« Quoi, ma gueule ! Qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ? », Grégos, sculpteur.

Un artiste qui colle avec un pistolet plus de 1000 masques représentant son visage, non seulement à Paris, mais dans plus de 18 villes étrangères, ça interroge ? Un sculpteur dont on peut se payer la « gueule » pour 50€ pour les grandes, 20€ pour les moyennes, 10€ pour les petites, c’est pas banal ! 

C’est pourtant l’histoire de Grégos et d’un projet artistique d’intervention dans l’espace urbain. Un projet dont il convient de raconter la genèse mais également le naufrage.

Passons sur les années d’apprentissage à Gonesse et à Villiers-le-Bel dans la banlieue parisienne ; le tag d’abord pour arriver à la sculpture (je vous la fais courte !). Rentré des Etats-Unis, en 2006, Grégos a l’idée de faire un moulage de son visage, tirant la langue. Un autoportrait, réalisé avec de l’alginate, poudre comestible à base d’algues dont se servent les dentistes pour les empreintes dentaires. Grégory, c’est son prénom, utilise ensuite du plâtre polyester afin que le visage prenne vie en durcissant. Le moule en silicone permettra alors la production de séries. Nuitamment, armé d’un pistolet (à colle), sur son scooter, vers les deux plombes du mat, Grégos roule dans Paris endormi et colle à hauteur d’homme, ses masques. Il en collera beaucoup dans son quartier, Montmartre, mais le hasard des parcours fait partie du jeu. 

Au hasard des collages correspond le hasard des découvertes. C’est ludique, c’est comme un jeu de piste ou plutôt comme le blaze du tagueur qui marque son passage, disant au chaland : « Moi et les mecs de mon crew, on est passés là ». Sauf qu’entre les crews la « concurrence » est vive ! C’est à celui qui marque le plus de lieux, celui qui bombe son blaze dans les endroits interdits et inaccessibles. 

Les masques blancs des premières années vont se complexifier. D’abord, de nouveaux moulages traduiront des émotions différentes. Actuellement, cinq expressions sont en magasin : la moquerie (la langue tirée d’origine), le sourire, le baiser, la tristesse, le souffle. Dans le même temps, les « visages » de Grégos intéressent… Au point d’être volés ! Seule parade, les coller, à environ deux mètres du sol, pour limiter les vols et les dégradations, pour permettre une observation presque en vis-à-vis. 

Diversité (toute relative) des émotions, recherche sur le graphisme et la couleur des masques. Les masques blancs parce qu’en plâtre, vont être peints. Peints par Grégos et aussi objets de belles collaborations ; avec des artistes étrangers (Argyros Nouvaki, Grèce, Henrik Jensen, Danemark, Johan Storm, Belgique, Annette Cartozian, Etats-Unis) et des Français (Monkey, Sylvia Sabes, Nowart, No Rules Corp, Artof Popoff). 

Insensiblement, le temps passant, le projet change de nature. Trouver dans la Ville, sur les murs, des visages, à notre hauteur, dans un curieux face à face, est troublant. Voir un autre visage, c’est comme voir un autre. Un autre dont la précision de la fabrication intrigue. Un autre qui exprime une émotion à laquelle nous réagissons. Les émotions, nous le savons, ne passent pas par le filtre des « fonctions cognitives », comme disent les chercheurs en neurosciences. Nos neurones-miroirs répondent au spectacle codé de l’émotion (quelle que soit notre culture, notre visage reflète nos émotions par des traits distincts), par l’empathie (nous partageons l’émotion que nous voyons). Ce partage est constitutif de notre nature (quoique certains animaux aient également des attitudes et des postures traduisant l’empathie !) Bref, lire une émotion sur un visage, fut-il de plâtre, provoque une réaction empathique qui peut être, dès qu’elle accède à la conscience, masquée (masquée par un rire, par un sourire, par des paroles spontanées etc.) En fait, ces réponses sont des réactions en abime (je vois un visage exprimant la tristesse par exemple, les traits de mon visage miment la même émotion, pour éviter le ridicule de la situation, je cache mon empathie pour un masque par une dérision de moi-même.) Le trouble est le pare-feu de l’émotion partagée. 

Par ailleurs, consciemment ou non, nous sommes tentés d’établir une relation entre le visage de plâtre et l’environnement dans lequel il est collé. Ce visage qui tire la langue, collé dans le Passage des Abbesses, de qui se moque-t-il ? Des bobos qui ont transformé ce quartier il y a encore peu populaire, en un lieu où il faut être ? Dès le départ, compte tenu du hasard des collages, il était vain de chercher une quelconque relation entre le visage de Grégos et l’endroit où il était collé.

Le masque brut de décoffrage, en plâtre, sans aucune décoration, est devenu « une œuvre d’art ». En portant, des messages de Grégos dans un premier temps, ils sont devenus des supports superfétatoires de mots qui se suffisent à eux-mêmes. La collaboration avec d’autres artistes a porté essentiellement sur la « déco » du masque. Aux visages aux émotions figées qui interpellaient les badauds, authentique trouvaille, se sont substituées des « objets d’art ». C’est pas mal, mais c’est autre chose.

Il en est de même avec les récentes évolutions du masque de Grégos. L’artiste a ajouté d’autres éléments (des mains par exemple). Le masque comme un Lego est devenu un élément de composition de fresques. Quand on mélange le tout, ça donne une peinture sur une plaque de bois, des masques peints qui représentent autre chose qu’eux-mêmes. 

 Le projet d’intervention plastique en s’enrichissant (formes, couleurs, élément basique de compositions etc.) s’est étiolé pour finalement disparaître. Je sais que le mieux est l’ennemi du bien, l’évolution de ce projet en est une illustration. 

Je tire de cette histoire, triste, deux enseignements. Le premier porte sur la valeur des œuvres. Soyons clair, un masque en plâtre d’un monsieur que je ne connais pas, n’a pas (ou peu !) de valeur. Ni le matériau, ni le process de fabrication (d’une évidente simplicité) n’apportent de valeur au masque. C’est le projet original qui avait une valeur. Toute la difficulté pour l’artiste est de convertir l’intérêt d’un projet artistique en valeur commerciale (Eh oui, il faut bien vivre ! Acheter les matériaux, etc.) Il en est tout autrement du masque funéraire ! Les moulages des visages des défunts célèbres étaient chose courante au XIXème siècle. Mais, ce qui fait leur valeur, ce n’est ni le plâtre, ni l’unicité de l’objet, mais la conservation des traits du cadavre (même si les sculpteurs qui réalisaient ces moulages avaient tendance à en rajouter, rajouter dans le pathos pour certains, dans l’embellissement pour d’autres). Dès le milieu du XIXème siècle, la conservation sera assurée soit par les moyens traditionnels (peinture, sculpture), soit par une nouvelle technique : la photographie. 

Les masques funéraires ont disparu de notre culture, chassés comme tous les attributs de la mort et du deuil. Cachez cette camarde que je ne saurais voir ! Le masque de Grégos qui est une expression figée d’une émotion évoque par trop la mort pour avoir une chance de… survivre !

Richard Tassart

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