Qu’est-ce qu’Irma a rasé ?

Saint-Martin. Une île de 93 km², soit à peu près la superficie de Béziers, dont la particularité est d’être politiquement divisée en deux parties : française, Saint-Martin, et hollandaise, Sint Maarten. Ces deux territoires dépendent de deux États européens distincts depuis le Traité du Monts des Accords en 1648, statuant leur partition. Suite au référendum du 7 décembre 2003, Saint-Martin est une collectivité d’outre-mer, classée Régions Ultra Périphériques (RUP). Autonome, ce territoire reste sous administration française avec la présence d’un préfet. Les 1er et 8 juillet 2007, il a élu son propre conseil territorial, ce qui lui permet de voter des lois dans des domaines de compétence définis et restreints, puisque l’État français reste souverain dans les principaux domaines régaliens comme la défense ou les affaires étrangères. Saint-Martin diffère en cela de Sint-Maarten, qui dépend des Antilles néerlandaises, et à ce titre fait partie des Pays et Territoires d’outre-mer (PTOM), ce qui lui donne droit de vote à l’Union européenne.

La population totale de l’île s’élève aujourd’hui à près de 77 000 habitants (35 941 en 2014 côté français – en diminution depuis 2010 – et 40 608 côté hollandais en 2017) soit environ 828 habitants/km (une des plus grandes densités de France)1, issus de plus de 115 nationalités différentes2. Cette situation est liée aux fortes migrations intra-caribéennes (Haïti, République dominicaine, Dominique, Jamaïque, autres Antilles néerlandaises), mais aussi d’Europe, d’Amérique latine, de Chine ou d’Inde, bien plus diversifiées qu’en Guadeloupe3. Compte-tenu du contexte fortement illégal, clandestin et informel de l’activité économique de l’île et de sa situation démographique et sociale, la production de chiffres exacts est difficile. Néanmoins, d’après la préfecture de la Guadeloupe, en 2003, le nombre d’étrangers titulaires d’un titre de séjour était d’environ 27 000 pour l’ensemble de l’archipel, soit 6% de la population de la Guadeloupe, et 8 à 9 000 personnes en situation irrégulière4. L’INSEE compte 44% d’immigrés installés dans le département, qui constituaient plus de la moitié de la population en 1990 contre seulement 32% en 1999 et 34% en 20055. Cette population est majoritairement féminine avec près de 60% de femmes6. Les Haïtiens arrivent en tête (environ 9 000 dont les 2/3 enregistrés), suivis par les Dominicains (3 500) et les Dominiquais (2 500 originaires). Parmi les autres nationalités les plus représentées, on trouve les citoyens de Saint-Kitts (294 dont 148 sans titre de séjour en 2005), de Sainte-Lucie (311 dont 223 sans titre de séjour), d’Inde (220 dont 103 sans titre de séjour) ou du Guyana (215 dont 154 sans titre de séjour)7.

