Circulations transeuropéennes des trafics de drogues et de femmes

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Frontières politiques et frontières morales.

Le cas de la frontière franco-espagnole méditerranéenne.

La législation (2002) permissive espagnole de la prostitution1 a provoqué un afflux de femmes des Balkans dans les clubs dédiés le long du Levant espagnol ; rapidement les drogues opiacées ont été du voyage et, inévitablement, les milieux criminels russes et italiens. Une centralité prostitutionnelle s’est développée au Perthus-La Junquera, à la frontière du département des Pyrénées-Orientales : un « espace de mœurs » ou « moral area » transfrontalier s’est créé, développant « en soubassement » une influence économique et sociale sur ce département français. C’est ce processus que nous décrivons dans le présent article.

1. « Moral area », une clef pour analyser les continuités sociales, du souterrain à l’officiel, du masqué à l’affiché, sans séparer les natures affectives et marchandes des échanges.

Une « moral area »2, ou « espace de mœurs », est une notion proposée par Robert Ezra Park, un des fondateurs de l’École de Chicago de sociologie et d’anthropologie urbaines. Elle désigne une conjonction imprévue de temps sociaux, de lieux, de mélanges de populations, surtout nocturne, susceptible de transformer les rapports sociaux tels qu’ils s’exposent lors des relations normées, généralement diurnes. C’est le Chicago du début du XXème siècle qui posait question : comment une accumulation-juxtaposition humaine, économique, culturelle, aussi hétéroclite et rapide dans les années 1900-1920 faisait-elle ville ? Comment parvenait-elle à constituer une métropole aux échanges d’une grande cohésion structurelle ? Les comportements dérogatoires au « bon ordre diurne », comme, à l’époque, la prostitution, les jeux d’argent, les consommations d’alcools en temps de prohibition, …, provoquaient, la nuit tombée, grâce aux mobilités urbaines et périurbaines motivées tant par les désirs affectifs que par l’intérêt des gains, des brassages d’habitants aux profils contrastés, des proximités et des mélanges cosmopolites3 dont semblait bénéficier, malgré leur nature apparemment immorale, déviante, le fonctionnement diurne des institutions. L’observation empirique découvrait là une mise en œuvre de théories du fonctionnement social du philosophe Friedrich Hegel4 et du sociologue Georg Simmel5, qui l’un et l’autre ont tenté de penser l’unité du peuple allemand dispersé par l’histoire de la mittle Europa comme un ensemble cosmopolite aux composantes solidarisées par la langue commune. Selon eux, les approches usuelles de la « rationalité fonctionnelle » négligent une troisième dimension du changement social, souvent occultée par des débats politiques binaires, le pour et le contre, rapportés par la presse sur le ton de l’indignation et sur des bases idéologiques et statistiques. Cette troisième dimension de la dialectique du changement, rassemblant « l’encore-enfoui », le « non-admis »6 des comportements collectifs humains, serait déterminante pour comprendre les processus de changement. Protégée voire masquée par l’ordre officiel « de-ce-qui-peut-s ’exposer », elle en devenait d’autant plus redoutable. Pour le dire trivialement, dans le style des pionniers de l’École de Chicago, le partage nocturne du goulot d’une bouteille de whisky de contrebande dans les années 1920-30 par le dirigeant d’entreprise avec son boy, que la mobilité de l’un depuis sa villa et de l’autre depuis son taudis permettait sous l’égale injonction du même désir7, ce comportement-là était garant du bon ordre diurne, le boy maintenant alors l’ombrelle sur la tête du cadre à l’entrée d’un immeuble d’affaires, sans partage du tapis rouge. La banque, quant à elle, garnissait ses coffres forts de leurs activités, diurnes comme nocturnes : argent des paris et des fraudes nocturnes, accumulé et redistribué aux guichets pour l’efficience des échanges diurnes légaux ; il en allait de même pour quantité d’autres comportements sociaux, présentés comme antagoniques, opposés, selon la bonne morale, mais complémentaires et en continuité selon nos anthropologues… Multiplions cela par les foules en interaction et par XX opportunités, et leurs moments8, sans oublier la circulation de l’argent, en œuvre dans la grande métropole et nous comprendrons par exemple l’influence de l’immigrant pauvre de lointaines contrées tenté de gagner et dépenser ses revenus dans la moral area, échappant là aux regards normalisateurs-évaluateurs. Des regards orientés surtout vers les milieux ethniques le jour et brouillés par les cosmopolitismes multiples de la nuit, autour de jeux d’argent incertains mais hautement productifs, ou encore dans le cadre des économies souterraines contributives à l’économie générale. Bref, un monde fait de continuités dès lors qu’on le libère des interdictions de voir et de dire de la bonne morale. Postulons que la description du Chicago de l’époque est exportable : la notion de moral area ou espace de mœurs demeure alors opératoire, à condition d’en revoir les éléments constitutifs au fur et à mesure du travail de l’histoire et des contextes. La mondialisation, ses mobilités et ses réseaux, dessine des configurations territoriales étendues en moral areas originales, en particulier avec ces agrégations transfrontalières qui affectent de sens les espaces parcourus par les migrants et les étapes où ils se rencontrent. C’est ainsi que nous avons souvent utilisé la méthode suggérée, à partir des mobilités constitutives de la moral area dans un contexte de trafics illicites à travers des frontières locales, régionales, nationales. Le cas de Perpignan9 à Sitges et Andorre, avec une forte centralité à La Junquera, (voir carte 1) est particulièrement illustratif, avec le passage de la mer Adriatique, sur le grand territoire circulatoire nord méditerranéen, de la Mer Noire à Algésiras, des réseaux des économies souterraines mondialisées.

