Comprendre la laïcité avec Christophe Miqueu ?

Christophe Miqueu est l’auteur d’un petit livre paru chez Max Milo en juin 2017, Comprendre la laïcité, illustré par Pascal Gros, le dessinateur de Marianne.

Christophe Miqueu (CM) s’y présente comme agrégé et docteur en philosophie, membre du laboratoire SPH (EA4574), ne précise pas qu’il est enseignant à l’ESPE d’Aquitaine et candidat France Insoumise dans le Sud Gironde.

En 120 courtes pages, CM fait de la laïcité rien moins que la valeur cardinale de la République, qu’il veut sociale ; la laïcité vient couronner le triptyque Liberté, Egalité, Fraternité.

Je cite le sommaire :

– il y a 70 ans la république faisait entrer la laïcité dans la Constitution

– un enjeu républicain, un espoir démocratique

– pas de laïcité sans liberté

– mais pas plus de laïcité sans égalité !

– et surtout pas de laïcité rendue concrète sans fraternité !

– des citoyens éclairés et solidaires.

Ainsi la laïcité n’est pas avec la loi de 1905 une simple pacification assurant la séparation des Eglises et de l’État, elle est valeur cardinale d’émancipation, commencée avec les lois scolaires de Jules Ferry.

Ce livre me laisse une impression étrange, un livre que se refuse à entrer dans les « détails » de l’histoire, un livre hors sol.

On trouve en note (p. 23) que le maintien du Concordat en Alsace Moselle contredit le caractère universel et indivisible de la loi sur le territoire de la République. Vision hexagonale du territoire, qui évite d’évoquer ce qui se passe dans certains territoires ultramarins. Et pratiquement seul exemple concret du livre.

Où sont pour moi les problèmes ?

D’abord sur l’école. CM écrit (p.29) « Il fallut attendre les années 1880 pour que la république commence à s’installer durablement en conquérant une majorité républicaine à l’Assemblée. La consolidation du régime se fit dans l’immédiate foulée par les lois scolaires instaurant une école primaire gratuite, obligatoire et laïque. »

L’école laïque obligatoire ? Je tombe des nues. Qu’un prof à l’ESPE puisse écrire pareille erreur ! L’école laïque n’a jamais été obligatoire. Seule l’instruction l’a été déclarée. L’instruction à domicile est possible dans certains conditions. Mais surtout l’école privée a toujours été autorisée ! Des décennies durant les hussards noirs de la République se sont battus pour imposer l’école laïque face à l’école des curés ! Et surtout ça n’a pas été un mouvement linéaire : la loi Debré aux débuts de la V° République établit le financement public des écoles privées sous contrat. Des écoles hors contrat continuent d’exister. Mitterrand 1984 renonce à son programme devant la manifestation des Versaillais. Au XXI° siècle les écoles juives se développent en région parisienne et dans certaines métropoles. De toutes ces péripéties, le livre ne dit rien, restant sur les hauteurs de la philosophie. Comme si l’école laïque gardait sa valeur émancipatrice pour toute la République quelle que soit la proportion de ses enfants qui y échappent.

Ensuite sur le colonialisme et le racisme. CM écrit (p.68) « La laïcité exige cet humanisme partagé depuis la Renaissance et les premières batailles d’idées contre l’expansion coloniale au nom de l’unité de l’espèce humaine et de l’égalité naturelle parmi les hommes. Et même si sa mise en œuvre a pu côtoyer la colonisation à l’époque de la Troisième et de la Quatrième Républiques, ce n’était pas le concept en lui-même qui portait cette vision impérialiste, mais bien la conception déformée de ses défenseurs en raison d’une réduction de l’universalisme à l’uniformisme dans le cadre d’une relation de domination, ce qui est contraire à l’essence républicaine et à l’aspiration démocratique qu’on vient de rappeler du concept de laïcité. Il est clair en conséquence que laïcité et racisme sont absolument incompatibles. Il va de soi, mais il est toujours mieux en le disant tant les usurpations du concept sont légion, qu’une république laïque ne peut supporter sans contradiction le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie, le colonialisme comme toutes les formes de haine et de discrimination. »

Racisme et colonialisme tout au long des 3° et 4° républiques étaient donc des scories, l’enseignement laïque pouvait contenir la défense et l’illustration de la colonisation et du racisme sans que cela entache le concept de laïcité, même si les promoteurs de l’école laïque étaient eux-mêmes les promoteurs du colonialisme, comme Jules Ferry et Emile Littré dont CM nous dit qu’ils étaient « frères en loge ».