Le tourisme représente une quasi-monoactivité sur l’île8, connaissant côté français son apogée depuis la Loi Pons de défiscalisation de juillet 19869. Avec cette loi, en dix ans, le nombre de chambres a été multiplié par huit côté français et par deux seulement côté hollandais, ce qui a rééquilibré l’activité des deux parties de l’île10. Le secteur primaire (pêche et agriculture) représente moins d’1% des entreprises enregistrées des deux côtés de la frontière et l’industrie ne dépasse pas les 5% alors que l’économie de l’île a longtemps été dominée par l’exploitation des marais salants, par les cultures du tabac, du coton et de la canne à sucre, avec une main d’œuvre fortement puisée dans l’esclavage, puis par l’installation de raffineries au début du XXe siècle entraînant l’arrivée massive de femmes employées dans la domesticité11. Aujourd’hui, selon leur nationalité, les immigrés se spécialisent dans des activités économiques spécifiques12. Par exemple, les Haïtiens travaillent surtout dans la construction et dans divers services aux particuliers alors que les Dominicains sont très présents dans les services (mécanique, restauration, salons de coiffure, employés de casinos, prostitution). La partie hollandaise de l’île concentre l’essentiel de l’afflux de touristes, son PIB est deux fois supérieur à celui de la partie française, et le taux de chômage y est trois fois moins élevé13. D’après un rapport de l’INSEE de 201614, le taux de chômage à Saint-Martin a augmenté de 9 points en 5 ans. Il atteint 33% en 2012 (dont 59% de femmes), contre 29% en Guadeloupe (trois fois plus qu’en métropole). En 2012, six habitants sur dix (87% de femmes) sont couverts par une prestation de la Caisse d’Allocations Familiales (CAF). Aline Hanson, présidente de la Collectivité de Saint-Martin, soulignait en 2016 : « Le RSA constitue le deuxième poste de dépenses de la collectivité, avec 18 millions d’euros par an ». Par ailleurs, les conditions d’emploi sur l’île sont globalement désastreuses. Le travail au noir sévit au point que le procureur de Basse-Terre (Guadeloupe) a jugé la situation de l’île d’« esclavagiste »15. D’autres observateurs évoquent une « panoplie des infractions à la législation du travail observable à Saint-Martin » : travail clandestin, « job », emploi d’étrangers sans titre, la pratique de fausses sous-traitances16. La frontière engendre et facilite divers trafics, dont la contrefaçon, la drogue et les clandestins17. La prostitution est légale à Sint-Maarten, ce qui crée un marché à part entière des deux côtés de l’île. De plus, la mafia règne. Quatre familles, bien connues de la répression du grand banditisme international, se partagent les 14 casinos du territoire18 et organisent l’économie parallèle à Sint-Maarten, en toute perméabilité avec Saint-Martin. D’après la gendarmerie du département, 3 400 crimes et délits, 114 vols à main armée – principalement de commerces –, 8 meurtres, 26 tentatives d’homicide ont été enregistrés en 2015 côté français19. En outre, la différence des législations sur le travail de part et d’autre de la frontière entraîne des fraudes en tout genre. D’après Marie Redon, « sur les 6 000 entreprises inscrites à la CCI [Chambre de Commerce et de l’Industrie] côté français, 30% sont hollandaises ; de même, plus de 40% des personnes enregistrées à la Chambre des Métiers sont de nationalité étrangère. Il y a ceux qui travaillent en zone hollandaise, non déclarés, et qui touchent le chômage ou le RMI [RSA] côté français, ceux qui vont faire immatriculer leur voiture et passer le contrôle technique là où c’est le moins cher, ceux qui vont faire leurs courses hebdomadaires du côté hollandais, le dollar étant actuellement moins fort que l’euro, il y a ceux qui travaillent le jour côté français et la nuit côté hollandais, ceux qui essaient de travailler avec la main-d’œuvre hollandaise (charges bien moins importantes et SMIC à 600 dollars), etc. La plupart des résidents de Saint-Martin ont un compte bancaire à Sint-Maarten »20.

Cette situation économique connaît des impacts inégalitaires sérieux dans le domaine de l’éducation. Selon l’Académie de Guadeloupe, les effectifs dans l’enseignement public à Saint-Martin sont passés de 9 232 à 8 642 élèves entre 2011 et 2016 soit une baisse de 6.4%21. Il n’existe que quatre collèges et deux lycées publics. Les capacités d’accueil ne sont pas suffisantes22 si bien que l’enseignement privé connaît un succès croissant, pour les habitants les plus riches. On retrouve les mêmes inégalités dans le système de santé : l’hôpital de Saint-Martin souffre d’un déficit chronique. Parmi les patients traités contre le VIH SIDA, la moitié sont des étrangers dont, 56% de femmes23. 25% des patients n’ont aucune couverture sociale pour cause de clandestinité. Près de 40% des femmes accouchées à l’hôpital de Saint-Martin sont dans la même situation24. Par ailleurs, le taux de mortalité périnatale s’élevait à 29 pour mille, soit environ le double de la moyenne observée en Guadeloupe, 60% des décès concernant les enfants des femmes dont la grossesse n’a pas été suivie25.

Alors que nous rappelle l’ouragan ? Que cette île caribéenne incarne, comme la Guyane, l’héritage de la colonisation française et son lot de misères cachées. Racisme, sexisme, classisme, esclavagisme, ségrégation rivalisent pour cimenter une société où la loi du plus fort règne, où l’histoire se falsifie au point que les victimes d’Irma qu’on nous donne à voir sont des jeunes hommes blancs pour la plupart chefs d’entreprise, conquérants « qui ont tout perdu ». Les bidonvilles ne représentent que l’iceberg d’une colonialité en œuvre, où les divisions de classe, de race et de sexe opèrent en toute invisibilité et avec la complicité tenace d’une élite politique agrippée à sa vision de la justice sociale : blanche, riche, mâle. Le proche futur nous dira ce qu’elle décide. Mais rappelons-nous : en 1995, suite au passage du cyclone Luis, le préfet de Guadeloupe avait lancé une opération à l’encontre des Haïtiens, une majorité de femmes donc. Afin de diminuer le nombre de personnes à indemniser, une « prime au retour » avait été offerte aux résidents réguliers, sans grands succès et des milliers de clandestins avaient été expulsés…

Joelle Palmieri

14 septembre 2017

https://joellepalmieri.wordpress.com/2017/09/14/quest-ce-quirma-a-rase/

1 Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) pour Saint-Martin http://www.insee.fr/fr/home/home_page.asp et Central Bureau of Statistics Netherlands Antilles (CBS) pour Sint Maarten http://www.cbs.an/.

