Les relations serbes-albanaises dans la mine de Trepča/Trepça (Kosovo) : nationalisme ou émancipation ?

Ma proposition vise à réfléchir sur l’émergence de la volonté d’indépendance kosovare à partir de la transformation des relations serbes-albanaises dans la mine de Trepča/Trepça au Kosovo.

Le cas de Trepča/Trepça s’insère en effet dans le cadre d’une enquête de terrain plus large qui porte sur les trajectoires de vie, sur les trajectoires spatiales et sociales des habitants serbes et albanais de la ville de Mitrovica, située au nord du Kosovo.

Mes sources sont donc à la fois la production scientifique autour de la désagrégation yougoslave, les articles de presse et surtout les observations, les récits et les entretiens avec mes interlocuteurs et mes interlocutrices produits tout au long de mes deux terrains ethnographiques.

Juste pour vous fournir un cadre très général (quelque repère) : le Kosovo était pendant la Yougoslavie une région et après province autonome de la République de Serbie.

En 1998-1999 : éclatement de la guerre du Kosovo ; les bombardements de l’OTAN frappent le territoire serbe et la résolution 1244 conclut la guerre, en instaurant un protectorat international au Kosovo qui reste formellement territoire serbe, même si de facto il a un propre gouvernement. Depuis 2008 le Kosovo a déclaré son indépendance même si elle n’est pas reconnue par tous les Etats membres de Nations Unies.

J’articulerai cet exposé principalement en trois parties qui suivent les trois moments historiques principaux de Trepča/Trepça en relation avec la transformation du pays et l’émergence de la conflictualité politique serbe-albanaise :

  • La période yougoslave, l’apogée de la production de la mine pendant les années 60-70 et début 80

  • L’arrivée au pouvoir de Milosevic et le changement des équilibres au Kosovo

  • La ville de Mitrovica et la mine de Trepča/Trepça aujourd’hui dans le Kosovo indépendant

L’idée centrale qu’on veut soutenir ici (Maja Povrzanovic) c’est que les identités ethniques ne peuvent pas être considérées comme une explication de la guerre, mais plutôt comme sa conséquence. J’aimerais bien montrer en effet, en m’appuyant sur le cas spécifique de Trepča/Trepça, que, dans la conjoncture de la désagrégation yougoslave, les identités ethniques émergent/s’affirment pour répondre à une situation de crise politique.

Trepča/Trepça en ce sens montre bien la transformation du pays d’un point de vue politique, économique et social.

Partie 1

Trepča/Trepça était le cœur ouvrier de la région kosovare, l’un des symboles de l’industrialisation yougoslave, le lieu de rencontre des Serbes, des Albanais et des Roms du Kosovo.

En 1926, la compagnie anglaise Selection Trust achète la mine de Trepča/Trepça, et c’est à cette époque que, le site principal de la mine (Stari Trg, se situant dans la partie sud de la ville de Mitrovica) commence à être exploité. Il s’agit d’une mine composée pour 91% de zinc et de plomb et d’or et d’argent mélangés à d’autres minéraux en quantité réduite.

En 45 avec la mise en place de la république socialiste yougoslave, Trepca est nationalisée et devient le centre d’investissements importants de la part de l’Etat yougoslave.

Le combinat minier de Trepča/Trepça, en effet, réuni à l’époque plusieurs usines, et la plupart des sites d’exploitation se trouvent au Kosovo, mais pas seulement. Le site le plus important, le principal, se trouve justement à Mitrovica.

Entre 1960 et 1981 la mine devient une source fondamentale pour la richesse des habitants serbes et albanais du Kosovo et de la ville de Mitrovica.

A l’époque, ils disaient souvent : Trepca radi, Beograd se zgradi : qui voulait dire, Trepča/Trepça travaille, Belgrade se construit.

Les employés passent de 8 000 en 1960 à presque 23 000 en 1988.

La nationalité des employés et les rôles de ceux-ci suivaient le rapport de pouvoir entre les deux composantes principales du Kosovo : en 1953 les serbes occupaient 68% des position administratives et de direction, alors qu’ils constituaient que 28% de la population au Kosovo.

Le concept de minorité en Yougoslavie n’était pas en fonction du nombre.

Les Albanais, en effet, constituent en Yougoslavie le troisième groupe national par importance numérique. En 1991 ils représentent 9% de la population, soit 2,1 millions de personnes. Toutefois, dans le cadre yougoslave ils sont considérés une minorité nationale car, selon les mots de M. Roux, ils sont le prolongement sur le territoire d’un Etat, d’une nation qui possède par ailleurs son propre Etat.

En ce sens, la constitution yougoslave façonnait une distinction juridique entre la catégorie de narod (les six peuples constitutifs de chaque république) et narodnost (nationalité, les minorités habitant la fédération) sans toutefois produire aucune discrimination entre les deux.

