Reportage : « L’Aérosol » Paris, a place to be ?

Si Paris vaut bien une messe, l’Aérosol vaut bien une visite, voire deux ! Une première pour faire connaissance, savoir où on met les pieds, une seconde pour voir et complimenter quelques graffeurs1.

L’Aérosol, dans le chapeau de son site Internet, présente ses objectifs. Je vous le livre brut de décoffrage :

« Implanté dans le 18ème, berceau des cultures urbaines en France, le 54 rue de l’Evangile, s’apprête à devenir pendant 6 mois, la place forte de l’art urbain. Une exposition phare, un lieu de vie en perpétuel mouvement, des animations initiatrices de rencontres, de créations et d’émotions, un espace catalyseur d’énergies, de partages, de fêtes hautes en couleurs.

Notre objectif est de faire de cette occupation temporaire2 sur ce site industriel3 un espace permettant à la fois de s’interroger collectivement sur la manière de réinventer le quartier, de construire un trait d’union entre la Chapelle4 et Rosa Parks5 afin d’amorcer la transformation en véritable quartier de ville. Cette expérience permettra de poser les premières pierres d’un partenariat solide entre Maquis-Art et Polybrid dont l’ambition à terme est de faire naitre une agence à même de se positionner sur d’autres lieux – temporaires ou pérennes – dédiés aux cultures urbaines et d’inventer de nouveaux formats. »

Hall of Fame / Musée / Dj sets & Lives / Espace chill / Markets / Skate / Roller dance / Food / Buvette / Street Art / Bdthèque / Murs d’expression libre »

Je vois que vous haussez les sourcils, que vous vous grattez le menton. Je comprends ! Vous ne parlez pas la langue des communicants et le parler-jeune de ce début de XXIème siècle ! Votre culture est vintage ! Qu’à cela ne tienne, je vous propose une traduction, disons assez libre :

Un marchand de matériel pour les street artists, Maquis-Art, s’est associé à une agence d’« événementiels », Polybrid, pour « exploiter » (le mot n’est pas trop fort), d’août 2017 à janvier 2018, une « friche industrielle », constituée d’un vaste hangar bordé sur un côté d’une dalle de 2 000 m2. Sur la dalle, le « hall of fame » (bon, c’est pas vraiment un hall et les artistes ne sont pas vraiment célèbres). Il faut entendre par là que le mur extérieur nord du hangar est peint de fresques de grandes dimensions, fresques réalisées par des artistes « connus » (du moins, connus de leur famille et du milieu fermé du street art parisien). Les jeunes urbains, un peu « arty », peuvent consommer : de la nourriture à la mode, des boissons, des bombes aérosol, des casquettes, des besaces (une boutique de Maquis-Art est aménagée à l’intérieur du musée), des tatouages, de la musique techno. Ils peuvent glander autour d’un verre de bière, faire de la planche à roulettes sur la dalle, du patin à roulettes, peindre sur un petit muret faisant face au mal-nommé hall of fame, feuilleter des bandes-dessinées, faire la fête – la teuf, quoi !). Le musée est la caution culturelle de l’entreprise.

Laissons tomber le prétexte urbanistique, relier le quartier de La Chapelle à la gare RER, réinventer le quartier et tout le toutim… Le lieu fermera en janvier prochain et les plans d’un éventuel et hypothétique nouveau quartier bâti sur les friches SNCF n’existent pas et quand bien même, l’Aérosol aura disparu corps et biens avant le premier coup de pioche des démolisseurs (on dit maintenant des « déconstructeurs »)

Malgré mon goût modéré pour les entreprises commerciales cachant (mal) leurs objectifs derrière le vocabulaire de la communication et du parler-jeune, il faut bien convenir que « L’Aérosol », a, à mon sens, un certain intérêt.

Excluons les murs d’expression libre dont le seul intérêt est de voir des artistes débutants peindre quelques mètres carrés d’un méchant mur. Notre « hall of fame » est une succession sur une centaine de mètres de fresques de grandes dimensions. Leurs auteurs sont des artistes qui ont été choisis par l’organisation. Bien qu’inégales les œuvres sont intéressantes à plus d’un titre : elles permettent de découvrir le talent d’artistes émergents et proposent un éventail assez représentatif du street art aujourd’hui en France (le style old school y côtoie le lettrage et l’abstraction etc.). Cela est vrai également des fresques peintes sur les murs intérieurs du hangar. Ajoutons, que la vie des œuvres est brève. Elles sont recouvertes par d’autres régulièrement ce qui a pour conséquence d’inciter les visiteurs à fréquenter régulièrement le lieu (et à consommer les produits susmentionnés !).

