Le féminisme ne se réduit pas à une question de « choix »

Le féminisme est de nouveau à la mode. Alors que la pression pour s’approprier ce mot en F (« the f-word) s’est intensifiée, les personnalités publiques, les entreprises et les principaux médias ont propulsé une version convenue du féminisme dans la conscience populaire. Il s’agit d’un féminisme qui ne parle jamais de la libération des femmes, mais préfère opter pour une célébration du « choix ».

Lisez presque n’importe quel article en ligne sur le féminisme et vous verrez bientôt les commentaires se transformer en un débat sur « le choix ». Il importe peu quel est le sujet de départ, les gens reformulent rapidement le problème comme une question d’autonomisation des femmes et de leur droit de choisir. Ce procédé autorise une diversion pour éviter de parler des structures de pouvoir plus larges et des normes sociales qui limitent les femmes, de différentes façons, tout autour du monde.

Mars 2015 fut important pour ce féminisme axé sur la notion de « choix » (choice feminism). À la fin du mois, le magazine de mode Vogue a lancé en Inde la vidéo « Mon choix » dans le cadre de sa campagne « Vogue Empower », réduisant littéralement l’autonomisation des femmes à une série de choix.

La vidéo est devenue virale et, comme la journaliste Indienne Gunjeet Sra l’a fait remarquer, l’hypocrisie de cette « industrie qui repose sur le fétichisme, l’objectivation et le renforcement des normes sexistes de beauté pour les femmes », faisant supposément la promotion du féminisme, est largement passée inaperçue.

Cette marque néo libérale de ce féminisme du « choix » a ensuite été suivie d’une conclusion « logique » et absurde lorsqu’un candidat libéral-démocrate aux élections britanniques a essayé de s’expliquer sur un enregistrement embarrassant de lui dans un strip club de « danseuses » par cette idée du « choix des femmes ». Apparemment, tout cela faisait partie de sa « mission féministe » pour aider ces femmes « à être autonomes dans les choix judicieux qu’elles font, et non pas de juger les choix qu’elles font ».

Même Playboy a récemment décidé d’intervenir dans les subtilités de la théorie féministe et s’est prononcé en faveur du droit des femmes à être soumises au regard pornographique. Ce qui, bien sûr, s’inscrit très bien dans leur propres intérêts commerciaux.

Ce sont des incidents comme ceux-ci, ainsi que des arguments éculés à savoir si Beyoncé est une féministe ou si les hommes politiciens devraient porter des T-shirts avec le slogan « voici à quoi ressemble un féministe » (This is What a Feminist Looks Like) qui ont inspiré une nouvelle collection d’écrits féministes : l’Illusion de la liberté : Les limites du féminisme libéral.

Dans ce livre dont je suis la coéditrice, 20 d’entre nous élaborons ce propos sur différents sujets qui font partie du paysage du féminisme « du choix » : De la pornographie et la prostitution aux mutilations génitales, des magazines pour femmes et du mariage à la violence sexuelle, etc. Bien que partant de perspectives différentes, nous sommes toutes critiques de l’idée selon laquelle ‘le choix’ devrait être l’ultime arbitre de la liberté des femmes.

Beaucoup d’entre nous affirmons que l’accroissement de ce pop-féminisme est en fait plus insidieux que le laisse entendre l’amusement que l’on peut avoir envers l’extrême ineptie du slogan absurde « Je choisis mon choix » (I choose my choice).

Tout d’abord, les arguments du ‘choix’ sont fondamentalement faussés car ils supposent un état de liberté absolue pour les femmes qui n’existe tout simplement pas. Oui, nous faisons des choix, mais ceux-ci sont façonnés et contraints par l’inégalité des conditions dans lesquelles nous vivons toutes. Il ne serait logique de célébrer sans critique le ‘choix’ que dans un monde post-patriarcal.

Deuxièmement, l’idée que plus de choix équivaut automatiquement à plus de liberté, est un mensonge. Il s’agit essentiellement de vendre le néolibéralisme avec un zeste de féminisme. Oui, maintenant les femmes peuvent par exemple travailler ou rester à la maison si elles ont des enfants, mais ce ‘choix’ est assez restreint quand « élever les enfants » continue à être considéré comme un ‘travail de femmes’, alors qu’il n’y a pas suffisamment de soutien d’État pour la garde des enfants et quand les femmes sans enfant sont décriées comme étant égoïstes. 

Troisièmement, l’accent mis sur « le choix des femmes » comme étant le summum du féminisme a entraîné un climat pervers de condamnation des victimes et une distraction des vrais problèmes auxquels font toujours face les femmes. Si vous n’êtes pas satisfaite de la façon dont vont les choses, il ne faut pas accuser la misogynie et le sexisme, l’écart de rémunération, les rôles figés de genre, le manque de représentation dans les conseils d’administration et au parlement, ou une épidémie de violence contre les femmes. Vous n’avez que vous à blâmez. Vous avez évidemment fait de mauvais choix.