Perpignan est une étape-centralité des circulations marocaines : rupture de charge frontalière liée à l’approvisionnement en Andorre de divers produits alimentaires et électroniques, distribution locale des marchandises drainées par ces milliers de circulants, mobilisation de jeunes le long des voies vers Bruxelles, Turin, Gênes ou encore Francfort… la conception locale, perpignanaise, de l’enclavement des populations marocaines n’a pas lieu d’être dans les termes de la création des ghettos urbains. Perpignan s’honorerait de reconnaître le dynamisme de ces populations.

2. Perpignan-La Junquera, centralité criminelle.

2-1. Préalable : identification de la « moral area» » transfrontalière.
Carte 1 « moral area » des mobilités pour psychotropes et prostitué(e)s.

– Catalunya lois fédérales de tolérance prostitutionnelle.

– Pyrénées Orientales lois répressives de la prostitution.

– De part et d’autre de la frontière lois répressives des trafics de femmes et de drogues.

– La Junquerae, centralité prostitutionnelle féminine.

– Sitges, centralité prostitutionnelle masculine.

– Perpignan, vivier prostitutionnel de mineur(e)s et réservoir de clientèles pour La Junquera et Sitges.

– La Junquera centralité européenne de camions internationaux et de clubs prostitutionnels

– Le Perthus-La Junquera, centralité régionale de vente d’alcools, de cigarettes (Pyrénées Orientales, Aude et Ampurdan, et Europe par les camions).

– Barcelone-est, fabrication de drogues chimiques.

– Andorre, banques ‘of shore’.

Produites près de Barcelone les drogues « chimiques » inondent le département des Pyrénées-Orientales via l’Andorre et la Cerdagne, les jeunes du « vivier prostitutionnel » souterrain de Perpignan rejoignent les centralités prostitutionnelles légales de La Junquera (filles) et de Sitges (garçons), et, au retour, diffusent l’héroïne et la cocaïne de gestion russo-italienne dans le département frontalier français, réalisant de très importants bénéfices à la revente et contribuant à la crise des distributions « classiques » (de Marseille). Les clients des clubs prostitutionnels affluent des départements français. Mouvements « souterrains » ou non, constitutifs d’une « moral area » à même de sauvegarder les apparences de l’officialité : les femmes des « puticlubs » de la Junquera, zone de tolérance, n’apparaissent pas dans le département français des Pyrénées-Orientales. Par contre les placements rentiers de français dans le dispositif prostituto-psychotropique, permettant des blanchiments sous couvert d’investissements dans les puticlubs légaux, s’effectuent selon les voies bancaires de l’officialité… Investisseurs locaux, n’ignorant pas la destination finale de leurs placements ; des banques andorranes et en ligne, concourent à la dynamique de la moral area. Bien des responsables départementaux savent décrire chacun des acteurs des lieux ou des mobilités que nous signalons, mais ils ne les placent pas dans la perspective des liens dynamiques qui créent la « moral area ». Le processus visible/masqué, souterrain/officiel identifié par Robert Ezra Park à Chicago leur échappe. L’argent circule donc par des banques en ligne depuis les entours de la Mer Noire et par des banques andorranes dans la zone de mœurs signalée. La récente (2014) mise en cause de la Banque Privée d’Andorre est explicite à cet égard.

L’originalité de cette « moral area » par rapport aux analyses, toujours contemporaines, de l’École de Chicago est que les polarités urbaines de Perpignan, Andorre, Sitges, qui englobent l’espace des mobilités locales constitutives de la zone de mœurs, sont prolongées non seulement par les mobilités transeuropéennes de femmes balkaniques et de drogues opiacées mais encore transatlantiques de femmes latino-américaines prostituées et de cocaïne, accompagnées de leurs ‘gardiens’ communs. Une exigence théorique et méthodologique consécutive est de redéfinir la notion de moral area en abandonnant sa centration sur les seules mobilités métropolitaines pour lui adjoindre des mobilités transnationales.

