Codex urbanus, une histoire de rire

Dans la grande salle de la halle Hébert, une fresque a retenu mon attention et m’invite au commentaire. Plus précisément, une partie d’une fresque de grande dimension, fruit d’une collaboration entre un writer1, Dark’s Snoopy et Codex urbanus. De très étranges créatures semblent traverser nonchalamment l’œuvre. Créatures marines se déplaçant comme un banc de poissons.

Elles sont violettes, au dos bosselé, dotées d’une bouche d’où sortent des tentacules blancs. Elles sont l’œuvre d’un artiste dont le nom est le projet artistique. Formule sibylline, j’en conviens qui mérite un court développement. Un graffeur parisien dont le blaze est « Codex urbanus » fabrique dans Paris, un codex. N’étant pas persuadé de la complète transparence de cette explication, allons plus avant dans les obscurs recoins de mon vocabulaire. Un artiste crée dans Paris un livre2. Un livre bien particulier s’apparentant aux codex médiévaux représentant des créatures fantastiques (des licornes, des chevaux ailés, des dragons, des phénix etc.). L’artiste, en fonction des noms des rues de Paris, des enseignes de magasins évoquant ces animaux qui hantent les contes et légendes, dessine des chimères, leur donne un nom latin comme Linné les nommait au XVIIIème siècle3.

Dans un entretien, Codex urbanus, présente son projet : « Le Codex urbanus est un travail urbain qui fait écho aux anciens codex médiévaux ou aztèques ; ce sont des manuscrits illustrés, mais celui-ci a la particularité d’avoir des pages de pierre ou de béton. Je trace donc, de manière nocturne et rupestre, des chimères sur les murs, à la façon d’un moine naturaliste. Par exemple, on peut encore voir l’étrange Dermochelis Eliphas (l’Eléphantortue) de la rue Planquette ou les deux spécimens rares d’hyménoptères sur la devanture du restaurant la Guêpe, rue des trois frères. Il y a aussi trois fresques à la bombe scellées dans le 3ème sous-sol du squat artistique Le Bloc à la Mouzaïa4, mais ça c’est pour les archéologues des années futures… »

Commencé en 2011, le Codex comprend aujourd’hui plus de 200 pages. L’artiste continue résolument l’« écriture » de son livre, non pas gravé dans le marbre, mais dessiné sur la pierre. Parfois, les chimères s’échappent du bestiaire à l’occasion d’une collaboration avec d’autres artistes, se retrouvant, en couleurs, sur une toile, sur une page imprimée, sur une gravure ancienne. 

Mais revenons à notre codex parisien. Le dessin évoque les représentations des animaux et des chimères de l’époque médiévale, les gravures de Jérôme Bosch et pour les connaisseurs de bandes-dessinées, le graphisme d’un Joann Sfar. C’est dire que le réalisme n’est pas la préoccupation de notre artiste. Un dessin que nos critères contemporains jugeraient maladroit, un numéro de page, un nom en latin, voilà qui est suffisant. La maladresse du dessin en elle-même est drôle (l’effet de décalage entre l’objectif scientifique de la représentation et la pseudo-naïvete du graphisme). Drôle également les figures composites de ces animaux improbables, mariage (malheureux) de la carpe et du lapin. Drôle la double dénomination en latin, la langue savante universelle des naturalistes. Drôle l’écart entre le dessin « moyenâgeux » et une classification qui date du milieu du XVIIIème siècle. Anachronisme voulu d’un animal de fantaisie. Drôle le rapport entre l’élément réel et objectif, source du bestiaire. 

Enfin, on l’aura compris si un Codex urbanus, est on ne peut pas plus sérieux, faire de Paris un livre est un projet aussi sérieux que prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer ! Nous retrouvons avec un plaisir non dissimulé l’humour des surréalistes du début du XXème siècle ou du fameux collège de pataphysique ou une résurgence d’Alfred Jarry ou du non-sense anglo-saxon… à moins que cela, plus prosaïquement certes, soit celui de Codex urbanus, artiste français, Antoine T., né en 1974. 

L’identité de l’artiste n’est pas connue. C’est peut-être une chimère !

Richard Tassart

Notes :

1 Les « writers », de l’anglais « to write » écrire, sont les artistes qui effectuent un travail plastique sur les lettres (alphabet latin mais aussi d’autres alphabets voire des alphabets inventés).

2 Un codex est un cahier formé de pages manuscrites reliées ensemble. Cet ancêtre du livre moderne a été inventé à Rome durant le Iie siècle av. J.-C. et s’est répandu à partir du Ier siècle, pour progressivement remplacer le rouleau de papyrus (le volumen) grâce à son faible encombrement, son faible coût, sa maniabilité et la possibilité qu’il offre d’accéder directement à n’importe quelle partie du texte.

3 Carl von Linné, un botaniste suédois, en 1758, propose un système de classification des organismes qu’il publie dans un ouvrage intitulé Systema Naturae. Il attribue à chaque espèce un nom comprenant deux parties, d’où l’appellation « nomenclature binominale ». Il utilise une langue universelle : le latin. Le premier élément du nom scientifique désigne le genre ; il commence toujours par une majuscule. Le second élément désigne l’espèce. Le tout est composé en italique. Notre espèce, par exemple, se nomme Homo sapiens (ce qui signifie « l’homme sage »).

4 La Mouzaïa, est le nom d’un quartier pavillonnaire du XIXème arrondissement de Paris. 

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Une réponse à “Codex urbanus, une histoire de rire

  1. Effectuant un petit travail photo sur les grafs à Bordeaux classée « Patrimoine mondial de l’UNESCO », je ne suis pas sûr que notre maire considère cet art comme faisant partie du patrimoine de sa ville. Je pense que, tout en admirant l’architecture du 18 ème, on pourrait proposer des visites « guidées » de cet art contemporain. Il y a peut-être des emplois (aidés ou pas) à créer de ce côté là aussi. Une piste qui serait aussi un frein à la gentrification de la ville.
    Jean Claude Bonnet

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