Quant au racisme structurel d’aujourd’hui, il ne sera rien dit. Aucun des concepts qui font débat dans la cité -islamophobie, antisionisme, rromophobie… – n’est évoqué.

Et l’égalité hommes-femmes ? Ce n’est pas un sujet. Là encore, au niveau du concept, il n’y a pas de problème. Le mot « femmes » apparaît au détour d’une phrase sur la protection sociale page 82. « Il s’agit(…) de penser la protection de tous en tant qu’hommes et femmes, la protection contre les aléas de l’existence, les revers de fortune, la protection contre l’exploitation au travail (…) ». Pas un mot sur le fait que tout au long de la Troisième république l’égalité hommes-femmes n’a jamais été à l’ordre du jour, et que les défenseurs de la laïcité n’étaient pas les derniers à argumenter que donner le droit de vote aux femmes serait le donner aux curés qui les inspiraient. Soit dit en passant, sur la quarantaine d’auteurs cités par CM tout au long du livre, de Spinoza à Péna-Ruiz, aucune femme ne saura se glisser.

De quoi la république sociale est-elle le nom ? Si l’on voit bien ce que sont dans leur pureté les concepts de laïcité, d’égalité, de liberté et de fraternité, la république sociale qui se définit par ces concepts parvient-elle à les réaliser ? La référence à la Commune de Paris ne dit pas jusqu’où doit aller la lutte contre les dominations. CM, au-delà de l’égalité en droits (« ce qui est bien le moindre des espoirs que l’on puisse poursuivre » p.108), nous dit que « c’est la question de la tension vers l’égalité réelle tout en respectant les choix individuels qui est posée ». Et même « la lutte contre toute forme de domination économique et sociale est ici une prémisse » (p.109). CM en appelle-t-il en conséquence à une révolution anticapitaliste ? L’ambiguïté demeure quand la république laïque et sociale a pour référence Les jours heureux et le programme du CNR.

Contre le terrorisme, l’athéisme ? Cela n’est jamais dit. Sauf que l’auteur mis en exergue « pour ne pas conclure », c’est Ernest Lavisse dont la laïcité consiste à ne pas « interdire le rêve et la perpétuelle recherche de Dieu », à « ne pas vouloir violenter », « ne pas mépriser les consciences encore détenues das le charme des vieilles croyances ». Et si ce n’est point haïr les Eglises, « c’est combattre l’esprit de haine qui souffle des religions et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de ruines ».

L’athée convaincu que je suis pourrait ne pas être choqué par une telle opinion. Mais elle me gêne quand elle introduit une conclusion où CM nous explique qu’il finit « d’écrire ces lignes au moment où l’abominable attentat de la promenade des Anglais à Nice ensanglante le 14 juillet de cette année 2016 déjà collectivement si triste. » En concluant sur un espoir, « celui de voir les lumières de la raison l‘emporter sur les obscurités du fanatisme », ne renvoie-t-il pas ce fanatisme à l’esprit de haine qui souffle des religions, ce qui, soyons francs, n’est qu’un des vents que ces religions peuvent porter ?

Bref, un livre qui pour moi non seulement n’épuise pas le sujet, mais n’aide pas le lecteur d’aujourd’hui à mener la nécessaire bataille laïque.

André Rosevègue

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Une réponse à “Comprendre la laïcité avec Christophe Miqueu ?

  1. Il est incontestable qu’il a fallu arracher l’instruction des enfants de l’église catholique, ça a été un réel combat. Les « hussards noirs » de la République ont sorti nombre d’enfants d’ouvriers et de paysans de l’ignorance, il faut au moins le reconnaître.

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