2-2. Perpignan : parmi le cosmopolitisme migratoire, des résidents Marocains mobiles.

Proche de la frontière franco-espagnole méditerranéenne et en continuité linguistique avec la Catalogne, cette ville de 120 000 habitants ou 263 000 avec son agglomération de 36 proches communes est le chef-lieu d’un département de 457 000 habitants. Ces simples données démographiques permettent de comprendre le poids politique et économique de la métropole perpignanaise dans son département.

Les exécutifs, urbain et départemental, politiquement opposés depuis les années 2000, opèrent un partage territorial de leur influence, gérant des populations résidentes que la pauvreté dominante rend dépendantes. Avant ces deux dernières décennies, le clientélisme « bon enfant » des élus s’exprimait par des recommandations pour des emplois ou des formations, des subventions, etc : conduite usuelle dans bien des départements. Puis, l’emploi se raréfiant, la problématique de la gestion politique des populations s’orienta d’une modeste incitation aux mobilités vers une contention, une immobilisation, doublée d’une mise en rivalité des deux exécutifs sur leur territoire respectif pour distribuer d’infimes palliatifs, source de fracturation des populations « sous contrôle ». Des services de l’un et de l’autre rivalisèrent dans la captation politique des populations de leur territoire : ruralité, à népotismes fréquents10 à connotation identitariste, catalane surtout11, en bordure de mer et en montagne contre ville centralisatrice des services, commerciaux et administratifs surtout.

La deuxième caractéristique de la ville de Perpignan, pour ce qui nous concerne, est la morphologie originale des localisations des minorités culturelles. Quartier Gitan catalan (1940..) et Algérien ancien (1947..) voisins en centre ville, quartier Gitan « espagnol » ou « andalou » (1990..) en lointaine périphérie, quartiers Portugais (1950..), Pied-noir (1965..) et Turc (1990..) en proche périphérie ; quartiers de la récente migration marocaine liée au territoire circulatoire de l’entre pauvres ou « poor to poor » en périphérie voisine de l’autoroute de France à Espagne pour faciliter l’arrêt d’étape aux circulants, et en centre ville, le long des quartiers Gitan catalan et Algérien ancien pour participer au grand marché populaire local, place Cassanyes. En somme une mosaïque d’implantations urbaines12 qui justifia pour le maire la formation d’un Conseil Municipal représentant les minorités, vite devenu, selon ses opposants, une structure favorable à la maîtrise des populations à partir de la diversité culturelle. Quant au Conseil Général, devenu Départemental, la gestion politique des populations rurales s’appuyait sur des « affinités parentérales » d’élus politiquement proches et hyper locales, où le népotisme est fréquent. Le clientélisme et sa variante le népotisme, sont des facteurs de fracturation des populations ; il est vrai cependant que limiter l’analyse des contentions et fracturations au clientélisme est insuffisant ; disons qu’il s’agit d’une notion intermédiaire qui exige, dès son emploi, des figurations précises.

Dans ce paysage de contention politique, les populations marocaines13 dénotent par leur mobilité régionale, nationale et internationale, comme en témoigne ci-dessous le tableau de notre enquête 2004-2006, aux résultats très proches d’une enquête de 1995-1997. Le territoire circulatoire marocain était particulièrement efficient et suggérait la présence « des voyageurs marocains » dans plusieurs quartiers de la ville-étape sur un mode dynamique, entraînant quelques jeunes perpignanais dans une mobilité que ne pouvaient envisager les deux exécutifs locaux.

Tableau 1. Mobilités des 18-25 ans dans les P.O. et au-delà pour la recherche d’emplois (hors études).

18-25 ans

Sexe/année d’enquête

Mobilité intra- départementale

Mobilité régionale

Mobilité France entière

Mobilité européenne

Pop « vieille catalane »

Filles 2004

18%

12%

7%

3%

Catalogne

Garçons 2004

12%

8.5%

1.4%

4%

Catalogne

Pop néo résidents Fr.

Filles 2006

21%

17%

10.5%

Garçons 2006

20%

14.5%

7%

Binationaux Maroc-Fr total cumulé >100%

Filles 2005

17%

29%

47%

18%

Esp, It, Be, All

Garçons 2005

14%

25.5%

32%

21%

Esp, It, Be, All

Enquêtes Missaoui Lamia., Tarrius Alain , assistés d’étudiants toulousains 2004-2006

Après 2005 et la rixe mortelle entre Marocains et Gitans catalans en centre-ville, l’incapacité du pouvoir municipal et de ses relais religieux marocains d’apaiser les tensions signifia la fin de ce type de clientélisme urbain. Pour le dire autrement l’initiative des circulations, la maîtrise des mobilités des Marocains avait vaincu l’immobilisation par le clientélisme municipal, tout en demeurant hors de portée des tentations de récupération départementales.

