Pichi et Avo, le jeu des apparences

Depuis 2006, Pichi et Avo, deux street artists espagnols de Valence font œuvre commune. Commune,  au point de fondre leurs patronymes respectifs en « Pichiavo ». Les premiers temps de leur collaboration ont été marqués par l’originalité des sujets abordés et surtout par la dimension des œuvres, immense. Les thèmes croisent la peinture des corps et l’inattendu. Un genre de queue de comète du surréalisme revue par la liberté des artistes urbains. Les critiques mettent alors en avant l’hyperréalisme des œuvres qui, sur la toile, se distinguent par la qualité de l’exécution, l’étrangeté des images, et surtout à un changement d’échelle qui ouvre des points de vue inédits sur le rapport entre l’objet et sa représentation.

Ce ne sont pas les premières toiles de Pichiavo qui vont assurer une réputation internationale au duo « doué – et – prometteur » mais un projet artistique original qui deviendra leur marque de fabrique : sur un même support, le plus souvent un mur, ils vont rassembler dans une représentation unique, statuaire grecque et street art vandale. Nous retrouvons deux traits caractéristiques de leur talent : la maîtrise technique autorisant les deux artistes à reproduire fidèlement des objets et des corps et les dimensions des œuvres qui leur confèrent un aspect monumental soulignant ainsi le thème central, la statuaire antique.

En une dizaine d’années, nos artistes ont acquis une renommée internationale. Les festivals de street art, des institutions prestigieuses du monde entier sollicitent le duo qui décline dans les villes-capitales son projet artistique avec, certains diront, une remarquable constance, d’autres (les envieux, les jaloux, les méchants etc.), qu’ils réitèrent ce qu’ils savent déjà faire sans prendre de risque.

Rendus populaires par les multiples reproductions circulant via les réseaux sociaux, les « murals » de Pichi et Avo sont séduisants et, nous interrogent sur nos choix esthétiques.

Au-delà de la séduction, peut-on tenter en prenant en compte l’ensemble des œuvres murales de proposer une signification. J’en vois deux (et l’autre est le soleil !)

Examinons la première : 

Toutes les fresques ont le même sujet, la reproduction d’une ou de plusieurs statues grecques et un fond constitué de lettrages. L’intérêt immédiat vient de l’effet d’opposition entre le classicisme de la sculpture et les graffs et les tags, formant le « fond » de l’œuvre et allant jusqu’à « recouvrir la statue ». Comme si la statue de marbre était vandalisée par des graffeurs minables. A la blancheur de la statue s’oppose les couleurs criardes du décor. A la beauté immaculée des Antiques s’oppose la laideur d’un mur de nos villes occidentale. Glorification du beau éternel opposée aux murs en déshérence des quartiers pauvres des villes. A la froideur, à la blancheur du marbre, à l’ordre, les couleurs trop vives, sans grâce des bombes aérosols, le désordre et l’anarchie. Accréditer cette interprétation, c’est confondre l’objet et sa représentation. Les « statues » ne sont pas des statues mais des peintures de statues. Pichi et Avo ne vont pas dans les musées chercher des modèles ; il leur suffit d’ouvrir quelque livre d’art, de dessiner la statue au crayon et éventuellement de compléter le sujet par d’autres « copies ». Les statues qualifiées de grecques sont pour la plupart des copies en marbre romaines. Rappelons que les vraies statues grecques de l’antiquité étaient pour le plus grand nombre en bronze et que nous ne connaissons cette statuaire qu’à travers les copies de marbre de riches romains. Rappelons aussi que les copies étaient polychromes. En conséquence, ce que représentent Pichi et Avo, ce sont bien davantage des « idéaux » de statues ; des statues « grecques » telles que notre mémoire en conservent l’image. Elles « représentent » notre héritage culturel occidental, elles le symbolisent. Ainsi la culture classique, du moins son image la plus traditionnelle, serait comme envahie par la sous-culture du street art.

Intéressant mais un peu trop germanopratin, trop intello décliniste. A ce louable effort de trouver un sens et une cohérence à des œuvres, je préfère (et de loin) une autre signification.

L’œuvre que nous admirons est, tout d’abord, une œuvre de street art et l’objet de notre admiration n’est pas seulement la statue mais l’ensemble, statue et street art vandale. Les tags, les graffs sont comme les statues des « copies ». Pichi et Avo n’ont pas tagué leurs murals, ils ont peint « à la manière de », des blazes aux lettrages maladroits old school ; ils ont peint les mots, en anglais, des ados qui écrivent sur les murs pour se prouver à eux-mêmes et aux autres graffeurs qu’ils existent. Pichiavo joue sur un deuxième degré ; ils peignent un mur peint. Peinture des tags et peinture de la « statue grecque » sont placées par eux au même niveau. C’est pas une statue, c’est pas un mur tagué. On joue sur la mise en abîme, le jeu des miroirs.

La peinture de Pichi et Avo est un jeu, certes subtil, mais un jeu de l’esprit. Un jeu sur la notion de représentation. Rien n’empêche d’y trouver d’autres significations. Pour ma part, je préfère le jeu de nos deux artistes à l’éculée antienne du « c’était mieux avant », au discours droitier sur la décadence de notre civilisation, au règne annoncé des Barbares. 

Richard Tassart

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