Colbert, l’esclavage et l’Histoire

Au nom de l’objectivité historique Aurélien Dupouey-Delezay, professeur d’Histoire-Géographie, signe dans ces colonnes une tribune s’opposant à celle publiée deux ou trois jours avant qui proposait de revisiter les rapports entre Colbert et l’esclavage d’une part, leurs mémoires et le nom de bon nombre de collèges et lycées d’autre part et d’en tirer quelques pédagogiques conséquences.

Objectivité ? Comme le dit en trois mots la phrase mille fois évoquée, « l’historien est histoire ». Notre contradicteur n’en disconvient pas lorsqu’il rappelle dans sa tribune que l’Histoire « permet de donner un sens au passé » et que dans cette discipline « on cherche à comprendre ».

En termes de psychanalyse de comptoir il suggère que, ne comprenant rien à l’Histoire, les signataires de l’appel à gommage anti-colbertien – écrivains, historiens, universitaires, scientifiques – cherchent par leurs paraphes à régler quelque « difficulté personnelle » – on lit aussi « deni, refoulement »…- en la transmettant « à la société tout entière » . Elégant.

Pourquoi Colbert ? La légalisation de l’esclavage et sa durée pluriséculaire, la création d’une compagnie négrière : simples détails ? Rappeler un amont juridique et commercial du crime pluriséculaire dont les effets culturels, économiques, sociaux pèsent aujourd’hui encore lourdement sur la vie de beaucoup de nos concitoyens : politiquement inopportun ? Vouloir remplacer par d’autres noms celui de Colbert au frontispice de collèges et lycées : pur caprice ? Envisager des conséquences imprévues aux intentions pédagogiques de la loi Taubira : fantaisie surréaliste ?

Pourquoi Colbert ? On nous renvoie aux exigences de la neutralité historique. Historien, notre aimable contradicteur raconte que « Colbert était esclavagiste à une époque où tout le monde ou presque l’était – où, en tout cas, l’esclavage était considéré comme une norme ». Passons sur ce « presque » et cette « norme » qui légitimeraient, à eux seuls, un long travail archivistique. Refrain connu : on ne saurait exiger des hommes d’avant-hier un comportement conforme aux impératifs moraux d’aujourd’hui. Un procès à l’esclavagisme de Colbert ? De l’anachronisme pur ! Ah oui ? Voyons voir :

Quelles qu’aient été les arrangements accommodants de leurs conclusions, les théologiens jurisconsultes d’Espagne, de Portugal, de France produisirent aux siècles XVI et XVII de très nombreux textes balançant entre légalité et illégalité de l’esclavage en général à propos de celui imposé aux Noirs en particulier. Car la question se posait en morale, en théologie, en économie, en politique, en philosophie et en droit. Ce qu’ignoraient totalement, bien entendu, les jurisconsultes proches de Colbert…

On sait que Louis XIII se posa la question de cette légitimité et avec quelles bondieuseries on le débarrassa de ses scrupules. Car le roi ne voulait pas rôtir en enfer en cas de mauvais choix dans le dilemme « esclavage ou non ».Vieille histoire oubliée depuis…

Le dicastère romain du Saint Office condamnait le commerce des Noirs en mars 1686. Pourtant, ce n’était pas là un repère de gauchistes et Rome était si loin de Versailles…

En 1680, Epiphane de Moirans signe La liberté des esclaves ou Défense juridique de la liberté naturelle des esclaves. Lemme de son superbe plaidoyer : « Je montrerai la lumière de la raison ». Contenu de son ouvrage : l’exposé net et en bon ordre des principes du droit divin, du droit divin positif, du droit canon, du droit civil, du droit de guerre, du droit de commerce, du droit des gens et la démonstration qu’aucun ne tolère ni la traite des Noirs ni leur mise en esclavage. Tous et chacun de ces droits, d’après lui, exigent la cessation immédiate de la traite et de ses criminelles conséquences.

Retenons-en deux. Le Code Noir, ce monstre juridique dont il est redevenu aujourd’hui du dernier chic de souligner les « positivités », proclame en son article 12 que « les enfants qui naîtront de mariages entre esclaves seront esclaves » et déclare , en son article 44, « les esclaves être meubles ».

Charme infini de l’anachronisme en droit : au bénéfice exclusif des Noirs, Colbert fait reculer d’une vingtaine de siècles la loi de son temps et installe en terres de France l’esclavagisme gréco-romain.

C’est vrai : il n’y pas de quoi en faire toute une histoire.

Louis Sala-Molins, professeur émérite de Philosophie politique.

Pour rappel, la Tribune parue initialement dans Le Monde : il-faut-debaptiser-les-colleges-et-les-lycees-colbert/

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2 réponses à “Colbert, l’esclavage et l’Histoire

  1. « Aurélien Dupouey-Delezay, professeur d’Histoire-Géographie, signe dans ces colonnes une tribune… » On s’attend à la lire ici. Mais on lit en réalité une réponse à la tribune (déjà en réponse). Comme vous ne donnez pas la source, on attend encore…

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