Politiquement, la ville de Perpignan héberge une forte représentation du Front National. Cet électorat a pour caractéristique d’être transversal aux fracturations ethniques de la municipalité en place. Les travaux du chercheur Nicolas Lebourg14 analysent finement la dynamique de ce parti dirigé là par Louis Alliot, vice-président du F.N.

2-3. Circulation des femmes balkaniques et rencontre des femmes originaires d’Amérique Latine en Espagne : l’héroïne et de la cocaïne comme valeurs de référence.

Cependant à 35 kilomètres de Perpignan, au Perthus-La Junquera, première ville espagnole après la frontière, d’autres circulants transnationaux prenaient place : les inévitables mercenaires des milieux criminels internationaux, les Géorgiens et les Albanais, en étaient les marqueurs, accompagnant des dizaines de femmes des Balkans pour la prostitution tolérée, sans négliger l’écoulement des drogues opiacées illicites. Pour la « marchandise femmes15 », 37 des 120 rencontrées dans le Levant ibérique grâce à des commissaires territoriaux16, entre 2007 et 2011, nous ont signalé comment les trafics de l’héroïne turco-russe ont accompagné la mobilité inhérente à leur « vente »17. Les enquêtes menées depuis 2005 jusqu’en 2014 sur les transmigrations des femmes des Balkans et du Caucase, à partir des ports de la Mer Noire déjà signalés figurent leurs circulations dans le tableau suivant :

Tableau 2. Suivi d’une cohorte de femmes depuis la Mer Noire à partir de 2007 et pendant 6 années

2007

2008

2009-2011

2014

2015

Recrutement

Mer Noire

10 000

Restent ports

Mer Noire

1 000

Direct Émirats

1 500

Vers Arabie saoudite, Liban

Jordanie 2 000

Retours inconnus

Italie Sud

4 700

Retours origines 100

200 restent en Italie

Vers Espagne

4 500

Direct Levant Espagnol1 000

= 5 500

Départ Levant vers De, Be, Nl

Par route 250

Par avion 200

(effectif Levant esp.2013 :10 880)

« perdues de vue » 1250

Retours

Origines 320

3480 restent en Espagne

En grisé clair : consommations majeures d’héroïne ; grisé foncé consommation + vente cocaïne et héroïne

Enquêtes Mer Noire 2005-2007, Levant (120 femmes), 2008-2011, la Junquera 2012-2013, et routes, 2014.

Nos travaux antérieurs ont permis d’identifier les principales modalités de recrutement, de formation et d’accompagnement de femmes originaires des Balkans et du Caucase. Pour elles, comme pour les transmigrants Afghans, Ukrainiens, du commerce souterrain de marchandises d’usage licite, d’origine du Sud Est Asiatique (SEA, diverses nations sauf la Chine, passage par Dubaï) des séjours de plusieurs mois dans les ports de la Mer Noire, Odessa, Sotchi, Poti, Trabzon et Varna, créent les conditions d’une transmigration non pas ethnique, mais cosmopolite.

Les cheminements vers le Levant espagnol se font souvent avec une étape italienne, où elles apprennent à maîtriser leurs futures doubles fonctions de prostituées et de dealers du quart de dose de cocaïne au client. Certaines effectuent le déplacement en plusieurs mois, avant d’être accompagnées pour l’étape finale, quelques autres en deux ou trois semaines, escortées dès leur départ de Mer Noire par leur revendeur, et enfin, celles sélectionnées dans les Balkans dans les milieux prostitutionnels, voyagent en avion, escortées jusqu’aux clubs espagnols. Ces accompagnateurs, sont quasi-exclusivement des Géorgiens, plutôt Abkhazes, c’est-à-dire musulmans et très liés aux Russes. Pour les jeunes femmes, recrutées durant leur séjour dans les ports, surtout celui, russe, de Sotchi, voisin de la frontière nord de l’Abkhazie, qui vont travailler dans les Émirats du Golfe, le voyage par bateau ou avion est direct. Avec des accompagnateurs des mêmes origines. Elles sont recrutées alors qu’elles travaillent sur les nombreux bateaux de croisières populaires ukrainiens, russes, turcs et roumains qui sillonnent cette mer de port en port : employées saisonnières ou étudiantes stagiaires, elles débutent la prostitution sur les bateaux ou dans les étapes portuaires, proies faciles des nouveaux associés des mafias « démocratisées », les marins de navigation ou de quais.