Dans un cadre où les Serbes et Albanais collaboraient généralement sans problèmes entre eux, donc, il faut bien souligner que le déséquilibre entre les rôles de pouvoir sur le poste de travail dans la mine a bien émergé en tant que problème dans la période de crise yougoslave.

Jusqu’aux années 1970, les Serbes ont bénéficié d’une position privilégiée dans la société kosovare, en obtenant dans le monde du travail les postes de compétence professionnelle et technique majeure. C’est dans ce panorama que s’inscrit la demande albanaise de réduction de la disparité socio-économique des habitants du Kosovo. Notamment, la reconnaissance politique de la communauté albanaise s’accompagne d’une requête de bilinguisme : cette dernière devient la condition requise pour travailler dans le secteur public, tandis que le Parti yougoslave permet l’ouverture d’écoles et d’universités en langue albanaise.

Cela permet une émancipation sociale des Kosovars albanais.

Sous la pression de la communauté albanaise, cette phase aboutit à la création de la constitution yougoslave de 1974, laquelle donne une large autonomie à la province kosovare et lui confère presque un statut de république, tout en restant néanmoins à l’intérieur de la République constitutive d’appartenance reconnue, la Serbie.

Partie 2

En 1981 les étudiants de Pristina réclament la création d’une République kosovare en tant que 7ème République de la fédération yougoslave. Il faut savoir que déjà la manifestation de 1968, réprimée par Tito, avait permis la naissance de la constitution du 1974 et la décentralisation yougoslave. La manifestation de 1981 est réprimée par la police dans le but de combattre toute menace révolutionnaire ou séparatiste.

Cette première manifestation des années 1980 est importante dans la mesure où elle marque la naissance de l’ennemi kosovar albanais. Les journaux serbes critiquent la manifestation ; en 86 l’académie des Sciences de Belgrade publie un memorandum dans lequel elle dénonce les conditions de vie et marginalisation progressive des Serbes du Kosovo ; les albanais sont représentés comme ceux qui veulent chasser les Serbes du Kosovo et ceux qui ont pris le pouvoir. C’est dans ce cadre que Milošević s’affirme.

La question du Kosovo devient centrale dans les débats politiques en cette période. L’intérêt de Milošević et sa stratégie politique se tourne vers les Serbes du Kosovo.

Milošević grâce au soutien populaire serbe construit par la question du Kosovo arrive au pouvoir dans la ligue des communistes en 1988. L’arrivée au pouvoir de Milošević change radicalement les équilibres de pouvoir. Il commence à travailler pour une réforme constitutionnelle (adoptée en 1989) pour retirer l’autonomie aux provinces autonomes serbes – donc Kosovo et Voïvodine.

Protestations 1988 et19 89 à Trepča/Trepça :

C’est dans ce cadre politique donc qu’il y a deux protestations importantes au Kosovo qui concernent directement les mineurs de Trepča/Trepça.

Le 17 novembre 1988 les mineurs de Trepča/Trepça Stari Trg commencent à marcher vers Priština. A Priština il y a des autres travailleurs et étudiants qui se rejoignent dans une protestation qui dure 5 jours, une manifestation pour l’autodétermination nationale. La manifestation a surtout deux buts :

– Exprimer l’opposition aux changements de la constitution avancés par la Serbie

– Prévenir la résignation des deux leaders albanais de la Province autonome

Dans la marche il y avait des drapeaux albanais et yougoslaves ainsi que des portraits de Tito. Il n’y avait pas des revendications à l’union du Kosovo avec l’Albanie. Les manifestants n’étaient pas sécessionnistes mais ils voulaient défendre la constitution de 7194 qui garantissait à la province kosovare une large autonomie. Les mineurs, en plus, étaient traditionnellement communistes et rattachée au Parti.

Entre 1988 et 1989 non seulement la leadership kosovare contre Milosevic est virée du Parti mais elle est remplacée par une leadership maitrisable qui permettra l’adoption de la nouvelle constitution en 1989.

– Ainsi il y a une deuxième importante protestation des albanais Trepča/Trepça. 1 000 mineurs commencent la grève. Ils s’enferment pendant 8 jours et 8 nuits dans la mine de Trepča/Trepça, en demandant la révocation des dirigeants albanais de la province kosovare inféodés à Milošević (ceux qui ont permis d’approuver de la nouvelle constitution). Ils demandaient une discussion démocratique sur la limitation de l’autonomie kosovare.

A la fin de la grève : le gouvernement serbe résigne les trois officiels, mais à la différence de la protestation en 1968 et 1981 quand un compromis avait été trouvé avec les Albanais, après la grève de 89 la tension reste dans la province kosovare. Quelque chose a changé, la conjoncture est différente. Les albanais ont abandonné les postes de travail, les écoles.

