Une nouvelle croisade et la réaffirmation d’un soi-disant « ordre naturel »

« Théorie du genre ». De quoi parlent les manifestant-e-s de la mal nommée Manif pour tous et du mouvement Sentinelle in Piedi ? Qu’en est-il du débat en Italie, des termes forgés par le Vatican ? Dans leur introduction, Sara Garbagnoli et Massimo Prearo parlent de l’invention d’un objet composite, de l’injonction à se positionner à l’intérieur du dispositif discursif conçu par le Vatican, des termes imposés par l’appareil ecclésiastique catholique pour penser l’« ordre sexué et sexuel », du « genre » dans une acceptation déformée – en regard des travaux féministes – forgée par le Vatican.

Nous sommes bien ici dans une nouvelle « croisade » anti-féministe, visant à délégitimer les recherches théoriques féministes – entre autres, sur l’ordre sexué et sexuel ou l’analyse de la construction de la domination/exploitation des femmes par les hommes. Un activisme réactionnaire aussi pour remettre en cause des droits obtenus par les mouvements féministes ou LGBT – en particulier le droit de disposer de son corps, le droit à la contraception et à l’avortement. Il s’agit bien d’un refus de l’égalité des êtres humains, au nom d’une soit-disant complémentarité qui organise hiérarchiquement des rapports sociaux.

Les auteur-e-s soulignent les trois mouvements dans l’intervention coordonnée d’institutions catholiques : la délégitimation des théories féministes et queer, l’identification d’un ennemi « porteur d’une vision dénaturalisée de l’ordre sexué et sexuel », une propagande médiatique de « mystification des programmes scolaires ». Il a véritablement eu création d’un problème public majeur, invention d’un « pathologie sociale », en regard d’un combat en défense d’une « nature humaine »…

« l’ambition de cet ouvrage est de fournir des clés pour comprendre l’origine et la logique de fonctionnement de l’argumentaire « anti-genre » ainsi que le passage du discours à la protestation ». Les auteur-e-s choisissent de se focaliser sur les contextes français et italien.

La première partie du livre Pourquoi et comment le Vatican s’en prend-il au genre ? est écrit par Sara Garbagnoli qui s’intéresse, entre autres, à la structure à deux têtes du discours « anti-genre », à la promotion de la « différence et complémentarité » entre les sexes comme fondement de l’« humain », aux discours structurellement antiféministes…

L’auteure aborde, entre autres, les dispositifs discursifs et politiques du Vatican, le passage d’un ancien argumentaire « la soumission des femmes aux hommes » à celui de la « complémentarité entre les sexes », la pensée différentialiste, la création d’une vague de « panique morale », la réactivation d’argumentaires autour des « racines catholiques de l’Occident » ou d’une « saine laïcité »… Sans oublier la soi-disant « identité de l’Occident » ou la survie de « la civilisation »…

L’auteure souligne comment lorsque le Vatican dit « genre », il désigne, en fait, trois autres questions – l’homosexualité, la famille et la reproduction de l’ordre social – qu’il articule dans une vision hétérosexiste, « familialiste » et nationaliste…

Dans la seconde partie, Un contre-mouvement sexuel, Massimo Prearo se penche sur l’« action concertée et stratégique des entrepreneurs politiques de l’Eglise catholique », la diffusion de « savoirs anti-genre », la revanche identitaire de la minorité des catholiques intégristes, la contestation de « la dérive démocratique », le « sens commun » sexiste, antiféministe, homophobe et transphobe…

Je souligne l’intérêt des analyses sur l’activisme « anti-genre », les rassemblements « familistes », le rôle des mouvements ecclésiastiques, la renaissance d’un militantisme catholique « revanchiste et identitaire ».

Il est important de souligner le refus du Vatican que le sexe et la sexualité soient sortis de l’ordre de la « nature » ou de la transcendance pour être pensés comme des questions politiques et historiques… C’est-à-dire susceptibles d’être remises en cause, contestées, modifiées…

« Avec cette contribution, nous dénonçons dons l’avancée d’une vague réactionnaire qui, à partir de sa matrice catholique, se déploie sous la forme d’une contre-révolution sexuelle, et plus généralement politique, soutenue par le Vatican et incarnée par des conservateurs en quête d’une politique qui vaille plus qu’une messe ».

Une remarque. Massimo Prearo utilise les termes de « démocratie sexuelle » et parle de « transformations émancipatrices ». Le premier des termes me semble totalement inadéquat. Les rapports sociaux de sexe, le système de genre, organisent et hiérarchisent les êtres humains en deux groupes les « hommes » et les « femmes ». Nulle démocratie au sein des couples, nulle démocratie dans la « sphère privée » (voir, sur ce sujet, les belles analyses de Geneviève Fraisse dont celles sur les conceptions de la démocratie et de son espace chez Jean Jacques Rousseau), nulle démocratie sexuelle dans un contexte où la sexualité ne peut-être séparée des rapports de domination. Si les transformations vécues depuis les années 70 ont modifié des contraintes sociales, le qualificatif « émancipateur » reste très discutable. Je dirai plutôt que les possibles ont été reformulés, les contradictions déplacées, les contraintes redéployées…

En conclusion, Sara Garbagnoli et Massimo Prearo reviennent sur la réussite de la sécularisation de sa « morale sexuelle » par le Vatican grâce aux travestissements des discours – affichés comme séculier, scientifique et féministe -, les alliances entre les radicaux catholiques et des groupes de droite et d’extrême-droite – sans oublier les franges d’« une gauche frileuse, honteuse et conservatrice » -, la réaffirmation par l’Eglise sous des formes plus « acceptables » des droits différents pour les hommes et les femmes ou pour les hétérosexuel-le-s et les homosexuel-le-s, la naturalisation des groupes sociaux, la nouvelle déclinaison « familialiste » nationaliste, les dimensions contre-révolutionnaires du programme politique du Vatican, la nouvelle croisade contre des « hérétiques »…

Un petit livre très utile pour nous rappeler le type de charia défendue par l’Eglise et le pape des catholiques, que la naturalisation des rapports sociaux n’a rien de particulièrement progressiste, que les notions de « différence » et de « complémentarité » sont des socles solides des politiques d’inégalité…

Mais cela n’est aussi possible que parce que la gauche d’émancipation n’a pas rompu avec « la croyance de la naturalité dans la complémentarité entre les sexes » (En complément possible sur ce sujet, Nicole Mosconi : De la croyance à la différence des sexes, demander-toujours-des-preuves-la-preuve-est-la-politesses-elementaire-quon-se-doit/) et reste pour le moins en retrait, non seulement sur l’égalité des droits mais aussi sur l’égalité réelle de toustes.

Je remercie Sara Garbagnoli pour ses précisions formulées par courriel.

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Sara Garbagnoli et Massimo Prearo : La croisade « anti-genre »

du Vatican aux manifs pour tous

Textuel – Petite encyclopédie critique, Paris 2017, 128 pages, 13,90 euros

Didier Epsztajn

 

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Une réponse à “Une nouvelle croisade et la réaffirmation d’un soi-disant « ordre naturel »

  1. Nier complétement toute différence entre hommes et femmes me paraît un peu compliqué. Je vais passer pour une affreuse réactionnaire alors que je pense être féministe tendance « Testard ».

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