Dans les ports cités, ce sont encore des Géorgiens, Abkhazes ou nord-Ossètes, qui commercialisent les drogues opiacées dominantes : opium, morphine et surtout héroïne, autour de douze euros le gramme pour une bonne afghane, ou environ neuf euros pour une turque ou géorgienne des cultures de pavots récemment et illégalement implantées. La cocaïne, par contre, atteint sur ces marchés des valeurs qui la rendent inabordable. Dans nos actuels terrains sur les migrations, nous étudions le cas des prostituées quittant les clubs du Levant espagnol et circulant en France deux ou trois trimestres, vers l’Europe du Nord. Nous avons observé, sur des aires d’autoroute ou sur des routes secondaires, les présences ponctuelles de « protecteurs » caucasiens pour fournir les femmes en drogues. En somme ces nationaux, surtout Géorgiens, interdits d’entrée depuis 2007 en Bulgarie, où ils développaient à Sofia des entreprises de « gardiennage » aux activités criminelles, apparaissent sur toutes les routes et étapes des activités illégales « gérées » par les milieux criminels russo-italiens. Les Géorgiens s’exportent comme « hommes de main polyvalents » à l’heure de la mondialisation criminelle.

3. Le passage de la mer Adriatique : de Durrës, Albanie, à Bari et Brindisi, Italie du Sud.

La carte 3 ci-dessous indique les itinéraires des transmigrants des migrations commerciales « entre pauvres » ou poor to poor du territoire circulatoire nord-méditerranéen (voir carte 1) lors de la traversée de la « moral area » Albanie- Adriatique-Italie du Sud. Après la traversée de la mer Noire, et avant la frontière franco-espagnole du Perthus nous avons là le deuxième espace de mœurs ou moral area : de Tetovo, Macédoine, Pritzen, Kosovo, Shkodra et Durrës, Albanie, jusqu’à Bari et Brindisi, Pouilles italiennes, et Pescara, Abruzzes, soit sur environ 700 km, les mafias italiennes Sacra Corona Unita et Ndrangheta,18 plus puissantes que les deux autres organisations criminelles d’Italie du Sud, la Camora napolitaine et Cosa Nostra en Sicile, accompagnent et les transferts de marchandises électroniques des transmigrants et les passages de femmes et de drogues opiacées pour le Levant espagnol. Là s’est créée la collaboration russo-italienne, avec ses hommes de main Géorgiens et Albanais, que l’on retrouvera dans les puticlubs de La Junquera.

Carte 2 : sous contrôle de la Sacra Corona Unita, route des transmigrants, passage de la mer Adriatique.

Il est important de noter que l’organisation criminelle que l’on désigne comme « russo-italienne », alliance de la « mafia du Donetz » et de la Sacra Corona Unita, appuyée en la circonstance par la ‘ndrangheta, maîtrisant les réseaux de gestion des femmes et des drogues opiacées du Levant espagnol a exclu La Camorra napolitaine de ses trafics : ce fait détermine les graves conflits, le long du territoire circulatoire nord-méditerranéen et particulièrement à Marseille et Barcelone-Valencia entre d’une part Camorra, première collaboratrice des milieux criminels turcs pour les opiacées, et fournisseuse historique de l’arc méditerranéen ouest, et d’autre part nouvelle mafia russo-italienne (Sacra Corona). Le premier espace « conquis » par les russo-italiens est celui des Pyrénées-Orientales, nous le verrons plus loin.

4. La Junquera, centralité prostitutionnelle féminine de la « moral area »19 .

A La Junquera, sur la frontière franco espagnole méditerranéenne, nous les retrouvons au Paradise, « puticlub pilote », plus important club prostitutionnel d’Europe, parmi huit autres clubs prostitutionnels plus anciens, comme dans d’autres établissements cents plus au Sud. Après avoir accompagné les jeunes femmes, les voici transformés en gardiens de parking, en balayeurs, prêts à intervenir immédiatement en cas de rixe, de comportement dangereux de clients, bourgeois-rentiers des pourtours frontaliers ou jeunes en goguette, en particulier depuis Perpignan. Par contre leur emprise sur les réseaux de trafic de drogues est devenue importante et les classiques circuits marseillais actifs jusqu’à Barcelone sont bouleversés par la nouvelle distribution assumée par ces balayeurs de parkings qui n’hésitent pas, bonnets et lunettes noires remis, à violenter tel distributeur local, à brûler son café-restaurant ou son camion de vente de pizzas. À charge de changement de réseau fournisseur … de la même marchandise, de la même provenance, sinon un changement de mafias fournisseuses, de l’italo-turque, Camorra plus Turcs, à l’italo-russe, Sacra Corona Unita et ‘ndrangheta plus Donetz. C’est ainsi que Perpignan, première ville et premier département à quitter, dès 2013, les réseaux marseillo-barcelonais, occupe depuis lors une centralité de distribution des psychotropes majeurs en France20.

