Les frontières poreuses entre information et divertissement, entre masculinisme et suprémacisme

Donald Trump, la mise en scène de son pouvoir, ses décisions politiques, le choix de ses collaborateurs… « ils sont destinés à montrer que la masculinité hégémonique, visant la perpétuation d’un système patriarcal, est aux affaires et que, symboliquement, les hommes reprendront une place prétendument et indûment perdue du fait des progrès de l’égalité entre les femmes et les hommes. Trump souhaite délibérément réhabiliter, renforcer un modèle de société fondé et construit sur la domination masculine ».

Si les dimensions masculiniste et suprémaciste ne suffisent pas à analyser et comprendre ce « triomphe de l’homme blanc », elles n’en restent pas moins incontournables. C’est bien un « old white man », produit du capitalisme qui dirige, s’appuyant, entre autres sur des « angry white men » et sur une certaine idée de l’« Amérique blanche ».

« Restaurer une Amérique blanche idéalisée, fermée aux immigrés mexicains, aux musulmans et aux produits manufacturés chinois, où les industries nationales tourneraient à nouveau à plein est, sinon son ambition réelle, du moins celle sur laquelle il communique de manière incessante ».

Une communication basée sur une « politique identitaire » définissable par la « race » et la religion mais aussi par le genre, « angry white men » ; et un projet « ethno-national … de part en part, délibérément genré ».

Marie-Cécile Naves analyse l’inversion proclamée des dominations, le fantasme d’une « hiérarchie identitaire inversée »… « les femmes, les Noirs, les Asiatiques, les Latinos, les gays seraient devenus supérieurs aux « straight », « white men », qui n’aurait jamais du être recalés ». Je souligne que cette inversion proclamée est présente dans tous les discours des masculinistes, des suprémacistes, des nationalistes identitaires, et, pas seulement aux Etats-Unis. La haine de l’égalité se métamorphose en renversement fantasmatique des sens des dominations.

L’autrice aborde, entre autres, les obsessions identitaires des « hommes blancs en colère » qui se considèrent « comme les victimes de celles et ceux qui es ont « doublés dans la file », la désindustrialisation et l’immigration de travail à bas coût, les politiques de « positive action » et l’auto-victimisation d’une discrimination à l’envers (A juste titre, l’autrice rappelle que « les privilèges sont invisibles pour ceux qui les détiennent »), la masculinité et la féminité considérées comme « des données immuables », la promesse d’instauration d’une autorité politique dure et d’une « restauration d’un certain ordre social identitaire ». Il ne faut cependant pas omettre de signaler que cela se passe dans des cadres où n’émerge(nt) pas d’alternative(s) émancipatrice(s) à vocation majoritaire. L’autrice parle aussi des femmes attachées aux valeurs conservatrices. Sur ce point, le livre d’Andrea Dworkin : Les femmes de droite reste à mes yeux incontournable (ce-qui-parait-le-plus-noir-cest-ce-qui-est-eclaire-par-lespoir-le-plus-vif-texte-integral/).

Si les politiques néolibérales renforcent la compétition des un·es contre les autres, restreignent les ressources du plus grand nombre, favorisent le sentiment de déclassement, elles s’inscrivent aussi dans un environnement historique (voir par exemple, David Roediger : Le salaire du Blanc. La formation de la classe ouvrière américaine et la question raciale, la-peur-de-legalite-politique-et-de-lamalgame-sexuel/) et institutionnel particulier qui permettent de comprendre la convergence « du néolibéralisme et de l’ultra-conservatisme »

Marie-Cécile Naves parle des réseaux masculinistes, des liens entre racisme et masculinisme, de l’horreur du métissage, de ceux qui sont considérés comme « trop » et « pas assez » masculins, de l’extrême-droite et de son influence sur les réseaux sociaux et dans les médias, des fake news et des alternatives facts, de l’abstention et de l’électorat de Donald Trump (il faudrait ajouter les politiques passées et prônées par le parti démocrates), du programme « profondément attentatoire aux droits des femmes », du rêve d’un retour aux années 50 (dans l’oubli des réalités de l’époque), de culture « de la guerre, du combat, du paramilitaire », des représentations orientalistes…

Elle poursuit avec le refus de la régulation économique mais la régulation/répression des mœurs, les conséquences d’événements liés à l’environnement perçus comme « volonté de Dieu », la liberté du port d’arme et le refus du droit à l’avortement, la démagogie populiste et les politiques pro big business et la fiscalité favorisant les plus riches, les politiques publiques pénalisant les femmes au nom de la responsabilisation individuelle (la suppression des aides sociales et des services publics et le report des charges sur les femmes dans la sphère privée), la politique de contrôle des corps des femmes (limites renforcés au droit et l’accès à l’avortement dans de multiples Etats), la culture du viol et la minimisation des agressions sexuelles, la remise à « leur place » des personnes LGBT (je regrette le choix de privilégier les « identités » aux rapports sociaux de sexe) …

Le « moi d’abord » et le protectionnisme économique, la volonté de se séparer du Mexique par un mur, le doigt pointé sur l’Allemagne et la Chine comme des concurrents non-loyaux dans le silence des politiques d’exportation étasuniennes, le soutien au Brexit britannique, les aides aux dictatures, en particulier, moyen-orientales et la désignation de l’Iran comme satan, la politique de soutien à Israël et aux colonisations sur les territoires palestiniens, le renforcement des budgets militaires et du complexe militaro-industriel, les menaces d’interventions militaires…

Un chapitre est consacré au négationnisme environnemental, à l’exploitation effréné de la « nature », aux visions consuméristes et court-termistes… Marie-Cécile Naves met en relation le contrôle du corps des femmes et de la nature, le consumérisme et les incarnations de la « masculinité traditionnelle ».

Un autre chapitre est consacré à la violence misogyne et à la mise en scène viriliste de Donald Trump, la conjonction de l’obscénité et de la morale religieuse. Signaler que le sexisme et le racisme du candidat n’ont pas mobilisés les électorats féminin ou latino ne saurait suffire. Encore faut-il faire une critique radicale du programme de la candidate démocrate, prendre en compte l’histoire propre de l’Etat racial étasunien (voir plus haut) ou les analyses d’Andrea Dworkin (idem) sur les femmes, sans oublier les conséquences de la construction institutionnelle très particulière.

En conclusion, l’autrice interroge : « Le féminisme peut-il prendre la tête de l’opposition à Trump ? ». Les mobilisations actuelles aux Etats-Unis sont les plus puissantes depuis celles contre la guerre du Vietnam, Women’s March, salaire minimum, Black Lives Matter, opposition aux lois anti-immigration, déboulonnage des statues des esclavagistes, opposition au lobby des armes, défense de l’environnement (dont les luttes des peuples autochtones)… Reste une absence de projet(s) alternatif(s)s autour de l’égalité et de la liberté… De ce point de vue les nouveaux mouvements féministes centrés contre les violences sexistes et pour l’égalité (plutôt que sur des politiques d’identité) pourraient offrir des perspectives rassembleuses.

Marie-Cécile Naves : Trump, la revanche de l’homme blanc

Textuel – Petite encyclopédie critique, Paris 2018, 154 pages, 15,90 euros

Didier Epsztajn

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