2 Le territoire comptait environ 25 000 habitants au début des années 1980, répartis entre les zones françaises (un peu plus de 8 000 en 1982) et hollandaise (environ 17 400 pour la même année).

3 Marie Redon, « Migrations et frontière : le cas de Saint-Martin », Études caribéennes – http://etudescaribeennes.revues.org/962

4 Chiffres fournis par les services de la sous-préfecture, juin-juillet 2005.

5 INSEE, 2006, Atlas des populations immigrées en Guadeloupe, p. 8 – http://www.insee.fr/fr/insee_regions/guadeloupe/publi/atlas_immigres_ga.pdf

6 Ibid., p. 8-9.

7 D’après Marie Redon, on compte également 83 Chinois, 25 personnes originaires d’Afrique du Sud, 11 Argentins, 14 Autrichiens, 3 Ghanéens, 4 Hongrois, 14 Irlandais, 3 Japonais, 2 Jordaniens, 2 Malaisiens, 2 Lituaniens, 5 Mexicains, 10 Péruviens, 4 Philippins, 2 Roumains, 2 Russes, 4 Macédoniens, 2 Thaïlandais, 2 Turcs, 5 Yougoslaves. D’autres nations ne sont représentées que par un seul ressortissant, comme les Bahamas, le Bangladesh, le Bénin, la Birmanie, la Bolivie, le Burkina, le Burundi, le Cambodge, le Cap Vert, le Congo, la Croatie, l’Égypte, le Kenya, la Namibie, le Népal, la Norvège, le Paraguay, le Sénégal, les Seychelles ou le Zaïre.

8 Marie C.V., 1991, « Travail illégal et immigration irrégulière dans les départements d’outre-mer : le cas Saint-Martin ». Rapport de mission pour le ministère du Travail. Non publié. 15 p. – http://www.gisti.org/doc/publications/1996/bananier/saint-martin/rapport-marie.pdf

9 Loi ouvrant droit à une réduction d’impôt sur le revenu pour une durée de cinq ans dans le cas d’un investissement réalisé par un particulier et à une déduction du résultat imposable pour une durée de dix ans dans le cas d’un investissement réalisé par une entreprise, le tout sans procédure d’agrément ou de contrôle urbanistique.

10 Chardon J.P., Hartog T., 1995, « Saint-Martin ou l’implacable logique touristique », Cahiers d’Outre-mer n° 189, p. 25.

11 Marie Redon, op. cit.

12 Audebert C., 2003, « Saint-Martin, un pôle d’attraction migratoire dans la Caraïbe : contexte, logiques et insertion économique », Ecologie et progrès n° 3, p. 31.

13 Insee Dossier Guadeloupe n° 10, décembre 2016https://www.insee.fr/fr/statistiques/2527768?sommaire=2527810

14 Ibid.

15 GISTI (Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés), 1996, « Des étrangers sans droits dans une France bananière ». Rapport de mission en Guyane et à Saint-Martin du 2 au 12 décembre 1995 – http://www.gisti.org/doc/publications/1996/bananier/sommaire.html

16 Marie Redon, op.cit.

17 Informations fournies par les douaniers, la gendarmerie et des observations menées par Marie Redon sur place. Marie Redon, « Saint-Martin/Sint-Maarten, une petite île divisée pour de grands enjeux », Les Cahiers d’Outre-Mer, http://com.revues.org/73

18 Ibid.

19 Octavi de Lloà, « Saint-Martin et Saint-Barthélemy : Une délinquance en baisse », sxminfo.frhttp://www.sxminfo.fr/112366/20/07/2016/saint-martin-et-saint-barthelemy-une-delinquance-en-baisse/

20 Marie Redon, ibid.

21 Services de l’éducation nationale de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, 2017, « Rentrée 2017, Quelques chiffres-clés de l’Éducation nationale à Saint-Barthélemy et Saint-Martin », http://www.ac-guadeloupe.fr/seidn/quelques_chiffres_cles_de_leducation_nationale_a_saint_barthelemy_et_saint_martin

22 Sénat, 2005, « L’avenir statutaire de Saint-Barthélemy et Saint-Martin : le choix de la responsabilité ». Rapport d’information n° 329 – http://www.senat.fr/rap/r04-329/r04-329.html

23 Observatoire régional de la Santé en Guadeloupe, 1er décembre 2008, « L’infection par le VIH à Saint-Martin et en Guadeloupe », http://ugtg.org/IMG/pdf/VIH-SIDA_2008_.pdf

24 Sénat, op.cit.

25 Observatoire régional de la Santé en Guadeloupe, op.cit.

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