Préface à l’édition française de David Roediger : Le salaire du Blanc. La formation de la classe ouvrière américaine et la question raciale

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Il y a quelques années, pour l’édition japonaise de cet ouvrage, les traducteurs m’ont contacté dès qu’ils ont abordé la question du titre. Il n’y avait pas d’équivalent japonais au mot whiteness et nous avons d’abord dû nous entendre sur son acception. Cet exercice est utile pour tous ceux d’entre nous qui utilisent cette notion : il faut toujours commencer par en expliciter le sens. Cet échange soulève également le problème du discours sur la whiteness, cette idéologie et ces structures qui amènent implacablement les gens, et dans notre cas de nombreux travailleurs, à s’identifier comme blancs. Comment faire pour ne pas utiliser les mots qui épaississent le mensonge diffus sur la couleur de peau et la race et les présentent comme des différences « naturelles » et explicatives ?

Il est sans doute plus simple de traduire cette notion en français qu’en japonais. En effet, des contributions majeures sur ce que signifie être blanc ont souvent été écrites et pensées en français par des auteurs comme Jean Genet, Frantz Fanon, Aimé Césaire ou Colette Guillaumin, pour ne citer qu’eux. Quant aux meilleurs écrits de James Baldwin sur la blanchité, rassemblés dans The Price of the Ticket (1985), ils ont été pour la plupart écrits en France.

Il nous faut maintenant expliquer depuis quand, comment et pourquoi des intellectuels américains pensent que l’étude de la blanchité peut servir à démystifier la fiction de la race. Une première explication est d’ordre sémantique. À grands traits, les moins perspicaces classent un ouvrage comme celui-ci dans la catégorie des « whiteness studies1 ». C’est le cas, comme si souvent depuis un quart de siècle, des médias conservateurs. Ainsi, Fox News feint de découvrir avec une horreur contrefaite qu’on consacre des cours universitaires à la blanchité. Ses reportages présentent les « whiteness studies » comme une menace pour les Blancs plutôt que pour le système suprémaciste blanc. Les médias dominants qui ne veulent voir dans l’étude de la blanchité qu’une mode insistent également sur le nom de « Whiteness Studies » et les associent aux « Porn Studies2 » et aux autres champs académiques qui leur semblent frivoles.

Quant aux historiens et aux critiques sérieux, ils préfèrent utiliser l’expression « critical whiteness studies ». L’absence de majuscules souligne la visée de l’entreprise : il n’y a aucun désir de créer une nouvelle école universitaire consacrée à l’étude de la blanchité et des Blancs – les universités américaines sont d’ailleurs loin d’en manquer. L’étude critique de la blanchité a sans doute davantage sa place au sein des Ethnic Studies. Les critical whiteness studies revendiquent aussi un lien avec la « critical race theory » qui a émergé en même temps dans les départements juridiques et qui contribue grandement à la diffusion et à la compréhension de la blanchité.

Les critical whiteness studies se caractérisent par le souci permanent d’interroger l’identité blanche en étudiant quand et pourquoi elle émerge, comment elle se perpétue et comment elle unifie des strates très différentes de la population prétendument blanche. Le salaire de la blanchité constitue un autre versant de ces études et ne concerne pas seulement ceux qui sont catégorisés racialement comme autres. Il y a également un coût, insiste Baldwin, pour les populations pauvres et misérables admises dans le cercle de la blanchité. Nous pouvons reprendre les mots du poète et essayiste Ta-Nehisi Coates : « Pourquoi y a-t-il des gens qui se croient blancs » et dans quels buts ?