La prostitution « légale », déclarée au fisc, produit des sommes qui contribuent au blanchiment : il est donc inressant de « déclarer un stock » bien plus important que celui réellement présent ; les impôts supplémentaires, environ 220 millions d’euros pour l’ensemble du Levant, représentent moins de la moitié de la ‘coulure’ attachée au blanchiment des revenus de la vente de la drogue et sont compensés par les investissements des bourgeois rentiers, … qui ne coûtent « que » 38 millions par an en intérêts. Par extrapolation de 43 clubs étudiés pendant notre enquête, avec environ 1 300 femmes balkaniques, caucasiennes, et d’autres origines, les 272 clubs au total comptés en Catalogne, Pays Valencians, Alicantins, et Andalous diterraens, hébergent 10 880 prostituées, qui, pour des recettes journalières moyennes nettes de 345 euros durant 320 jours, aboutissent à la déclarationblanchiment de 1,2  milliards ; les investissements « bourgeois » permettent d’avoisiner les 1,4 milliards. Restent 300 millions environ sur le chiffre torique des 1,7 milliards du blanchiment. Ils correspondent, outre le paiement du surplus d’impôts, aux remises consenties dans les échanges roïne/cocne21. Tous les partenaires sont néficiaires, sauf les femmes-matière évidemment. Les bourgeois-rentiers nord-catalans sont de fait blanchisseurs, pour leur part, de l’argent de la drogue, conscients ou non que leurs « placements » dans les ‘puticlubs’ sont un apport direct aux trafics de psychotropes. Année après année ces capitaux sont détournés des investissements locaux dans quelques activités légales, accentuant la pauvreté. C’est ainsi que telle famille de Perpignan qui a retiré ses investissements du secteur viticole dans les années 1980, pour les placer dans la création des entrepôts d’une zone d’activité, Saint Charles, les redirige par La Junquera vers les ‘puticlubs’ de Catalogne. Le chômage et la pauvreté s’accroissent dans les quartiers de Perpignan, au fur et à mesure que prospèrent les ‘puticlubs’ et leurs investissements dans l’immobilier touristique dont la « crise » proclamée est une bénédiction pour l’appétit des milieux mafieux, heureux des multiples occasions de blanchiment et patients pour les reventes.

Les quelques 60 camions hébergeant quotidiennement 47 prostituées parmi les 3 500 camions internationaux quotidiennement stationnés de quatre à huit heures dans l’aire de service22 de La Junquera ne suffiraient pas à localiser l’excédent de femmes déclarées par rapport à celles travaillant effectivement dans les clubs.

Nos observations en 2012 nous ont permis de dénombrer dix clubs dépendant de La Junquera, dont un se consacre au périmètre du Haut Ampurdan, jusqu’à Gérone, avec plus de 80% de femmes balkanocaucasiennes, alors que la moyenne sur le Levant est d’environ 50%, 102 femmes en clubs pour 171 le long des routes, et sur le périmètre 3 clubs, avec cinquantedeux femmes en intérieur pour 137 sur bords de routes, puis 47 en camions ; il faut être prudent avec nos chiffres qui variaient de 12 à 16% par observation sur les mêmes lieux à des moments différents ; ils donnent cependant une estimation23 très proche (6% au pire, 3% au mieux) de la réalité… fort éloignée des déclarations. Lroïne en importation directe, achetée à 12€ le gramme et cédée plus du double à divers grands dealers, qui ont tôt fait nolens volens de changer de réseaux, procure des bénéfices considérables. Ainsi les hommes de main Géorgiens et Albanais ont acquis leur nouvelle position dominante le long des réseaux prostitutionnels balkaniques en Europe de l’Ouest et surtout à partir des espaces de légalisation de la prostitution, tel La Junquera.

5. L’agrégation de Perpignan et de son département à la moral area.

Les Pyrénées-Orientales, adossées à la frontière espagnole de La Junquera, ont ‘hérité’, dans ces partages, d’un statut original en ce qui concerne la prostitution et les psychotropes ; pas de femmes balkano-caucasiennes sur les routes, les aires d’autoroute ou les périphéries de Perpignan qui suggéreraient l’évidence d’une « conquête » de l’espace le plus voisin de La Junquera : ce commerce est visible dans l’Aude voisine, à Port la Nouvelle et La Palme-station descendante. Par contre les Géorgiens et les Albanais maîtrisent la distribution des psychotropes les plus rentables dans les conditions d’approvisionnement russo-italiennes : les opiacées, surtout l’héroïne. Et, après les accords avec les latinos américains, la cocaïne. Les têtes de micro-milieux criminels locaux « tombent », la police, dans ces contextes de guerre des clans criminels, multipliant son efficacité.

