Une autre histoire de drapeaux rouges

Dans son introduction, introduction-delliot-liu-a-son-ouvrage-revolution-et-contre-revolution-en-chine-maoiste/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Elliot Liu revient sur le long cours de la révolution chinoise au vingtième siècle, les théories et les stratégies de Mao Zedong, les problèmes de bureaucratisation et d’autoritarisme, l’« activité révolutionnaire autonome du prolétariat chinois », la critique interne du stalinisme et ses limites. « Ce livre se veut une première tentative d’interrogation des concepts maoïstes dans cette perspective. Il reviendra à d’autres militants d’approfondir ce travail. C’est lorsque le maoïsme est soumis à une critique immanente et « digéré » de cette façon qu’il devient possible de réassembler des composants du maoïsme dans un projet politique cohérent et adéquat pour la situation actuelle ».

Je ne partage pas les théorisations de l’auteur sur le « capitalisme d’Etat », la « révolution bourgeoise », ni ses analyses en termes de classe concernant le parti communiste chinois ou la bureaucratie étatique. Ni ces propositions ni les propositions alternatives en termes, par exemple, d’Etat ouvrier bureaucratiquement déformé, ne me semblent adéquates pour approcher les ruptures et les périodes « ouvertes » après ces ruptures. Quelles que soient les manières d’aborder ces questions, il reste cependant clair que la Chine n’a jamais été ni « socialiste » ni « communiste ».

Reste qu’il me semble important de revenir sur bien des aspects des processus révolutionnaires sur les territoires chinois, sur la « révolution culturelle », sur les positions et leurs évolutions de Mao Zedong… sans oublier, les lectures a-critiques (pour ne pas dire affabulatrices) des courants auto-nommés « marxistes-léninistes » et reprises à bon compte par les soutiens divers aux exactions, au parti unique, au stalinisme, aux dictatures, quand ce n’est pas aux génocidaires comme au Cambodge…

Elliot Liu revient sur les conquêtes impérialistes, l’appropriation « de pans entiers du pays », la guerre de l’opium, les rébellions ouvrières et paysannes, la naissance du Kuomintang (KMT) et du Parti communiste chinois (PCC), la première révolution chinoise, les propriétaires de terres et les seigneurs de guerre, l’industrialisation des années 1920, l’« étroite direction » du Comitern sur le PCC, les lectures staliniennes du « léninisme », la politique imposée par Moscou de « cesser la construction d’un parti indépendant et de fusionner avec le parti nationaliste KMT » et ses conséquences désastreuses, la répression de masse organisée par le KMT et la purge de toutes les « forces communistes ». Les politiques visant à privilégier les « alliés » nationalistes à la construction de l’autonomie politique des salarié-e-s (pour utiliser un terme d’aujourd’hui) et des paysan-e-s ne furent pas seulement catastrophiques en Chine, elles le furent partout dans le monde (cf les massacres en Indonésie par exemple).

L’auteur analyse le tournant vers les campagnes, la « guerre populaire », les théories de guérilla, la Longue marche, les organisations au Yenan et leur héritage, les réformes agraires et leurs limites, la « ligne de masse » et le refus des activités autonomes des paysan-ne-s, la modération prônée du PCC face aux revendications et aux actions des femmes, la réduction de la « libération des femmes » à leur insertion dans l’activité productive, la non prise en compte du travail de reproduction, la « politique de front uni » et la subordination des luttes à la lutte contre le Japon…

L’auteur discute des positions de Mao Zedong sur la dialectique, les contradictions, la stratégie militaire. L’analyse critique pourrait être approfondie, les écarts entre les « idées » et certaines politiques prônées ou perçues, mieux appréhendées. Quoi qu’il en soit, il s’agit bien de critiques du point de vue de l’émancipation, de l’activité auto-organisée, de la démocratie… Il est important de rappeler, comme le fait l’auteur, les séances d’« autocritique publique » (humiliations et refus des débats démocratiques), les dévotions au parti ou à Mao, les limites à la réforme agraire, les conceptions étapistes de la révolution et le refus de toute activité autonome non contrôlée par le parti…

