Marchal Mithouard aka Shaka, l’angoisse du vide

J’ai rencontré les œuvres de Marchal Shaka comme de nombreux aficionados du street art, sur les réseaux sociaux. Ses fresques m’intéressaient. J’appréciais leur beauté formelle et elles m’interpellaient. La rigueur des compositions, la précision du graphisme et le soin extrême apporté par l’artiste à la représentation de l’intrication d’une foultitude de bandelettes colorées dont les ombres rendaient le relief  étaient, au sens propre, étonnantes. A cette qualité de l’exécution s’ajoutait un questionnement sur la signification : ces bandes semblables aux bandelettes dont étaient entourées les momies de l’Egypte antique délimitaient un contour, les limites d’un visage ou d’un corps. Elles cernaient le vide. 

Fin du mois de juin 2017, l’association dont je suis membre « Cultures pas sages » organise son festival de street art comme tous les ans depuis plus de 10 ans. Da Cruz qui a un merveilleux carnet d’adresses y invite des artistes français et étrangers. Focus est mis sur le crew de Conception au Chili, Concegraff,  mais nous  invitons également le brésilien Bruno Big, le portugais Smile, et les locaux de l’étape, les Français Batsh, Brok et Marchal Shaka.

Tout en peignant, Marchal Shaka et moi, nous eûmes un long échange sur son œuvre. Nous résumâmes nos itinéraires et trouvâmes un lien : la très ancienne et vénérable Sorbonne. J’y avais étudié la littérature et lui, les Arts plastiques… à quelques années d’écart ! Après cet échange de cartes de visite professionnelle, je voulus connaître la signification de ces bandelettes qui entouraient les corps. Ma question, une interronégative, était fermée du genre : « Les bandelettes ne traduisent-elles pas le mouvement ? ». A question fermée, réponse lapidaire !, « Oui », me dit-il.

En fait, Marchal Shaka ne m’avait pas totalement convaincu et j’étais assez d’accord pour penser que son acquiescement à mon hypothèse d’interprétation était une manière d’une grande élégance pour ne pas entamer un débat voire pour clore, avec respect, une conversation. Je convenais dans mon for intérieur qu’entamer une réflexion portant sur l’aspect le plus intime d’une œuvre pendant que le peintre concentrait son attention sur l’exécution de son portrait n’était ni le meilleur lieu ni le meilleur moment pour une rencontre.

J’étais alors partagé entre deux sentiments contradictoires : un sentiment de culpabilité (Pourquoi ai-je eu la sotte idée de poser une question de fond à Shaka en gênant son travail ?), un sentiment de colère (Pourquoi Shaka avait-il repris à son compte ma proposition d’interprétation alors que manifestement elle était, non pas fausse, mais à l’évidence, insuffisante ?)

Porté par ces questionnements, j’ai décidé de regarder avec davantage d’attention toutes les reproductions des œuvres de Shaka aisément disponibles, à la recherche d’une réponse à ma question.

J’ai dans un premier temps écarté la thèse résumée (en anglais !) sur le site de l’artiste, thèse selon laquelle Shaka intègre dans ses œuvres la physique quantique. Je cite cette introduction que j’ai traduite : « L’artiste utilise dans sa recherche le corps humain comme un prétexte pour introduire dans son travail le principe de la physique quantique qui considère que la nature de la matière est ondulatoire. Pour rendre compte par la peinture de ce principe, il crée un langage graphique spécifique. Il compose un réseau de formes géométriques semblable à la représentation des ultrasons sur l’écran d’un oscilloscope. De cette manière, l’artiste révèle la genèse de la création du mouvement. L’architecture du corps, représentée par des bandes, est alors d’une profondeur insoupçonnée, quasi infinie, d’une extrême richesse plastique révélant une abstraction qui jusqu’à lors était cachée. »

En comparant l’ensemble des œuvres (les fresques et les toiles) des détails attirèrent mon attention : les corps peints en premier plan n’ont jamais de décor, ils ne sont jamais intégrés à des scènes, à un récit. Les bandes peignent les corps en négatif, comme les mains sur les parois des sites préhistoriques, un genre de présence par l’absence. 

Dans cette quête du Graal, je gardai quelques idées simples : il est juste de dire que les corps de Shaka suggèrent le mouvement et la profondeur.

Ceci dit, une bonne part de l’histoire de la peinture (et de l’art) s’explique par la volonté des artistes de traduire la troisième dimension (c’est surtout vrai à partir de la Renaissance et des créations des perspectives), et par des artifices, le mouvement.

Certes, mais la peinture de Shaka ne saurait se réduire à ces deux traits. Plus intéressante est la piste sur l’expression des visages. Aucun n’exprime un calme olympien quasi marmoréen. Tous expriment la souffrance, la douleur. Ces émotions émanent d’un entrelacs de bandes ; elles sont difficiles à voir, à reconnaître, à identifier. Les bandelettes, comme celles d’une momie, à la fois, cachent un visage et le révèlent. Et l’œil du spectateur doit être « agile » pour reconstruire à partir de fragments les expressions torturées de ces êtres qui n’ont ni sexe ni identité.

Autre piste plus fertile, les bandelettes négativement définissent le vide d’un visage ou celui d’un corps. La seule façon d’accéder à l’existence pour les êtres créés par Shaka est la limite de leurs corps, ses contours, ses points de rencontre avec le vide. Le vide est à l’intérieur et à l’extérieur du monde de Shaka ; les corps qu’il peint sont les seuls sujets de ses œuvres, le second plan débouche sur une surface monochrome, le vide.

Et, les bandes qui donnent naissance aux formes des corps se délitent, se dispersent. En cela, elles sont le contraire des momies dont les bandelettes contiennent le corps. Sur la toile, le vide de l’intérieur est contenu par des formes qui fuient, exprimant, dans un dernier rictus, la souffrance.

Ce n’est pas la 3D qui intéresse l’artiste, pas davantage la traduction graphique du mouvement, mais des images mentales dignes de nos plus horribles cauchemars. Les êtres de Shaka existent car leurs corps sont définis par une enveloppe. Un contenant qui ne contient rien et qui se dilue dans l’espace et le temps. J’y vois une métaphore de l’humaine condition qui irrésistiblement m’évoque Pascal et la misère de l’Homme sans Dieu voire un reflet de l’existentialisme de Sartre ou de Camus. Une vision comme celle de l’Enfer de Bosch, d’une grande beauté formelle des supplices de Belzébuth.

Marchal Shaka ne refuse pas la recherche formelle mais, à mon sens, elle est seconde par rapport au vertige que son travail génère chez celui qui regarde. Si l’extérieur n’existe pas, si la forme n’est que le contenant du vide, si l’Homme est ce qui sépare deux vides, alors reste la beauté.

Richard Tassart

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