La mort en noir et blanc. Entretien avec Itvan K.

Je ne crois pas au destin, à la prédestination, je sais que le futur n’est pas écrit. Par contre, je crois au hasard. A condition de se mettre d’accord sur sa définition.

Bref, un jour, il y a de cela plusieurs mois, quelques jours après l’affaire Théo, je passe faire un tour rue Noguères, un des spots du street art dans le 19ème arrondissement de Paris, près de Jaurès. Sur le mur formant un des côtés de cette rue piétonne, se côtoient le pire et le meilleur. Des nombreux graffs ; je n’ai rien à en dire ; j’ignore les codes du graffiti. Et, une grande fresque dont le sujet, la composition, le traitement m’intéressent. J’écris un billet pour partager mon intérêt1. Quelques mois, plus tard, par hasard, rue Ordener, sur le mur de la SNCF, qui est un spot du 18ème arrondissement, je vois une fresque des mêmes street artists, Itvan K. et Lask, abordant un autre sujet tout aussi politique que le premier, avec une esthétique très voisine de la fresque de la rue Noguères. Une figure centrale peinte par Lask entourée de signes rouges et un décor dessiné en noir sur fond blanc. Intéressé par la composition savante et l’opposition entre la couleur et le décor noir et blanc, tout de go, j’y consacrai également un post2. Ayant laissé du temps au temps, après une très nécessaire décantation, je compris qu’outre l’audace d’aborder des sujets sociaux et politiques « brûlants », c’était l’originalité du dessin du décor qui avait le plus suscité mon attention.

En fait, à bien y regarder, dans les deux fresques, le rapport sujet/décor est, par rapport aux codes de la peinture académique, reconsidéré. Souvenons-nous des tableaux des grands maîtres italiens de la Renaissance ou du Flamand Rubens. Si l’atelier de Rubens a produit des milliers de tableaux, le maître n’a pas tout peint avec ses petites mains. Ils ont été produits par son atelier : Rubens a recruté de bons peintres flamands et chacun faisait ce qu’il faisait de mieux (les motifs végétaux et les fleurs, les fraises et les dentelles, les étoffes etc.). Le maître peignait les visages (et encore, pas tous !). Quant aux paysages qui commencent à apparaitre dans la peinture hollandaise du XVIème siècle, ils étaient le plus souvent sous-traités à des ateliers « spécialisés ». C’est dire assez que les éléments de décor avaient pour fonction essentielle de mettre « en majesté » le sujet principal.

Dans les fresques d’Itvan K. et Lask, il en est tout autrement. Décor et sujet sont porteurs de la signification. Le décor n’est pas là pour décorer ! Et cette découverte, au demeurant bien modeste, est un fil sur lequel j’ai tiré pour savoir d’où venait mon intérêt (je suis de ceux qui pensent que notre intérêt pour une œuvre relève d’une alchimie intime, un mystère qui ne se laisse pas percer au premier regard). Le fil m’a mené dans l’atelier d’Itvan K. qui a eu la gentillesse de me recevoir. 

Sur deux murs de son atelier, une longue fresque qui constitue pour moi, une défense et illustration de son talent bien particulier. Avant d’aborder le commentaire de sa fresque, précisons qu’Itvan comme Cerbère a trois têtes : une tête pour les fresques dans la rue, le plus souvent en collaboration ; une autre pour le dessin aux pastels et encres qui conjugue la géométrie des sujets, leur étrangeté et la couleur ; une troisième pour la lithogravure où son dessin à l’encre de Chine est d’une rare qualité et d’une singulière beauté. 

Revenons à la fresque qui, provisoirement, est peinte sur les murs mêmes de son atelier. Elle a des traits remarquables (au sens où on parle en géométrie de qualités remarquables). Au premier chef, sa composition. Elle s’organise autour d’une diagonale qui traverse le coin formé par deux murs. Elle réunit deux espaces blancs par des formes noires. La fresque n’est ni prisonnière de la géométrie des murs de l’atelier ni de l’axe fort qui la structure. Avec élégance, le dessin échappe aux contraintes euclidiennes sans rompre l’unité. Il s’écarte du dessin d’architecte ou des contraintes recherchées du Bauhaus et de ses resucées. C’est bien davantage une impro sur une ligne mélodique d’un jazzman que la boite à rythme impersonnelle d’un rappeur.

Une composition belle comme la dentelle de Calais que faisait ma grand-mère. Une rupture avec le dessin des géomètres, un esprit de finesse. Les immeubles dessinés, les éléments d’architecture ne connaissent pas l’angle droit, la perpendicularité, le compas ou l’équerre. Le dessin est précis mais n’obéit pas aux normes de la représentation traditionnelle. Le trait reste vivant ; il témoigne de la trace laissée par la main de l’artiste. 

Si la fresque donne la part belle au trait, il s’oppose aux grisés des nuées. Les nuages de poussière soulevés par l’effondrement des habitations, à moins que ça soit des flammes qui consomment les ruines. Nuages/flammes/nuées sont traduites par des formes dont les limites se confondent avec le blanc du mur. Leurs formes indécises, imprécises, contrastent avec la vigueur du trait noir. Le trait précis et fin, sa définition, sa netteté s’oppose dans le même temps aux surfaces noires peintes avec dynamisme. Des couples se forment : trait/surface, trait noir/ dilution du trait-grisés. 

Noir du trait/ gris des projections de la bombe aérosol, précision/ imprécision, il faudrait dire un mot du blanc. J’ai jusqu’à maintenant beaucoup parlé des traces, de leurs formes et de leurs nuances, il faudrait parler du blanc. Le blanc semble absent ; le peintre n’utilise pas de couleur blanche. Pourtant, on conviendra qu’il s’agit d’une œuvre en noir et blanc. Le blanc, c’est le blanc du mur, utilisé comme une « réserve ». Il crée les gris, il colore des surfaces, il renforce le contraste avec le noir du trait. La proximité des surfaces blanches et du fond blanc crée une imprécision de la délimitation des formes.

L’émotion est toujours première, la raison raisonnante toujours seconde. Pourquoi suis-je ému par les scènes peintes par Itvan ? Je crois l’avoir compris après avoir vu récemment des photographies des villes martyres de Syrie. Que voit-on ? Des bâtiments que nous reconnaissons et que nous pouvons nommer : le minaret d’une mosquée, un immeuble ruiné mais debout et un amas indistinct de gravats. Les Hommes sont invisibles, ou presque, dans cette démesure du paysage. A la précision des ruines s’oppose l’indistinction des gravats. La couleur est partie ; ruines et gravats ont la même couleur. Dans la peinture d’Itvan K., la destruction est monochrome et au précis s’oppose l’imprécis ; au solide, la nuée.

La mort et ses œuvres n’ont pas les chatoyantes couleurs de la vie ; ses couleurs sont fortes, intenses, comme le noir et blanc. 

Richard Tassart

Notes :

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