Le chapitre 3 est consacré à l’après-libération, le parti communiste au pouvoir, la politique d’industrialisation lourde, la collectivisation agraire, la campagne des « Cent fleurs », le « Grand bond en avant », les divergences réduites en « ennemis de classe », la promotion de la production au détriment des revendications ouvrières ou paysannes, l’exploitation intensive des forces de travail (l’obligation de faire des heures supplémentaires), le hukou, les réactions au rapport de Nikita Khrouchtchev au XXe congrès de Parti communiste soviétique, les « campagnes de rectification »… et le déferlement des protestations étudiantes et des grèves ouvrières, les limites au « dissensus », la campagne des « Cent fleurs », le « Grand bond en avant », les catastrophes économiques et les répressions, l’étouffement des « énergies populaires » par le pouvoir d’Etat, les mensonges à tous les niveaux des bureaucrates, la grande famine… « Le coût humain du Grand bond en avant est énorme. Selon les études, les estimations oscillent entre 18 et 45 millions de morts. Le chiffre de 35 millions est sans doute le chiffre le plus probable ». Le chapitre se clôt sur le « schisme sino-soviétique ».

Certains mythes ont la vie dure. La « Révolution culturelle » fut celui de certain-e-s nombreux et nombreuses dans le monde. Elliot Liu souligne comment « Mao tente de contourner la hiérarchie installée du PCC », les contradictions nouvelles de la société chinoise (dont la massification des études supérieures, l’oppression imposée au prolétariat et à la paysannerie), ce qu’il nomme l’« ouverture révolutionnaire », la mobilisation de la jeunesse rebelle et le soutien donné par Mao, les organisations de gardes rouges à Pekin, les campagnes contre la « culture bourgeoise », (Le verbiage et la rhétorique restent assez particulier, tant en Chine que par les supporter-e-s pro-chinois en Europe. Je ne sais si cela a été étudié, mais les phraséologies colorées, les tournures imagées, les insultes employées, les caractérisations expressionnistes furent nombreuses et peu compréhensibles pour les non affilié-e-s), les dénonciations de la corruption des responsables locaux, le bouillonnement du soulèvement et ses dynamiques possibles, les polarisations sociales, une situation de presque « double pouvoir » à Shanghai…

Elliot Liu montre bien comment certains conflits relèvent de « bataille par procuration entre des fractions du parti », l’opposition des intérêts des travailleurs/travailleuses et ceux du parti, le débordement des « objectifs » initiaux, les « inacceptables » revendications « indépendamment du parti », l’autorisation de Mao d’utiliser l’armée contre la révolte, le « crépuscule d’une possibilité »…

Mao a « empêché ces mouvements de développer de façon autonome leurs propres capacités à gouverner et à supplanter l’Etat ». L’horizon indépassable des bureaucrates restent bien l’Etat et le Parti. La démocratie, l’auto-organisation, le pluripartisme sont incompatibles avec les idéologies empoisonnées appelées stalinienne, maoïste ou « marxiste-léniniste ». Si la révolution culturelle ne peut être réduite à une stricte lutte entre fractions du parti confisquant le pouvoir – ce qu’elle fut aussi – elle ne peut être glorifiée comme une lutte révolutionnaire autonome – même si des potentialités furent présentes. L’impulsion donnée par une fraction du parti communiste chinois et Mao Zedong ne visaient pas à renverser le pouvoir dictatorial du parti et promouvoir d’autres rapports sociaux, mais bien de se consolider comme direction de l’emprise étatique. Le maoïsme reste une construction qui s’est révélé au moment des Cents fleurs, du Grand bond en avant ou de la Révolution culturelle comme globalement incompatible avec l’auto-émancipation. Ce qui ne dispense pas d’en étudier les aspects contradictoires, dont la rupture dans les faits avec la politique de Staline et le renversement des structures étatiques après la seconde guerre mondiale.

Comme le souligne l’auteur en conclusion, le « socialisme » ne peut se construire sur « une séparation permanente des êtres humains de leurs conditions objectives de travail », sur un travail se retournant contre elles/eux, sur leurs exclusions des décisions centrales ou quotidiennes de la reproduction sociale… Il n’y a de « socialisme » possible dans les limites étroites d’un seul pays. La logorrhée sur le « prolétariat et le Parti communiste », la « propriété de tout le peuple », le « socialisme déjà là », furent et sont des obstacles à l’auto-émancipation.

De ce point de vue, je ne pense pas que les leçons tirées par l’auteur sur « A quoi sert aujourd’hui la politique de Mao » puissent être d’une grande utilité.

Restent cependant les critiques radicales d’un siècle d’histoire chinoise, de l’expropriation politique et économique par un parti et le souffle chaud de la flamme des révoltes et des auto-organisations…

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Elliot Liu : Révolution et contre-révolution en Chine maoïste

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_22_iprod_710-revolution-et-contre-revolution-en-chine-maoiste.html

Syllepse, Paris 2017, 224 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

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