Derrière les récits sur l’emploi, les rapports sociaux de travail


Dans son introduction, introduction-de-nicolas-latteur-a-son-ouvrage-travailler-aujourdhui-ce-que-revele-la-parole-des-salaries/, publiée avec son aimable autorisation ainsi que celle des Editions du Cerisier, Nicolas Latteur aborde, entre autres, l’invisibilisation des salarié-e-s, la notion d’« emploi », les litanies sur le « coût du travail » et la « compétitivité », la détérioration des conditions de travail et de salaires.

« Ce livre invite précisément le lecteur à partir à la rencontre de salariés qui racontent leur travail. Nous voulions rencontrer une diversité d’expériences et comprendre ce qui se joue dans le travail aujourd’hui. Quels regards des salariés portent-ils sur leur travail ? Comment a-t-il évolué ? Comment peuvent-ils intervenir sur lui, sur ses conditions ? Comment voient-ils l’organisation de leur travail ? Comment envisagent-ils de poursuivre leur emploi jusqu’à bien plus tard que ce qu’ils avaient prévu ? »

L’auteur analyse aussi la condition de salarié-e, « travailler sous l’autorité d’un employeur », la relégation de la parole des salarié-e-s, des stratégies de résistance individuelles et collectives, la légitimation des processus de domination et d’exploitation, les écarts entre le travail prescrit et le travail réel…

Nicolas Latteur souligne la nécessité que « le travail et le salariat soient parlés par les salariés eux-mêmes », la légitimité de la parole aux salarié-e-s, la nécessité « d’une réappropriation collective et démocratique du travail ».

Il parle de conflit social (et de soutien aux conflictualités sociales) et d’arbitrages politiques, des arbitraires bureaucratiques liés aux politiques dites d’activation, des dangers de « la sous-estimation des conditions d’emploi et de travail dans toute démarche émancipatrice », d’auto-organisation démocratique, « Il n’y pas de politique démocratique sans intervention des populations dans le champ où se règle leur propre destinée »…

A travers des entretiens, l’auteur propose donc un passionnant voyage au cœur du salariat. « C’est à un vaste voyage dans la condition salariale que le lecteur est convié. Celle-ci est généralement soit ignorée soit naturalisée pour décrire l’emploi et les conditions de travail ».

Il rappelle aussi que le salariat est un rapport social, « qui sépare celles et ceux qui tentent de vendre leurs forces de travail sur le marché de ceux et celles qui peuvent décider de les acheter pour leur mise en œuvre productive », qui hiérarchise et produit « des formes d’exploitation, de domination et d’aliénation », que ce rapport est « irréductible à toute pacification ». Il en découle des résistances permanentes, clandestines ou non. Contre les prétentions à décrire les orientations économiques et les choix organisationnels comme rationnels, il est nécessaire d’analyser les offensives néolibérales, les volontés politiques de « réformer les consciences des salariés » ou de « les déposséder de toute légitimité à définir collectivement les fins et les moyens de leur travail »…

Le rapport salarial doit être compris comme un élément du fonctionnement du capitalisme, du régime historique d’accumulation du capital. Les normes et les contraintes sont des décisions imposées aux salarié-e-s.

Et derrière le discours sur l’emploi, l’entreprise (concept inadéquat invisibilisant les actionnaires et les dirigeants), il y a une négation-invisibilisation, des salarié-e-s et leurs conditions de travail – qui seraient une « question illégitime ».

A la construction d’un « horizon » où chacun-e serait « entrepreneur de soi-même », individu-e isolé-e hors de tous rapports sociaux, il importe, comme le souligne Nicolas Latteur de reconfigurer « un projet politique et social visant l’autoémancipation des dominés »…

Plus de quarante salarié-e-s s’expriment, disent leur travail, leurs conditions de travail et de vie, des réalités volontairement invisibilisées par celles et ceux qui n’ont que les mots « emploi », « entreprise » ou « compétitivité » à la bouche. Elles et ils soulignent, à travers des exemples concrets, des dynamiques d’expropriation toujours en cours, des éléments communs à de multiples situations de travail, des formes de refus ou des modalités d’actions individuelles et collectives possibles.

Certains termes et fonctionnements relèvent du cadre institutionnel existant en Belgique. Cela ne gène ni la lecture, ni la compréhension.

Je ne vais ici ni entrer dans le détail des récits, ni même en choisir quelques uns comme illustrations ou symboles. Je n’aborde que certains points généraux, en recoupant des récits de salarié-e-s avec des connaissances acquises dans mes pratiques professionnelles (en tant que salarié du secteur privé puis comme « expert » auprès des comités d’entreprise).

Je souligne combien la description, par les salarié-e-s elles/eux mêmes, des modalités de travail et de leurs réactions est éloignée des récits médiatiques sur les « emplois ». L’usage de ce mot en dit long sur l’absence de connaissance des procès concrets de travail. Les commentateurs et commentatrices, les pseudo-analystes n’ont, en règle générale, jamais travaillé comme salarié-e-s subordonné-e-s dans une entreprise privée. Elles et ils n’interrogent jamais leurs présupposés sociaux, leurs places dans les rapports sociaux, les lieux d’où elles et ils énoncent leurs « balivernes » et leurs phraséologies idéologiques.

