ceux où la nuit précédente des dizaines d’hommes sont passés. Le jour, également, dans les rues, ce sont les taureaux qui sont enfermés, torturés et assassinés par des hordes d’hommes dans un rituel ancestral, qui tuent par plaisir, parce qu’elles ont le droit d’user et d’abuser de la violence patriarcale.

Ces hordes pratiquent ce que Rita Laura Segato définit comme « pédagogie de la cruauté ».

« Imaginez ce que la pédagogie de la cruauté fait à certains corps. Imaginez que cela se produit parce qu’une société le permet. Et l’État finance et défend tout cela sous couvert de respect des traditions (patriarcales et intouchables). »

Pour les femmes qui arrivent en dernier, puisqu’il manque des lits, elles doivent dormir sur des matelas par terre. Elles paient une fortune pour les chambres, plus de la moitié de ce qu’elles reçoivent des clients ; beaucoup de proxénètes le disent ouvertement : « il faut que la pute paie tout ce qu’elle fait dans le club : le lit, la nourriture ; (il faut) lui vendre des vêtements, des bijoux, des parfums, de la cocaïne… »

Imaginez que la journée commence à cinq heures de l’après-midi quand les femmes sortent des chambres et attendent dans l’établissement l’arrivée des clients. L’après-midi, il y a peu de demande. La grande affluence d’hommes commence le soir. Des hordes d’hommes ivres qui envahissent les établissements, habillés avec leur costume blanc et leur petit foulard rouge. Ces hordes arrivent jusqu’au petit matin. Des hommes de tous âges et de toutes nationalités. Les chauffeurs de taxi reçoivent une commission de la part des bordels pour chaque horde amenée. Les hommes arrivent en nage, enhardis par l’alcool. La majorité d’entre eux demandent du sexe en groupe et, normalement, on leur accorde ce désir. Plus il y a d’hommes et de « services » dans l’établissement, et plus il y a d’argent qui rentre pour les proxénètes.

Quant aux femmes, il n’y a pour elles que souffrance, exploitation sexuelle et dégradation.

La surpopulation de femmes n’est visible qu’à partir du moment où les files d’attente pour une chambre libre inondent les couloirs du bordel. Faire la queue pour baiser est quelque chose de très commun, mais à l’époque des Sanfermines cette conduite des hordes devient plus prononcée. Une fois dans la chambre, le divertissement machiste de la horde (généralement avec une seule femme) ne s’arrête pas, et les démonstrations de virilité patriarcale sont de plus en plus violentes. Elles ne peuvent être considérées que comme du sexe hard et de la torture. La musique à un volume élevé, les odeurs d’alcool, de tabac et de cocaïne sont insupportables.

Après, la pute doit supporter la solitude et reprendre des forces pour refaire la même chose le jour suivant… Comment définir ce qui arrive à une pute dans ces conditions ? Comment le nommeriez-vous ?

Et après il y en a qui nous demandent pourquoi nous considérons que le bordel est un camp de concentration exclusivement pour femmes.

Les hordes d’hommes sont toujours disposées à revenir, pour effacer tout reste d’humanité dans la pute.

Et tout cela, c’est légal ? Eh bien oui.

Voilà ce que dit une brochure de la mairie de Pampelune :

« Pour des fêtes sans agression sexiste : Qu’est-ce que la violence sexiste ? Une violence qui se fonde sur des relations hiérarchiques, sur des relations de pouvoir qui situent l’homme au-dessus de la femme, et dont l’objet est de garantir que les femmes vivent dans une situation de soumission. »

Dans quelle partie de la campagne publique de prévention sur les agressions sexistes s’insère mon récit ?

Imaginez maintenant que tous les jours dans le journal Noticias de Navarra il y a des publicités de prostitution (le 8 juillet – date de rédaction de cet article -, elles occupaient une pleine page, que les enfants peuvent lire…). Ce journal reçoit un bénéfice direct de cette exploitation sexuelle, le coût des annonces publicitaires finance sa stabilité.

Ce que vous ne pouvez pas imaginer, c’est l’horreur que vit une femme dans une situation semblable à celle que je vous ai décrite. Il y a des horreurs que nous souffrons et vivons seulement et justement parce nous sommes des femmes pauvres, émigrées, racisées, exploitées par le colonialisme sexuel et le système prostitutionnel européen. Et cela aura lieu chaque jour de Sanfermines, dans une ville où chaque année viennent les hordes d’hommes pour pratiquer et profiter de leurs rituels patriarcaux.

La loi Navarre contre la violence faite aux femmes ne s’applique pas aux annonces de prostitution

La Loi Forale 14/2015 pour agir contre la violence faite aux femmes, dans son Titre III : Prévention et Sensibilisation, est explicite dans ses articles 18 et 19 quant à l’usage de contenu sexiste dans les médias et la publicité, mais elle ne s’applique pas aux annonces de prostitution.

Je reproduis intégralement les articles en question :

Article 18 : Mesures dans le domaine des médias.

1. L’Administration de la Communauté Forale de Navarre garantira que les médias dont elle est propriétaire n’émettent pas dans leur programme des images ou des contenus humiliants en rapport avec l’image des femmes, ou qui renforcent les stéréotypes et préjugés qui constituent le contexte de la violence faite aux femmes, en accord avec ce qui est prévu dans la norme basique d’application. Les médias privés subventionnés avec des ressources publiques devront respecter ces obligations, l’Administration de la Communauté Forale de Navarre se réservant le droit d’exercer toute action nécessaire pour garantir le respect de cette obligation.

2. De plus, l’Administration de la Communauté Forale de Navarre promouvra l’élaboration et l’application de normes d’autorégulation par le secteur des technologies de l’information et des médias pour garantir un traitement adéquat des contenus en rapport avec les manifestations de la violence faite aux femmes qui renforce le rejet social de cette violence, en respectant toujours la liberté d’expression et son indépendance.

Article 19. Mesures dans le domaine de la publicité.

1. Dans les médias présents dans la Communauté Autonome on évitera de réaliser et diffuser des contenus et des publicités qui, au travers de leur traitement ou mise en scène, justifient, banalisent ou incitent à la violence contre les femmes, ou qui contiennent, expressément ou tacitement, des messages qui portent atteinte à la dignité des femmes, selon ce qui est prévu dans la régulation étatique basique.

2. Le Gouvernement de Navarre pourra engager des actions en justice pour obtenir la cessation de publicité illicite qui utilise de manière humiliante ou discriminatoire l’image des femmes, selon les termes prévus dans la législation étatique basique.

Il est possible de dénoncer la complicité de médias dans l’exploitation sexuelle des femmes au travers de la procédure online du Gouvernement de Navarre.

Il est également possible de la dénoncer au travers de la page d’Acción Contra la Trata ou en envoyant un mail à l’adresse suivante : 

info@accioncontralatrata.com.

Amelia Tiganus

Amelia Tiganus est une survivante de la prostitution et de la traite. Elle est activiste pour feminicidio.net

Version originale : http://feminicidio.net/articulo/las-manadas-los-sanfermines

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/08/19/les-hordes-des-sanfermines/

1 NdT : « Les Fêtes de San Fermín, ou Sanfermines (…), sont les fêtes célébrées annuellement du 6 au 14 juillet, à Pampelune, capitale de la Navarre, en honneur du saint patron de la communauté forale, saint Firmin. Il est de coutume de considérer ces fêtes comme les troisièmes du monde, en nombre de participants, après le Carnaval de Rio et la Fête de la bière à Munich. On estime à 3 millions le nombre de personnes qui peuplent les rues de la ville pendant neuf jours. » Wikipédia.

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