Pornographie, surveillance et objectivation


Un changement de paradigme a sans aucun doute eu lieu dans les études universitaires sur la pornographie au cours de la dernière décennie. La compréhension dominante de la pornographie au sein du milieu universitaire « intègre à présent fréquemment des perspectives théoriques et des préoccupations devenues centrales dans les études culturelles »
1, en particulier, une reconnaissance de la nature polysémique des textes et la fluidité potentielle des lectures. Un des problèmes avec cette approche est qu’elle a tendance à se concentrer uniquement sur l’individu et les lectures possibles qu’il peut faire en occultant la compréhension de la dominante culturelle et les questions de pouvoir social2. Il n’est donc pas surprenant que les travaux actuels sur la pornographie, émergeant des études culturelles et des études cinématographiques, évitent de plus en plus de participer à des débats féministes traditionnels sur la pornographie et la condition des femmes. En fait, certains travaux ont commencé à caractériser les questions liées à la politique sexuelle comme désuètes3 ou non pertinentes4 à la poursuite de la compréhension de la pornographie au 21e siècle.

En conséquence, les discussions au sujet de la pornographie au sein du milieu universitaire sont devenues davantage autoréflexives, à l’image des débats retrouvés couramment à l’intérieur de l’industrie pornographique et parmi les consommateurs. Au lieu de chercher à comprendre comment l’omniprésence des images pornographiques peut accroître la surveillance et promouvoir l’objectivation, on aboutit à des questions comme « est-ce que le porno amateur est mieux que le porno commercial ? » et « est-ce que le contenu porno généré par les consommateurs constitue, si non une véritable révolution pornographique, tout du moins une démocratisation de la photographie sexuellement explicite ? » (Attwood, 2012)5. Cet article, en réponse à « La nudité maison : La politique de l’amateurisme dans la pornographie en ligne » de Feona Attwood, vise à repositionner les préoccupations féministes au sujet de la pornographie, particulièrement en ce qui concerne l’objectivation sexuelle et sexiste, comme essentielles pour comprendre les nouvelles formes de pornographie.

Le « défi » de la pornographie produite par l’utilisateur

L’un des moyens par lesquels les critiques féministes de la pornographie sont couramment mises à l’écart est de mettre l’accent sur les formes amatrices et non-commerciales de pornographie. D’abord, il convient de noter que la séparation entre le porno amateur et la pornographie commerciale repose sur une fausse distinction. La pornographie soi-disant « amatrice », où les individus performants ne sont pas directement rémunérés, a été cooptée par la pornographie commerciale depuis des décennies, tel que Attwood6 et Paasonen7 le concèdent. La confusion entre le porno amateur et professionnel est également manifeste en ligne. Des sites tels que « Faites l’amour, pas le porno », par exemple, se présentent comme amateurs, distincts du courant dominant de la pornographie commerciale8. Par contre, « Faites l’amour, pas le porno » fait payer des frais de téléchargement aux utilisateurs ainsi que pour les visionnements de chaque téléchargement pour une période de temps définie. En dépit de sa promotion en tant que site « amateur », il s’agit bien d’une entreprise commerciale dans laquelle autant le site d’hébergement que ceux qui sont présentés dans les vidéos sont là pour faire un profit.

Au mieux, il pourrait être considéré que les nombreux contenus amateurs ou générés par les utilisateurs sont moins commerciaux que la pornographie « mainstream », plutôt que non-commerciaux. Même dans les cas où ni l’utilisateur ni le diffuseur paie pour ses interactions, comme avec beaucoup de sites « tube » par exemple, un tiers parti en tire quand même presque toujours des profits. L’arrivée de nouvelles sociétés comme Manwin, qui possède des chaines gratuites comme payantes, est un excellent exemple de la façon dont des bénéfices peuvent être faits même lorsque les utilisateurs ne paient pas directement9.

Surveillance

La hausse des contenus « libres » et générés par les utilisateurs, n’échappant jamais complètement aux limites de la zone commerciale, a conduit à une augmentation de la confusion envers la production et la consommation. Ce changement, reconnu dans l’utilisation de termes tels que « prosommateur », est parfois représenté comme défiant la compréhension traditionnelle de la marchandisation de la sexualité dans la pornographie commerciale. Toutefois, l’augmentation de contenus générés par les utilisateurs peut en fait être considérée comme favorisant l’exploitation par le capitalisme plutôt qu’un retrait de la commercialisation. Les consommateurs performent désormais gratuitement du travail qui était auparavant rémunéré. Loin de représenter une forme d’économie de don, l’utilisation des médias interactifs peut être comprise comme « l’augmentation de l’exploitation économique des formes de surveillance des consommateurs »10. Plus les interactions humaines peuvent se déplacer en ligne et être suivies, plus grandes sont les possibilités de surveillance.