Pour en revenir à ce livre, mon ami et ancien collègue Eli Zaretsky a sans doute eu la meilleure formule pour exprimer l’énergie et les limites du livre lors de sa parution en 1991. Alors que mon livre attirait une attention inattendue, je rencontre l’historien militant Zaretsky. Alors que je réfléchissais déjà à mes prochains travaux, il me dit avec une tendre sévérité : « Tu n’écriras sans doute plus un livre aussi important que celui-là car, d’une certaine manière, ce n’est pas toi qui l’as écrit. » Je réalise maintenant ce qu’il a voulu dire, lui qui a écrit dans sa jeunesse une formidable œuvre fondamentale pour la gauche : Capitalism, the Family, and Personal Life 3, fruit d’un moment historique particulier et d’un milieu particulier. Ses hypothèses ont été confrontées des milliers de fois à cette réalité, de façon explicite, mais la plupart du temps de manière implicite. Il a sous doute écrit depuis des livres plus accomplis, plus retentissants à leur manière, mais aucun autant en prise avec son temps. Mon expérience est à peu près la même.

Wages of Whiteness est le pur produit des années Reagan, même si le livre n’a été publié que sous l’ère de George Bush Senior. À notre grande surprise, alors qu’il contribue à la destruction des organisations syndicales, Ronald Reagan bénéficie d’une forte popularité chez les travailleurs blancs. Les Reagan Democrats, travailleurs autrefois partisans du New Deal, attirent l’attention générale sur cette nouvelle figure du travailleur blanc conservateur.

La recrudescence éditoriale des années 1990 sur l’histoire de la blanchité au prisme des années Reagan est l’œuvre de militants politiques chevronnés pour qui les problèmes liés à la blanchité n’ont rien de nouveau. Vétérans chacun à leur manière des luttes des années 1930, 1940, 1950, 1960 et 1970, beaucoup parmi nous considèrent la blanchité comme un problème, comme un obstacle à la construction d’une hypothèse révolutionnaire aux États-Unis. Dans les années 1990, elle apparaît même comme un obstacle à la poursuite d’un libéralisme4 mou et d’un syndicalisme réformiste. Voilà qui nous encourageait à écrire et élargissait notre lectorat. L’arrivée de Bill Clinton dans les années 1990 témoigne de la faible réactivité des démocrates face aux sollicitations du vote ouvrier par les républicains réactionnaires : notre travail en devenait d’autant plus urgent. Rien qu’en 1997 et 1998, sept anthologies d’études critiques sur la blanchité ont été publiées. Nombre d’entre elles réagissaient au consensus revanchard qui cadenassait le débat politique en prétendant prendre enfin en compte les intérêts des travailleurs blancs et des Blancs en général. Avec Le Salaire du Blanc, je souhaitais également prendre le travailleur blanc au sérieux, mais d’une tout autre façon. On lui reconnaît un passé de souffrances et de privilèges, de puissance d’agir et d’appétence pour les flatteries, petites et grandes, que lui octroie sa couleur. On lui reconnaît également un présent plein de contradictions et de possibilités.

J’ai récemment écrit sur les auteurs marxistes, anarchistes, marxistes-féministes, nationalistes noirs (et souvent sans exclusive) qui ont produit les travaux récents les plus avant-gardistes sur la blanchité, je ne reviendrai pas sur ce sujet. Héritiers de cette longue tradition d’enquête autour des problèmes liés à la blanchité initiée par des intellectuels de couleur, nous travaillons, de concert ou non, selon des approches remarquablement similaires. Nous avons essayé et essayons toujours de comprendre, comment ces hommes, si peu récompensés de leur engagement pour la suprématie blanche, en ont été également parfois les otages.

David Roediger, Lawrence, Kansas, mai 2016

David Roediger : Le salaire du Blanc

La formation de la classe ouvrière américaine et la question raciale

Editions Syllepse – Radical America

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_22_iprod_718-le-salaire-du-blanc.html

Paris 2018, 240 pages, 15 euros


1. NdT : Champ d’études universitaires apparu aux États-Unis dans les années 1980 qui étudie la blanchité comme construction sociale et historique.

2. NdT : Champ d’études universitaires apparu récemment aux États-Unis qui étudie la place et le rôle social de la pornographie.

3. Eli Zaretsky, Capitalism, the Family, and Personal Life, New York, Harper & Row, 1976.

4. NdT : Au sens américain du terme : synonyme de progressisme.

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