Du coté du jazz (novembre 2017)

Plénitude

Un trio, rien qu’un trio pour s’approprier les compositions de Billy Strayhorn, compagnon et alter ego du Duke à son entrée dans l’orchestre en 1938. Billy Strayhorn est un maître du spleen, une sorte de Baudelaire du jazz. Ses compositions mélancoliques, quel que soit le tempo, parlent d’un monde jamais trouvé, de ce monde qui se perd dans la ligne de l’infini.

Un trio, disais-je, alors qu’à l’origine, la plume de Strayhorn est au service de l’orchestre et de sa palette faite de musiciens spécifiques, autant de prima donna.

Il fallait un travail d’arrangement pour les adapter, sans leur faire perdre de leur nostalgie d’un monde futur. André Villéger, saxophoniste ténor mais aussi soprano et baryton et même clarinettiste basse, Philippe Milanta, pianiste et Thomas Bramerie, contrebassiste, ont réussi à nous faire écouter différemment ces thèmes que nous connaissons par cœur. Les trois compositions originales signées André Villéger et Philippe Milanta ne dépareillent pas en s’inscrivant dans le projet d’ensemble. Comme un murmure du passé s’élançant vers un futur indéterminé, comme une angoisse d’un univers en voie de décomposition. Le tout enrobé dans un son d’une plénitude à rendre doux comme un agneau le chien le plus méchant soudain pénétrée par cette musique qui le transforme et le fait réfléchir sur sa partie d’humanité.

Pour ceux et celles qui découvrent par l’intermédiaire de cet album, « Strictly Strayhorn », la musique teintée de bleus – de tous ces bleus que la société fait subir aux homosexuels, noirs de surcroît – de Strayhorn, je leur souhaite beaucoup de plaisir à l’écoute de toutes les autres versions pour se rendre compte de l’originalité de celles de ce trio.

André Villéger, Philippe Milanta, Thomas Bramerie : Strictly Strayhorn, Camille Productions, distribué par Socadisc

Le Jazz là où ne l’attend pas. Une fusion porteuse d’avenir

Rez Abbasi est guitariste et joueur de sitar. Ses origines indiennes expliquent cette dualité. Dans son nouvel album, « Unfiltered Universe », il réussit le tour de force de fusionner ses cultures indiennes et le jazz, via l’influence revendiquée de Pat Metheny. Il a abandonné le sitar pour cet album qui lorgne résolument vers le jazz, loin des « musiques du monde », de cet assemblage qui se veut vendeur et ne réussit qu’à aseptiser toutes les musiques pour en faire un produit de consommation courante.

Rez Abbasi revendique toutes ses traditions, toutes ses mémoires pour les bousculer, les rendre vivantes capable d’inventer un présent. En compagnie de Vijay Iyer, pianiste essentiel de notre temps et de Rudresh Mahanthappa au saxophone alto avec lesquels il partage une formation commune, ils ne craignent de renverser les codes, d’aller vers l’inconnu. Ils ont des repères, dans le jazz, dans les musiques indiennes mais ils ont décidé de franchir toutes les barrières, notamment celles du collage pour proposer une sorte de dialectique de cultures, une sorte de choc pour construire une autre musique.

Il faut les entendre avec attention. Se retrouvent tout autant le jazz des années 1960-70, le son du sitar revisité, la rage lumineuse des grand-e-s du jazz, de tout le jazz – la batterie de Dan Weiss en témoigne comme la contrebasse Johannes Weidenmueller -, les métriques des musiques de ce pays à la culture immense et même, via le violoncelle de Elizabeth Mikhael, un soupçon de musiques dites classiques pour faire surgir des compositions originales de la plume du guitariste.

Rez Abbasi : Unfiltered Universe, Whirlwind Recordings.

Comme une définition du Jazz. Espérance.

Sylvain Cathala, saxophoniste ténor et compositeur ; a intitulé son dernier album « Hope », Espérance. C’est oser. Dans le monde qui se considère comme le nôtre, l’espoir est passé de mode. Un siècle après la révolution russe et les révolutions artistiques qui passaient par le jazz, le monde apparaît désenchanté. Il ne croit plus au Père Noël, il ne croit plus au changement, il reste bloqué dans un passé décomposé et recomposé.

Avec ses compères qui forment un septet, le compositeur veut à la fois dénoncer et proposer. La musique, surtout lorsque se veut en relation avec le jazz, s’abreuve au social et au sociétal. Il est difficile de ne pas être sensible au sang qui bouche notre vue, de cette histoire de guerre qui oblige à des migrations, à l’instar d’Enée héros grec et latin comme un pont entre les cultures, un pont nécessaire dans ces sociétés où les individus sont repliés sur eux-mêmes.

Il faut forcer l’espoir. A grands coups de guitare, celle de Marc Ducret, légèrement assagi tout en sachant être violemment doux – ménagés par le Fender Rhodes, tenu par Benjamin Moussay qui calme la logorrhée de l’instrument pour faire surgir des espaces de réflexion, le saxophone alto de Guillaume Orti se souvient des cris du free jazz qu’il oppose au sérieux du saxophone baryton – Bo Van der Werf – se servant de la basse de Sarah Murcia, un socle, et de la batterie de Christophe Lavergne.

Le tout bouscule quelques certitudes et oblige à repenser l’espoir.

Sylvain Cathala septet :  Hope, Connexe Records

Nicolas Béniès

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