C’est la manifestation de la victoire complète de Sacra Corona Unita et de ‘ndrangheta sur la Camorra (voir ci-dessus « le passage de la mer Adriatique, de Durrës à Bari ».), sur le trafic des femmes, qui impose leur absence dans les Pyrénées-Orientales : mais évidemment pour mieux dissimuler son emprise sur les dealers d’héroïne moyen orientale et est-européenne et de cocaïne sud-américaine. La filière Camorra a donc été évincée rapidement, en d’autres termes que le long conflit marseillais (un décès violent par mois en 2017, quatre pour le seul mois de janvier 2018…) : les principaux dealers locaux raliés à la nouvelle mafia russo-italienne, sous la pression des Géorgiens et Albanais présents dans les « puticlubs » frontaliers espagnols, deviennent exportateurs régionaux vers Montpellier et Toulouse ; les petits dealers sont sommés de vendre les psychotropes chimiques de Badalona (banlieue est de Barcelone) ; de faible rapport, ils nécessitent l’élargissement du marché vers les adolescent(e)s, comme décrit dans le paragraphe suivant. La filière barcelonaise d’héroïne nigériane et angolaise encore accessible par Barcelone compense faiblement la défaite de la Camorra et, de toute façon, œuvre désormais sous le contrôle des albano-géorgiens.

L’addition toutefois devient très lourde dès lors que l’on observe que les nouveaux « maîtres » des réseaux concèdent aux « petits distributeurs locaux » tout le commerce des herbes, résines et dérivés, distributions familiales ou artisanales à partir du Maroc et de quelques producteurs locaux, et surtout des « drogues chimiques », amphétamines et méthamphétamines, produites en Catalogne Sud, et souvent commercialisées via l’Andorre.

Benzédrine, kéta, speed, mdma, NPS, etc, psychotropes bon marché mais sanitairement redoutables, sont à la disposition des « petits dealers » des villages et villes du département. Les bénéfices étant bien moindres, ils sont incités à les diffuser auprès des adolescents des collèges, lycées et centres de formation. Entre chute des investissements locaux consécutive aux placements rentiers dans les clubs espagnols et invasion des drogues, l’intervention des réseaux criminels accolés au territoire circulatoire nord-méditerranéen est déstructurante pour ce département et son chef-lieu. Et l’omerta clientélique politique départementale résultant de la contention des populations locales et des rapports de népotisme, renforce objectivement l’omerta mafieuse même si évidemment elle n’entretient aucun lien factuel avec elle. Il n’en demeure pas moins que cette zone, profonde, obscure, des dynamiques criminelles agit sur l’ordre officiel, visible des rapports sociaux et économiques. A ce titre il relève, chaque fois que possible, de l’investigation des sciences sociales. Que l’investigation policière s’exerce sur les mêmes terrains ne minore en rien le rôle des sciences sociales : au contraire, sinon instituer des zones d’ombre, officialiser l’omerta sur des niveaux profonds de l’analyse des déterminants des fonctionnements sociaux et économiques.

Nous avons pu vérifier ces circulations de psychotropes lors de nos enquêtes dans des villages situés le long des trois rivières du département formant autant de réseaux. Celui de la Têt, de Cerdagne proche d’Andorre à Perpignan, s’est révélé le plus instructif, alimenté d’une part par La Junquera et d’autre part par l’Andorre. Les méthamphétamines, speed ou méth, y sont apparues brusquement aux portes des collèges en 2011, autour de 10 euros le gramme, par « parachutes » d’un quart de gramme (3€ pour une heure de ‘puissance’). L’amphétamine la plus vendue étant la kétamine puis, signe de l’influence barcelonaise, les NPS indifféremment désignés comme « speed ».

C’est grâce à la phase d’interpénétration et d’échanges entre héroïne et cocaïne à des prix avantageux, entre « accompagnateurs- encadreurs » des femmes balkaniques d’une part et sud-américaines d’autre part, que les deux psychotropes majeurs servent de moteurs et de régulateurs du marché général des drogues illicites. Le département des Pyrénées-Orientales, première « conquête » territoriale des réseaux russo-italiens Donetz-Sacra Corona en France est ainsi devenu centralité régionale. À la fois promotion pour les « capo » locaux premiers ralliés et spécialisation pour les petits distributeurs.

5-1. Passage de la frontière franco-espagnole du Perthus par les drogues chimiques, constitution d’un « vivier prostitutionnel » d’adolescent(e)s à Perpignan pour le dispositif espagnol : une « moral area caractéristique…

Une concentration de clubs prostitutionnels, est donc apparue, côté espagnol, à la frontière franco-espagnole de La Junquera-Le Perthus. Douze puticlubs de tailles variables, irriguent un espace d’environ 1 200 km2 entre la frontière, Gérone et la Costa Brava. Les gardiens de parkings, les agents de sécurité et d’entretien des clubs sont souvent, comme nous l’avons écrit, d’origine géorgienne et balkanique.