Comme le souligne la sociologue Natalie Jovanovski dans son chapitre de Freedom Fallacy, il n’est pas surprenant que ce genre de féminisme libéral ait pris autant d’importance. En privilégiant les choix individuels par-dessus tout, le statu quo n’a pas à être contesté.

Il n’exige pas d’importants changements sociaux, et il sape de manière efficace l’appel à l’action collective. Fondamentalement, il ne vous demande rien et ne vous offre rien en retour.

Au lieu d’une résistance, nous voyons maintenant des activités qui étaient autrefois considérées comme les archétypes de la subordination des femmes être présentés comme des choix personnels libérateurs. Le harcèlement sexuel a été reformulé comme une plaisanterie inoffensive pouvant être apprécié par les femmes. Le mariage est reconstruit comme une manifestation pro-féministe. 

La labioplastie est perçue comme une amélioration esthétique utile à l’estime de soi. La pornographie est rebaptisée émancipation sexuelle’. L’objectivation est la nouvelle autonomie (« empowerment »).

Au lieu de proposer une vision pour un avenir plus juste et équitable, nous restons au niveau des discussions introspectives et inutiles, à savoir si les femmes sont individuellement de bonnes ou de ‘mauvaises’ féministes. Ou dans ce que la journaliste Sarah Ditum a appelé le jeu du « pouvez-vous être féministe et … » (can you be a feminist and …). Comme si la véritable question de l’évolution de la situation des femmes était de savoir si oui ou non nous pouvons correspondre à un idéal imaginaire du féminisme.

L’individualisation de ce « féminisme » du « choix » est si répandue que lorsque des femmes critiquent certaines industries, institutions ou constructions sociales, elles sont souvent accusées d’attaquer les femmes qui y participent. L’importance d’une analyse structurelle a été presque complètement perdue dans cette compréhension populaire du féminisme.

À titre de comparaison, il semble tout à fait ridicule de penser qu’en faisant une critique du capitalisme, un marxiste attaque les salariés. Il serait de même très étrange de penser que ceux qui critiquent Big Pharma détestent les gens qui travaillent dans les entreprises pharmaceutiques. Ou que ceux qui remettent en question notre dépendance à l’égard de la restauration rapide ont quelque chose contre les jeunes qui travaillent derrière les comptoirs des McDonald’s.

Finalement, la promotion du ‘choix’ et le mythe d’une égalité déjà atteinte ont entravé notre capacité de contester les institutions mêmes qui maintiennent les femmes en arrière. Mais, le combat n’est pas terminé.

De nombreuses femmes réaffirment que le féminisme est un mouvement social nécessaire à l’égalité et à la libération de toutes les femmes, pas seulement une question de « choix « pour certaines.

Meagan Tyler

L’Illusion de la liberté : Les limites du féminisme néo libéral a été lancé en Australie en mars 2015. Il est également disponible disponible à l’échelle internationale.

Dr Meagan Tyler PHD, est enseignante-chercheuse à l’Université RMIT de Melbourne, Australie. C’est une spécialiste reconnue internationalement dans le champ des études du genre et de la sexualité. Elle est l’autrice de Selling Sex Short: The pornographic and sexological construction of women’s sexuality in the West (non traduit) et a codirigé l’ouvrage Freedom Fallacy: The Limits of Liberal Feminism (non traduit). 

Suivez-la sur Twitter : https://twitter.com/DrMeaganTyler

TRADUCTION : Claudine G. pour le Collectif Ressources Prostitution.

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2017/12/30/le-feminisme-ne-se-reduit-pas-a-une-question-de-choix/

De l’autrice :

Le contexte l’emporte : Il n’y a rien de progressiste dans la pornographie qui met en scène des femmes « grosses », le-contexte-lemporte-il-ny-a-rien-de-progressiste-dans-la-pornographie-qui-met-en-scene-des-femmes-grosses/

Il est temps que les sexologues cessent de prescrire de la pornographieil-est-temps-que-les-sexologues-cessent-de-prescrire-de-la-pornographie/

Toute la pornographie est une vengeance contre les femmestoute-la-pornographie-est-une-vengeance-contre-les-femmes/

Il est temps d’admettre qu’il y a un problème avec la pornographieil-est-temps-dadmettre-quil-y-a-un-probleme-avec-la-pornographie/

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Une réponse à “Le féminisme ne se réduit pas à une question de « choix »

  1. Très bel article, merci.
    Tout réduire à un choix est un classique du néolibéralisme.
    Tout est un choix. Donc un choix individuel. Donc une responsabilité individuelle. There is no such thing as society. There is no such as thing as context, culture, power, prejudice, patriarchy, etc.
    Tout est un choix. Vous êtes toujours libre de refuser. Vous êtes toujours libre de négocier. C’est forcément entre individus égaux. Les relations forts-faibles, dominants-dominés, ça n’existe pas. Un contrat de travail c’est un contrat librement consenti entre égaux. Une relation interpersonnelle c’est forcément une relation librement consentie entre égaux.
    Comment est-ce qu’on va arriver à se sortir de cette idéologie dégueulasse ?

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