Esthétique gothique, Éric Lacan, Le Mur 12, octobre 2017

Je me garderais bien de faire l’histoire des représentations de la mort, de ses attributs et de son sinistre cortège (le cadavre, le squelette, les os, les tombes, le corbeau, le sablier, etc.) « Vaste programme », trop ambitieux pour mes modestes connaissances. Disons pour être bref que toutes les sociétés, de tous temps ont représenté, pour des raisons différentes, « le dernier voyage ». Dans notre culture occidentale la complaisance de sa représentation est intimement liée au romantisme qui a été décliné dans tous les arts. Par des chemins différents, un street artist français, semble être l’épigone de ce mouvement artistique. Dans la rue et sur ses toiles, Éric Lacan décline avec constance les thèmes principaux attachés à la représentation de la mort. La fresque qu’il a réalisée en octobre à la demande de l’association Le Mur 12 à Paris illustre son talent si singulier.

La fresque est de grandes dimensions ; elle est haute de plus de deux mètres et longue d’environ vingt mètres. C’est un collage particulier : les modernes pédants parlent plutôt de « paper cut ». Cette expression permet de distinguer deux techniques : la première, la plus simple, consiste à peindre ou à imprimer sur une feuille de papier une œuvre ; la seconde est le collage de plusieurs feuilles préalablement dessinées ou peintes dont les sujets ou les motifs ont été découpés. Éric Lacan a peint à l’atelier sur des feuilles de papier des « portraits » de femmes et des éléments de décor. La technique du paper cut qu’il utilise dans la rue et en galerie offre la possibilité de superposer des feuilles. Le sujet de la fresque est, par rapport, à l’ensemble de son travail, caractéristique de son univers plastique ; quatre portraits de femmes mortes, le reste appartient au décor. Des femmes d’une grande beauté, à en juger par de qui reste de leurs corps, le temps ayant commencé son œuvre de destruction. Ce ne sont pas des belles femmes sur leur lit de mort. Pas davantage des squelettes. Pas encore. Elles gardent des attributs du vivant (des yeux et un regard par exemple) alors que la chair décomposée laisse apparaître les os. Les portraits différents mais semblables illustrent le temps de la métamorphose du corps en squelette. L’artiste ne peint pas la décomposition proprement dite mais il crée un artefact poétique d’un passage, de vie à trépas.

La fresque n’est pas une scène. Lacan juxtapose quatre portraits, les deux portraits centraux se font face, ils sont complétés sur leur droite par deux autres portraits faisant pendant. C’est bien davantage une galerie de portraits. Le reste est un décor (les fleurs, la tête de mort coiffant une femme, les branches, les feuilles). Il y mêle des éléments végétaux et un crâne symbolique.

L’œuvre est construite sur de fortes et évidentes oppositions : vie/mort, blanc/noir, vivant(le végétal)/ l’inanimé (le crâne). Ces oppositions « attendues » sont nuancées par une palette plus riche : certes le noir domine le chromatisme mais il est pondéré par de chaudes dilutions de « sépia ». Les ocres, les terre de Sienne sont utilisés en lavis pour réduire l’écart entre le noir du trait et des aplats et le fond et sont également utilisés pour colorer les éléments du décor (les fleurs, les branches, les fleurs etc.). Les papiers découpés peints de plusieurs nuances de bruns, juxtaposés et superposés, composent un tableau d’une grande variété de tons où l’artiste décline savamment une riche palette allant du noir aux bruns plus ou moins intenses. On aura compris que le dessin, le papier découpé, la mise en couleurs témoignent d’une rare sophistication.

Précision et élégance du dessin, recherche d’une palette complexe ayant comme bornes le noir et le blanc et marquée par une gradation des bruns appliqués en lavis, rigueur toute académique de la composition (un motif central et deux pendants), autant de marqueurs d’une esthétisation du thème. Chez Lacan, la mort et son cortège sont beaux. Ultime opposition. A la terreur du cadavre se substitue une image d’un extrême raffinement plastique.

Ce paradoxe a bien sûr suscité des questionnements. Nombreux sont ceux qui voient dans son œuvre une fascination pour la mort. Dans des entretiens récents, il développe l’idée contraire :

« Mettre l’accent sur le déclin c’est jouir de tout ce qui n’est pas le déclin. »

« La mort est présente de manière formelle mais en réalité c’est la vie qui est présente. Je n’ai absolument pas de fascination pour la mort. »

« Pour moi les crânes ne représentent pas la mort mais la présence la plus inoffensive de l’homme. »

Ainsi, à l’en croire, ce qui l’intéresse dans la mort c’est la vie. Je n’en crois pas un mot ! Son projet n’est pas une traduction graphique d’une métaphysique. La vérité est ailleurs ! Il suffit de relire ses interviews pour mieux la cerner. Il confie que : « Ainsi mon leitmotiv est de « créer » des images fortes émotionnellement parlant. Une volonté que l’on retrouve dans la forme, par des contrastes forts, mais surtout dans la confrontation de sujets souvent antagonistes (la vie / la mort, le beau / le laid, la peur…). Certaines parties de mes peintures sont très soignées dans le détail, mais la toile est rayée, profanée. Il est possible de trouver de jolies fleurs délicates (mais vénéneuses) dans la gueule de chiens à la dentition effrayante. Tout cela est très excitant à produire, tout comme d’observer les réactions, bonnes ou mauvaises du spectateur. » « Mon univers s’est développé ainsi dans la rue, par jeu, par goût pour les ambiances sombres, je ne me suis jamais interdit quoi que ce soit dans les sujets représentés parce que c’est une activité liée au plaisir. »

En résumé, d’abord attirer l’attention par le fond et la forme, et jouer avec le spectateur. Un jeu de l’esprit, fondé sur un défi (rendre belles des choses qui provoquent l’effroi). Le défi n’est pas une interrogation existentielle (embellir la décomposition du corps, n’est-ce pas glorifier les formes du vivant ?), mais un défi de peintre. Simplement.

Lacan nous donne des pistes en faisant état des influences qui marquèrent son itinéraire : « J’ai toujours eu une certaine attirance pour la gravure et sa « force de frappe visuelle » (Dürer, Gustave Doré, Von Bayros, Charles Dana Gibson…), autant « d’écoles » qui ont alimenté ce petit monde qui valorise plus la suggestion que le message clairement affirmé. »

Éric Lacan prolonge cette tradition. Il la renouvelle en intégrant la technique des papiers découpés, en diversifiant les sujets, en rompant volontairement avec les représentations antérieures, en apportant un soin extrême à l’exécution, en changeant la gamme des couleurs.

Certes sa peinture n’a pas la portée religieuse des Vanités et je n’y vois aucun discours sur la vie et la mort. Somme toute, a-t-on besoin de la peinture pour y penser ? Je suis de ceux qui considèrent, à tort ou à raison, que la peinture est sa propre finalité.

Richard Tassart

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