Introduction d’Elliot Liu à son ouvrage « Révolution et contre-révolution en Chine maoïste »

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

À l’échelle mondiale, la Révolution chinoise a été l’une des révolutions les plus importantes qu’a connues le 20e siècle. Elle a renversé un système dynastique qui avait dirigé la Chine pendant plus de deux mille ans. Durant cette période de rapide modernisation, les mouvements anarchiste et communiste se sont développés en Extrême-Orient, et deux décennies d’une guérilla paysanne mobile ont abouti au triomphe du projet d’un État socialiste. Enfin, une série de conflits extérieurs et de soulèvements internes, qui ont conduit le pays au bord de la guerre civile, ont conduit à l’émergence d’une forteresse capitaliste qui marquera le cours du 21e siècle. Un des produits de cette riche expérience historique est le maoïsme.

Le terme de « maoïsme » est utilisé pour décrire la synthèse de la théorie et de la stratégie que Mao Zedong a développée des années 1920 aux années 1970, avec ses alliés au sein du Parti communiste chinois. Différents courants politiques utilisent ce terme pour mettre en avant des éléments de la pensée et de la pratique de Mao, car dans ses différentes itérations, le maoïsme a eu un grand impact sur la gauche révolutionnaire américaine.

Dans les années 1960, de nombreux groupes des mouvements de libération, noir, chicano ou portoricain et plus tard le New Communist Movement, ont trouvé dans la Chine une inspiration. L’influence de Mao perdure aujourd’hui, non seulement dans des groupes bien établis, comme le Revolutionary Communist Party et les deux Freedom Road Socialist Organizations, mais aussi dans des groupes plus jeunes, comme le Revolutionary Student Coordinating Committee et le New Afrikan Black Panther Party-Prison Chapter1. Si une vague de mouvements sociaux devait apparaître aux États-Unis dans les années à venir, la composante maoïste serait un élément significatif de son aile révolutionnaire.

En raison de la persistance du maoïsme, les révolutionnaires d’aujourd’hui doivent s’interroger : quelles sont ses fondations dans ses diverses formes ? Dans quelles circonstances ces éléments sont-ils apparus et comment leur contexte les a-t-il façonnés ? Comment ces idées ont-elles été interprétées et appliquées dans les mouvements révolutionnaires ? En quoi cette politique peut-elle être une aide ou un obstacle au développement d’un mouvement révolutionnaire aujourd’hui ? Cet ouvrage propose un ensemble de réponses préliminaires à ces questions. Dans les pages qui suivent, je propose, pour les militants qui connaissent peu cette séquence, un bref survol de cinquante années d’expériences révolutionnaires chinoises et je contextualise historiquement les principaux éléments de la politique maoïste. Ce faisant, j’effectue une analyse critique d’un point de vue anarchiste et communiste de la Révolution chinoise et de la politique maoïste.

Bien que je sois en désaccord avec lui sur des points particuliers, mon travail sur la Révolution chinoise s’approche des grandes lignes des principales considérations développées par Loren Goldner (2012) dans son étude controversée. La Révolution chinoise a été une remarquable guerre paysanne conduite par des marxistes-léninistes. Prenant la direction d’un pays sous-développé, en l’absence de révolution mondiale, le Parti communiste chinois a agi comme une bourgeoisie de substitution, développant l’économie d’une façon qui peut être caractérisée de « capitaliste d’État ». Les principes d’exploitation et d’accumulation, autour desquels la société chinoise a été organisée, ont transformé le parti en une nouvelle classe dirigeante dont les intérêts sont distincts de ceux du prolétariat et de la paysannerie.

L’aile acquise à Mao dans le parti a tenté d’éluder les problèmes de la bureaucratisation et de l’autoritarisme en s’appuyant sur l’expérience soviétique comme un guide et un faire-valoir. Mais, même lorsqu’ils en appelaient au mouvement populaire, Mao et ses alliés ont été continuellement obligés de choisir entre accepter le renversement du système qui garantissait leur position de classe ou réprimer ces mêmes forces populaires qu’ils disaient représenter. Mao et ses alliés ont constamment choisi la dernière solution, s’opposant à l’activité révolutionnaire autonome du prolétariat chinois et, en dernière instance, ouvrant la voie à une domination ouvertement capitaliste après la mort de Mao.

Mon approche des différentes composantes de la politique maoïste varie selon le champ abordé, qu’il soit philosophique, théorique, stratégique ou méthodologique. De façon générale, je considère le maoïsme comme une critique interne du stalinisme qui n’arrive pas à rompre avec ce dernier. Pendant des années, Mao a développé une compréhension critique de la société soviétique et des symptômes négatifs qui en émanaient. Mais il n’a pas décelé les causes de ces symptômes dans les relations sociales capitalistes en vigueur en URSS et a conservé les nombreuses conceptions qu’il partage avec le modèle stalinien et entretient dans sa pensée. Mao reste donc fondamentalement stalinien, en critiquant l’URSS depuis une position théoriquement et en pratique. Ce livre se veut une première tentative d’interrogation des concepts maoïstes dans cette perspective. Il reviendra à d’autres militants d’approfondir ce travail. C’est lorsque le maoïsme est soumis à une critique immanente et « digéré » de cette façon qu’il devient possible de réassembler des composants du maoïsme dans un projet politique cohérent et adéquat pour la situation actuelle.

Pour approfondir notre analyse, nous devons examiner l’immense arc de l’expérience révolutionnaire chinoise. Nous commencerons par la transition de la fin du 19e siècle au début du 20e siècle, lorsque la Chine moderne est née dans le labeur et le sang.

Elliot Liu : Révolution et contre-révolution en Chine maoïste

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_22_iprod_710-revolution-et-contre-revolution-en-chine-maoiste.html

Syllepse, paris 2017, 224 pages, 10 euros

1. NdT : Le Revolutionary Communist Party (RCP), l’une des organisations maoïstes les plus influentes aux États-Unis, est issu en 1975 de la Bay Area-Based Revolutionary Union. Il est souvent critiqué dans la gauche pour son style organisationnel dogmatique et le culte de la personnalité qui entoure son président Bob Avakian. La Freedom Road Socialist Organization est née d’un regroupement de groupes communistes « antirévisionnistes » en 1985. En 1999, la Freedom Road a éclaté en deux fractions concurrentes du même nom mais militant dans différentes parties du pays. Le Revolutionary Student Coordinating Committee, qui s’est dissous au début de 2016, était une organisation maoïste étudiante active à New York et à Philadelphie et qui s’était associée à la perspective de fondation d’un nouveau parti avec des collectifs dans plusieurs villes dont Los Angeles, Austin et Kansas City. Le New Afrikan Black Panther Party-Prison Chapter est une organisation de prisonniers fortement influencée par le maoïsme et fondée par Kevin « Rashid » Johnson en 2013. Le NABPP-PC n’a pas de relation avec le plus connu New Black Panther Party, une organisation nationaliste bourgeoise connue pour ses conceptions réactionnaires sur le genre et la question de classe.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s