Lettre ouverte de Joëlle Léandre aux Victoires du jazz

Chers Messieurs

Non ! Que ce soit rance, trop vieux ou trop tard (il est vrai qu’avec les réseaux tout va si vite, j’oserais dire tout s’oublie vite aussi…), là, ce soir, sans farce et sans force, je refuse de me taire, de passer l’éponge, d’oublier…

J’accuse et je prends seule la responsabilité d’écrire car trop c’est trop (même une pantalonnade… Daniel, un producteur, se reconnaîtra). Tous ces Prix, ces Distinctions, ces « Victoires du Jazz » (ou plutôt Défaites du Jazz… Joël, d’une certaine fanzine, se reconnaîtra), m’interpellent et me poussent à la réflexion.

Je suis désolée mais au vu des résultats des Victoires du Jazz et au look de ces quinze pingouins unis et souriants au delà de leur talent (j’en connais plusieurs et je joue même avec certains), tout cela me questionne.

Comment se fait il qu’il n’y ait aucune femme jeune ou moins jeune parmi les nommés de 2017 ? Est ce une provocation ? Un jeu ? Un je-m’en-foutisme ?

Quel jury décide de cela ?

Les labels, les agents sont-ils derrière tout ça ? Comment se fait-il qu’au XXIè siècle, encore et encore, aucune femme ne soit nommée ? Mais c’est quoi cette mascarade, cet archaïsme, ces décisions de salons perruqués antiques et poussiéreux ?

Le Jazz ne s’est pas arrêté en 1950. Certains et certaines osent, proposent, provoquent et se questionnent en terme de formes, structures, instrumentation, rythmes et timbres… et tant et tant… Le Jazz n’a été que rencontres, risque et aventure. C’est quoi ce bazar ? pense-t-on en voyant et lisant ces résultats.

Vous ne pensez pas qu’une femme puisse réfléchir, composer, avoir des projets, des groupes, en leader… filer sur les routes et proposer sa musique ?

Mais où en est-on ? Comment voulez vous qu’une jeune femme qui sort d’un conservatoire (ou pas), jouant super sa clarinette, son sax ou son piano n’ait pas ce sentiment. Elle peut être attirée par une autre musique plus libre, plus créative, une envie d’aventure, la curiosité d’aller ailleurs. Être attirée par le Jazz (car le Jazz a toujours été une musique créative, le reste… je ne développe pas… je pourrais…). Bref, d’aimer cette Musique et voir et lire encore et encore vos résultats masculins !

Seriez-vous indifférents ? Sorry, c’est honteux. Je vous ai dit que je prenais seule le risque de vous écrire, je le fais !

Alors, au contraire, allez vers elles, accueillez-les, écoutez-les ! Soyez curieux au lieu de vous coller, agglutiner comme dans tous ces bistrots, tous, entre copains avec vos petits pouvoirs. Oui, il y a de la colère. J’ai 66 ans et depuis 41 ans je suis sur les routes, dans le monde entier, avec mes potes (et quelques potesses) à jouer, créer inventer ma Musique… crier même !

Croyez-vous que c’est moi qui ai appelé Steve Lacy, Anthony Braxton, George Lewis, Peter Brötzmann ou Marilyn Crispell et tant d’autres en Europe (ou des plus jeunes) et qu’on joue du Mozart ou du Monteverdi ensemble ?

Arrêtons!  C’est du désir tout ça. Désir d’être, d’être Soi, de créer. C’est du collectif aussi où l’improvisation est majeure. Hommes et Femmes, Femmes et Hommes et c’est toute l’histoire du Jazz ! Maintenant, avec les femmes aussi, n’oubliez pas ! Ne les oubliez plus ! Elles sont brillantes, fortes, dérangeantes, pleines de talent, de surprises, parfois riantes et bosseuses.

À bon entendeur, salut !

Joëlle Léandre

http://www.culturejazz.fr/spip.php?article3233

En anglais : http://www.freejazzblog.org/2017/12/open-letter-by-joelle-leandre-to-accuse.html

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