Le second point que je souhaite aborder, au delà des différences dans le concret du travail, est le degré de socialisation de plus en plus important des différents travaux. Pour le dire autrement, chaque travail des un-e-s et des autres est très dépendant de ce que font d’autres salarié-e-s. Il faut mettre en relation cette socialisation de plus importante en regard des volontés des directions d’entreprise et des pouvoirs publics d’individualiser les salaires et les responsabilités. La coopération permanente est niée. Il en est de même du rapport salarial lui-même – la subordination dans le travail de celles et ceux qui vendent (non leur travail comme l’ânonnent des économistes et des idéologues) mais bien leur force de travail.

Les paroles de salarié-e-s mettent à jour les contradictions internes aux processus de travail, les processus d’extériorisation et de sous-traitance, les différences entre travail prescrit et travail réel (Dans la plupart des entreprise, si les salarié-e-s appliquaient à la lettre les directives de travail, tout s’arrêterait), les détériorations des conditions de travail, la violence des efforts physiques et mentaux quotidiens, les envahissement de la vie hors travail par les nouvelles contraintes de travail… et aussi, les espaces de libertés ou de rébellion,

Il importe de rendre visible le travail et les conditions de travail, le rapport salarial, l’exploitation de la force de travail et les dominations, la dictature des actionnaires, les limites mises à la coopération et à la socialisation par des choix privés contraires aux intérêts du plus grand nombre.

Au début de sa postface, postface-de-sophie-beroud-a-louvrage-de-nicolas-latteur-travailler-aujourdhui-ce-que-revele-la-parole-des-salaries/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions du Cerisier, Sophie Béroud indique: « Faire parler du travail comme activité concrète, comme rapport social, comme source d’exploitation et de dominations multiples, mais aussi comme réalisation de soi : voilà le défi auquel s’est attelé Nicolas Latteur dans ce livre très attachant, aussi riche à mes yeux qu’important. »

La postfacière souligne l’émergence de la parole des salarié-e-s, leur légitimité à dire « ce qui se joue dans le travail » et la « dimension éminemment politique de cette connaissance pratique ».

Elle évoque, entre autres, « les formes les plus brutales et violentes des rapports d’exploitation et de domination qui apparaissent », l’entreprise comme « lieu où s’exercent des rapports de pouvoir, parfois de façon très unilatérale », la persistance d’organisations du travail de type taylorienne, les logiques disciplinaires fortes, les procédures d’« auto-évaluation », les distances entre travail prescrit et travail réel, « la connaissance concrète de ce qui se joue dans le travail », les relations entre engagements et « misère du monde du travail », les droits d’expression et les représentations collectives dans la sphère du travail, les modalités d’action, les constructions de liens avec d’autres types de collectifs, les syndicalismes, « Il ne s’agit pas pour les syndicalistes d’être des experts, reconnus comme tels par les parties adverses ou les autorités publiques, d’être des professionnels de la représentation. Il s’agit au contraire d’être les chevilles ouvrières qui vont faire émerger cette parole individuelle des salariés pour construire du collectif, pour mettre en œuvre une démarche réflexive sur le sens de leur travail, mais aussi sur les façons de produire des biens et des services, sur leurs usages. En faisant de la connaissance que les salariés ont de l’organisation du travail et des savoirs pratiques qu’ils ont développés pour améliorer celle-ci, le socle de l’action syndicale, l’objectif consiste à profondément renouveler celle-ci et à la démocratiser. »

Sophie Béroud termine sur trois défis et leur imbrication : « Le premier consiste à adapter l’outil syndical à la structuration des entreprises, aux usages par les grands groupes des sous-traitances en cascade, des filiales, des « franchises », à leur recours à l’externalisation de la main-d’œuvre vers des petites entreprises où les salariés sont encore plus exposés aux différentes formes de précarité. Le second passe par un renouveau des pratiques de représentation afin de réfléchir à la façon dont le syndicalisme en tant qu’espace social est lui-même traversé par différents rapports de domination (rapports sociaux, de sexe, de classe, racialisés, mais aussi générationnels). Et le troisième défi, indissociable des deux premiers, est justement celui de partir du travail comme expérience concrète, individuelle et collective, expérience profondément ambivalente et contradictoire dans le cadre du rapport salarial, pour faire de la connaissance pratique des travailleurs le fil d’un nouveau projet d’émancipation »

Une belle invitation à penser et à agir pour un « nouveau projet d’émancipation ».

Loin des idéologies sur l’« emploi », un ouvrage indispensable pour saisir des paroles de salarié-e-s, pour analyser aussi ce qu’est réellement le travail, ce que sont les dynamiques construites par les pouvoirs publics et les dirigeants des entreprises… Un outil pour questionner ensemble les formes d’actions collectives possibles et identifier les alternatives dans et hors le travail…

.

Nicolas Latteur : Travailler aujourd’hui. Ce que révèle LA PAROLE des salariés

Editions du Cerisier, Cuesmes (Mons) – Belgique 2017, 428 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s