Le musée présente des œuvres patrimoniales de 1940 à 1990. Son intérêt est certain (j’y reviendrai plus longuement dans le prochain billet). C’est un vrai musée présentant des œuvres de bonne qualité.

En conclusion, partielle, non définitive et subjective. Certains esprits chagrins, comme le mien, pourraient penser que « L’Aérosol » surfe sur la vague de la culture hip hop, qui n’est plus underground depuis longtemps. L’utilisation des bâtiments « en déshérence », non comme un lieu d’exposition des œuvres de street art, mais une passionnante appropriation par des street artists d’espaces6 serait-elle vouée à une forme nouvelle de « commerce » ? L’art urbain qui porte des valeurs émancipatrices voire libertaires est-il « récupéré » par la consommation de masse ? Les street artists ont-ils d’autres choix que de passer sous les fourches caudines du libéralisme pour faire connaître leur talent et vivre de leur art ? 

Bonnes questions (ce sont les miennes !), mais questions qui ont dans l’histoire trouvées des éléments de réponse. La compréhension des objectifs véritables des « marchands », des industriels et des financiers permet de mettre à distance les propositions commerciales et de récupérer la situation à son profit. Ainsi, lors de ma visite, j’ai vu des dizaines d’œuvres qui sont, pour les artistes, d’authentiques manifestes de leur talent et aux cimaises du musée des dizaines d’œuvres remarquables à tout point de vue. 

Faut-il encore s’étonner des « liaisons dangereuses » entre l’Art et l’argent ! A la conscience des enjeux marchands par le visiteur correspond l’intelligence (au sens proche) des artistes des circuits de la marchandisation de leur production. Tous les connaissent sur le bout de leurs doigts tachés de peinture acrylique  (rôle des galeristes, des festivals, de la presse-papier et web etc.). C’est en toute connaissance de cause qu’ils acceptent les propositions qui leur sont faites. Je ne connais pas de « victimes » dans ce milieu dans lequel les acteurs sont des partenaires qui partagent des objectifs voisins.

L’ouverture du musée de « L’Aérosol » a été présentée comme un événement. Il est vrai que ce musée provisoire pour l’heure est postérieur à la création d’Art 42, présenté par la presse comme le premier musée dédié au street art. Dans les faits, le patron de Free a accepté d’accrocher dans les locaux de l’école de son entreprise, 96 boulevard Bessières, les toiles d’une collection privée. Nul n’est besoin d’être grand clerc pour penser que les retombées en termes d’image pour Free sont positives et que la collection de M. Nicolas Laugero Lasserre est valorisée.

Les deux « musées » du street art comblent une lacune. Paris qui est un haut- lieu mondial du street art n’a pas de musée dédié. Cela peut s’expliquer de différentes manières : les œuvres « remarquables » rejoignent les circuits marchands de l’art contemporain et intègrent les collections ; les institutions redoutent un effet de mode qui ferait retomber le street art à court terme dans les poubelles de l’Histoire ; last but not least, les crédits sont à l’étiage voire à sec. Les collectivités locales et l’Etat doivent prioritairement entretenir les musées et enrichir leurs collections pour résister à la concurrence qui fait rage entre les Grands musées. La concurrence est internationale et les prix des œuvres explosent (c’est vrai également des œuvres de street art). La nature ayant horreur du vide, des « marchands » s’engouffrent dans la brèche grande ouverte.

La visite de « L’Aérosol » est l’occasion de passer un moment agréable (to Chill), de s’initier aux divers courants du street art français, de commencer à se construire une culture savante de ce mouvement qui impacte si fort la création contemporaine. 

Not too bad, comme disent les djeunes.

Richard Tassart

Notes :

1 Le mot « graffeur » désignant les street artists semble s’imposer par l’usage. Il désigne les artistes qui interviennent dans le champ urbain, sans connoter les moyens d’expression (peinture, collage, pochoir etc.)

2 Fermeture du site le 31 janvier 2018.

3 Le site, la halle Hébert, est un ancien dépôt de la SNCF.

4 Le quartier de La Chapelle, dans le 18ème arrondissement de Paris.

5 Gare RER récemment construite dans le 19ème arrondissement, en limite du 18ème.

6 CF : Loft du 34, Lab 14, la tour 13 etc.

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