Le problème ne concerne pas seulement les questions entourant le concept bien connu de Big Brother sur la surveillance des individus par l’état, mais plutôt la nature de plus en plus normalisée et internalisée de la surveillance et la façon dont cela change le comportement et l’expérience de tout un chacunE. Tout comme le taylorisme a souligné la manière dont la surveillance pouvait être utilisée pour créer plus d’efficacité et de productivité chez les travailleurs, Andrejevic11 soutient que la surveillance à travers l’utilisation des médias sociaux et interactifs nous rend plus productifs dans la production de contenus offerts gratuitement à d’autres personnes. Nous en venons à penser notre vie et nos expériences en se demandant comment elles apparaitraient si nous étions surveillés. Nous ne faisons plus de différence qu’il s’agisse de la mise à jour d’un statut Facebook ou du téléversement d’un contenu sexuellement explicite sur X-Tube. Le contenu est produit gratuitement par les utilisateurs, au moins en partie, pour être vu par d’autres.

L’objectivation 

Les préoccupations actuelles sur la surveillance de plus en plus intériorisée grâce à la normalisation des médias interactifs sont remarquablement similaires aux préoccupations féministes à propos de l’objectivation. Attwood déclare que « Il y a en fait très peu de preuves pour démontrer que des concepts comme l’objectivation… peuvent expliquer de manière convaincante les façons anciennes et établies de regarder du porno »12Cependant, il n’est pas clair pourquoi deux décennies de recherches féministes sur l’objectivation ne seraient pas autant applicables à la pornographie qu’elles le sont à d’autres formes de médias. Certes, il est peu probable que la plupart des utilisateurs de porno admettent qu’en regardant de la pornographie ils s’engagent dans un processus d’objectivation, mais cela ne signifie pas que l’objectivation n’a pas lieu.

La théorie de l’objectivation « prend pour acquis que les femmes vivent dans une culture où leurs corps sont – quelque en soit la raison – examinés, évalués et potentiellement toujours objectivés »13. La théorie de l’objectivation accepte également que cela a lieu dans le contexte plus large de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Cela étant, il y a eu une emphase considérable mise sur la compréhension de la nature genrée de l’objectivation, notamment de l’objectivation sexuelle, soit la réduction d’une jeune fille ou d’une femme à son corps et à ses parties et fonctions sexuelles14. La recherche sur l’objectivation sexuelle inclut souvent des cas d’expériences quotidiennes vécues par les femmes, telles que « l’évaluation de leur apparence, des sifflements ou des commentaires sexuels inappropriés »15. De ce point de vue, il est impossible de comprendre la pornographie comme existant en dehors de la norme culturelle de l’inégalité sexuelle et de l’objectivation, d’autant plus que la pornographie est particulièrement axée sur le corps et les fonctions sexuelles.

Une compréhension féministe de l’objectivation propose également un correctif utile à l’idée que des pornographies alternatives, en présentant certaines sous-cultures ou des types de corps et des sexualités non normatifs, offriraient une approche progressive. Attwood16 mentionne, par exemple, la différence entre des sites pornos tels que Suicide Girls qui « s’appuie sur les signes de sous-cultures des jeunes tels que les tatouages et les piercings » et Abby Winters qui « préfère un look sans fioritures » comme suggéré par son slogan « que des saveurs naturelles ». Cependant, au sein d’une culture de surveillance normalisée et d’objectivation, cela ne semble pas représenter une différence radicale mais plutôt l’extension d’une tendance

En outre, la normalisation de l’objectivation crée une culture dans laquelle les femmes (et les hommes, dans une moindre mesure) deviennent plus susceptibles de s’objectiver elles-mêmes. Avec l’aide des progrès technologiques, il n’est pas étonnant de voir un bassin croissant de pornographie générée par les utilisateurs. Tandis que la pornographie devient de plus en plus omniprésente, elle possède le pouvoir culturel de déterminer les normes sur l’objectivation sexuelle, créant ainsi un climat de surveillance pornographique internalisée. Par conséquent, même s’il est souvent suggéré que le contenu généré par les utilisateurs est la réalisation d’un choix individuel et l’expression de leur propre plaisir sexuel, ces choix ne se produisent pas dans un vide social ou politique. En effet, les théories sur la socialisation postulent que « avec l’exposition répétée à des pressions extérieures subtiles », les gens en viennent à voir leur assentiment à ces pressions comme normales, librement choisies, ou encore « naturelles »17.

Il est important de préciser que la reconnaissance de la normalisation et de l’internalisation de la surveillance et de l’objectivation ne veut pas dire qu’il n’y a pas de possibilité de résister à cette culture. C’est précisément la raison pour laquelle une analyse de la politique sexuelle est encore si importante : aucune norme sociale est si vaste et puissante qu’elle ne puisse être contestée. Toutefois, la reconnaissance de la normalisation et de l’internalisation de la surveillance et de l’objectivation, ainsi que la centralité de ces concepts pour les nouvelles (et les anciennes) formes de pornographie produites, signifie que le simple fait de produire plus de porno ou du « meilleur » porno n’est pas une stratégie efficace pour obtenir du changement.