Beaucoup d’arrestations, une atmosphère de peur et de coercition : c’est le véritable début non seulement d’un état d’urgence mais de la méfiance entre Serbes et Albanais.

Les Serbes travailleurs et travailleuses de Trepča/Trepça pendant ces deux ans de protestation albanaise ont continué travailler.

Là, si on raisonne politiquement, il y a le premier symptôme d’une crise plus profonde : le combat des mineurs est divisé ; les Serbes continuent travailler : ils ne se sentent pas vraiment concernés ; ils ne veulent pas perdre leur travail (les Albanais, par contre, sont licenciés et remplacés surtout par les Roms).

L’autre devient une altérité définie en termes nationaux, le Serbe ou l’Albanais, et non plus en termes d’identité locale (habitant de Mitrovica) ou de travail (nous, les mineurs).

Licenciements massifs contre les Albanais à l’époque : exclus des postes de responsabilité, de l’université, du public, de la police, du système de soin.

Donc ils se consacrent au privé (agriculture, artisanat, commerce, services) et ils mettent en place un système parallèle d’enseignement et de soin (M. Roux).

Dans les années 1990, ils se rendent compte que la 7ème république yougoslave n’était pas possible dans le moment de la disparition de la Yougoslavie, et ils optent pour l’indépendance. Milosevic au début des années 1990 pris par les guerres ailleurs, tolère l’auto-organisation albanaise tant que ceux-ci ne veulent pas prendre le contrôle de la région pour déclarer l’indépendance.

Les années 90 signent le déclin officiel de Trepča/Trepça.

Partie 3

Aujourd’hui le combinat minier de Trepča/Trepça est quasiment fermé.

Fortement endommagé par la guerre et par la crise politique et économique kosovare actuelle.

Il subit les conséquences d’un conflit qui reste entre la Serbie et le Kosovo pour la souveraineté du territoire et de la mine par conséquence.

Mitrovica ville divisée, comme la mine. Par conséquence, au sud travaillent les Albanais, au nord les Serbes.

Trepča/Trepça était une entreprise de propriété sociale : cela veut dire qu’elle appartenait aux citoyens yougoslaves. Elle était gérée par les travailleurs eux-mêmes selon le principe de l’autogestion yougoslave. Souvent les travailleurs habitaient dans des maisons ou appartements construits par Trepča/Trepça.

Depuis l’intervention de l’OTAN au Kosovo, la Trust Agency en 2002 a l’autorité pour administrer la mine avec la charge d’en privatiser certaines parties.

Aujourd’hui la mine risque de fermer. Et l’objectif du gouvernement kosovar est de transformer Trepča/Trepça dans une société par actions et 80% du capital sera détenu par le gouvernement du Kosovo et 20% par les travailleurs. Belgrade s’y oppose car il considère la mine comme sa propriété selon la résolution 1244. (Le Courrier des Balkans).

La loi prévue en 2016 n’est pas passée à cause de la chute du gouvernement kosovar.

Pour conclure :

Trepça : synonyme de la survie des Albanais, mais aussi une grande source de richesse pour les Serbes.

La grève de 89 est une grève politique.

Une grève pour défendre un bien, considéré comme appartenant aux habitants du Kosovo, un bien d’Etat.

Le problème se pose, donc, dans la conception de cet Etat, sur les marges de la souveraineté pour reprendre le titre de cette table ronde.

Qu’est-ce que ça veut dire s’émanciper dans le cadre du Kosovo ?

S’émanciper dans les années 1980 pour les Albanais signifiait se libérer du contrôle nationaliste de Milošević mais la mise en place de l’indépendance, si on regarde la mine de Trepča/Trepça, n’a pas produit une amélioration des conditions de vie des travailleurs. Mais c’est l’une des plusieurs conséquences de la fin de la Yougoslavie.

L’émancipation des habitants du Kosovo était bien liée au bien-être social et aux efforts de recherche d’un équilibre entre les composantes majoritaires et minoritaires de la population.

On peut donc voir la quête d’autonomie albanaise comme un désir d’émancipation par rapport à la violence de Milošević. Mais si on élargit le regard on se rend compte qu’aujourd’hui que cette émancipation passe aussi par l’exclusion – ou marginalisation – de la partie serbe de la population, à cause aussi de la fin de la Yougoslavie et de la violence du conflit en 1999. L’émancipation du passé est devenue l’affirmation d’une indépendance nationale (et d’une division interne basée sur un principe ethnique) où tout le monde a perdu quelque chose, surement droits et travail.

Milena Pavlovic, doctorante, LESC, Paris Ouest Nanterre La Défense

Support de la présentation orale au Colloque « Penser l’émancipation » 16 septembre 2017 – Les marges de la souveraineté

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s