 

Meagan Tyler

* Dr Meagan Tyler PHD, est enseignante-chercheuse à l’Université RMIT de Melbourne, Australie. C’est une spécialiste reconnue internationalement dans le champ des études du genre et de la sexualité. Elle est l’autrice de Selling Sex Short: The pornographic and sexological construction of women’s sexuality in the West (non traduit) et a codirigé l’ouvrage Freedom Fallacy: The Limits of Liberal Feminism (non traduit). Ses intérêts de recherche tournent autour du genre et de la sexualité, en particulier, la thérapie sexuelle, la pornographie et la prostitution. Meagan a publié son travail dans Women’s Studies International Forum et Les femmes et la thérapie. Ses recherches sur la pornographie et la prostitution ont été publiées dans un certain nombre de collections éditées telles que Everyday Pornography (Boyle, éd., 2010) et Prostitution, Harm and Gender Inequality (Coy, éd. 2012). 

Suivez-la sur Twitter :

https://twitter.com/DrMeaganTyler @DrMeaganTyler.

Tous ses textes que nous avons traduits :

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/tag/meagan-tyler/

TRADUCTION : Claudine G. pour le Collectif Ressources Prostitution.

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2018/01/19/pornographie-surveillance-et-objectivation/

De l’autrice :

Le féminisme ne se réduit pas à une question de « choix », le-feminisme-ne-se-reduit-pas-a-une-question-de-choix/

Le contexte l’emporte : Il n’y a rien de progressiste dans la pornographie qui met en scène des femmes « grosses », le-contexte-lemporte-il-ny-a-rien-de-progressiste-dans-la-pornographie-qui-met-en-scene-des-femmes-grosses/

Il est temps que les sexologues cessent de prescrire de la pornographie, il-est-temps-que-les-sexologues-cessent-de-prescrire-de-la-pornographie/

Toute la pornographie est une vengeance contre les femmes, toute-la-pornographie-est-une-vengeance-contre-les-femmes/

Il est temps d’admettre qu’il y a un problème avec la pornographie, il-est-temps-dadmettre-quil-y-a-un-probleme-avec-la-pornographie/


1 Attwood, Feona. (2006). ‘Sexed Up: Theorizing the sexualization of culture’. Sexualities, 9(1), 2006, 93.

2 Boyle, Karen. ‘The Boundaries of Porn Studies’. New Review of Film and Television Studies, 4(1), 2006, 1-16.

3 Williams, Linda. ‘Proliferating Pornographies On/Scene: An introduction’. In Linda Williams (ed). Porn Studies. Durham, N.C., 2004, 1-26.

4 Paasonen, Susanna. ‘Labors of Love: Netporn, Wen 2.0, and the meanings of Amateurism’. New Media and Society, 12(8), 2010, 1297-1312.

5 Attwood, Feona. ‘Homemade Nudity? The politics of amateurism in online pornography.’ Paper commissioned on ‘Network Society and the Spectacle: Photography and Exhibitionism’for Either/And. 2012.

6 Ibid.

7 Paasonen, Susanna. ‘Labors of Love: Netporn, Wen 2.0, and the meanings of Amateurism’. New Media and Society, 12(8), 2010, 1297-1312.

8 Tozer, Joel. ‘Titillate the public with your sex life – Yes, yours!’ The Global Mail, 13th September, 2012. See also: https://makelovenotporn.tv Accessed: 13/9/2012.

9 Dines, Gail. ‘Exposing the Myth of Free Porn’. Australian Broadcasting Corporation Online. http://www.abc.net.au/religion/articles/2011/12/21/3396048.htm 21st December, 2011. Accessed: 16/9/2012.

10 Andrejevic, Mark. ‘The work of being watched: Interactive media and the exploitation of self-disclosure.’ Critical Studies in Media Communication, 19(2), 2002, 231.

11 Ibid.

12 Attwood, Feona. ‘Homemade Nudity? The politics of amateurism in online pornography.’ Paper commissioned on ‘Network Society and the Spectacle: Photography and Exhibitionism’ for Either/And. 2012.

13 Fredrickson, Barbara & Tomi-Ann Roberts. ‘Objectification Theory: Toward understanding women’s lived experiences and mental health risks.’ Psychology of Women Quarterly, 21, 1997, 177.

14 Moradi, Bonnie & Yu-Ping Huang. ‘Objectification Theory and Psychology of Women: A decade of advances and future directions.’ Psychology of Women Quarterly, 32, 2008, 377-398.

15 Ibid. 385.

16 Attwood, Feona. ‘Homemade Nudity? The politics of amateurism in online pornography.’ Paper commissioned on ‘Network Society and the Spectacle: Photography and Exhibitionism’ for Either/And. 2012.

17 Fredrickson, Barbara & Tomi-Ann Roberts. ‘Objectification Theory: Toward understanding women’s lived experiences and mental health risks.’ Psychology of Women Quarterly, 21, 1997, 179.

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