Le dispositif prostitutionnel a bouleversé les pratiques de diffusion des psychotropes dans le département français voisin. La problématique du franchissement de la frontière par ce dispositif prostitutionnel, illégal en France, toléré en Espagne, s’est en effet manifestée d’abord par le remaniement des ventes de psychotropes, comme nous venons de le décrire. Une conséquence de la grande diffusion des drogues chimiques auprès des adolescent(e)s, est l’apparition d’un vivier prostitutionnel local, à Perpignan et dans ses entours, évidemment dans le silence, la cécité, l’omerta d’autorités politiques occupées à gérer la contention de leurs populations.

A partir de 2005 un « vivier prostitutionnel » d’adolescent(e)s et de jeunes majeur(e)s, dont 70% en liens actuels ou récents avec l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance, service départemental), s’est donc constitué à Perpignan, exerçant dans les parcs urbains, les aires d’autoroute, les puticlubs de La Junquera pour les filles et les clubs « d’escort boys24 » pour les garçons sur la Costa Dorada, entre Barcelone et Tarragone : le lien avec les consommations de psychotropes est fort et en constante progression25.

Tableau 3. Prostitution perpignanaise de jeunes de 13 à 25 ans. 2014.

Et premiers résultats enquêtes 2017/2018.(gras/italiques/souligné)

Origines

Effectifs

2014 2018

Fille/garçon

transsexuel

Débute

-16 /+16

+15jours/ an

à Sitges(G)

+15j/ an

Puticlub (F)

Première

prostitution26

Origine dépt 66.

75 94

49,7% 51%

29/46 dont

2 transex

F= 13/16

G= 31/15

30 40

2014 2018

17 28

2014 2018

F=14 ans

G=13 ans

Autres français

15 36

12,5% 19%

4/11 dont

1 transex

F= ?

5

1

?

Etrangers européens

14 11

9% 6%

4/10

?

6

2

Etrangers Balkans/Caucase

12 5

7,7 3%

11/1

?

1

8

?

Etrangers Maghrébins

31 18

19,8 10%

6/25 dont

1 transex

F ?

G=18/7

15

2

F= ?

G=11 ans

Etrangers

Sud-américains

9 19

5,7 11%

2/7 dont

3 transex

F ?

G=8/1

7

2

F=13 ans

G=8 ans

Total

156 183

64

32

Enquêtes à Perpignan (6 doctorants) actualisées 2014, (dépt 66= Pyrénées-Orientales.

G= garçons, F=filles)

Tableau 4. Jeunes prostitué(e)s et usagers des drogues par offres dominantes 13 à 30ans. 2014

Effectif total

172

FILLES

Prostituées

+psychotropes

GARCONS

Prostitués

+psychotropes

Cannabis

A-marocain

B-local

C-amphés

D-méth

E-ecstasy

Cocaïne

et

dérivés

Héroïne

morphine

13/15 ans

8

2 B

0

0

0

12

3 B

4 D -3 C

0

0

16/17 ans

7

1 A – 3 B

3 C

0

0

11

3 A -3B

6 D -4 C-2 E

0

3

18/19 ans

6

2 A

3 C -2 E

1

2

13

8 A

8 C -3 D-4 E

4

4

20/21 ans

9

4 A

5 C

4

3

35

18 A

11 C -7 E

16

9

22/25 ans

7

6

5 C

4

1

21

14 A

8 C -3 E

8

6

26/30 ans

14

9

12 C

10

4

29

16

12 C 68 D

17

12

Total par

colonne

51

121

147

112 (21 D/

73 C/18 E)

59

44

Enquêtes actualisées 2014.NPS non recensés (confusion avec meth).

Commentaire des tableaux.

(tableau 4) De 13 à 17 ans, 15 filles et 23 garçons se prostituent par intermittence et se droguent. Soit, au total 38 sur 156 : un quart des personnes prostituées entre 13 et 25 ans. La première consommation d’héroïne est le fait de 3 de ces adolescents de 16/17 ans ; méthamphétamine, amphétamines et ecstasy sont consommées par 15 adolescent(e)s de 13 à 17 ans (22 en multi consommations). Si on rapproche les deux tableaux, les enquêtes nous ont permis de vérifier que les jeunes se déplaçant à La Junquera et à Sitges diffusent les deux psychotropes majeurs, héroïne et cocaïne, à Perpignan auprès de leurs clients. D’autre part les premiers résultats (en gras souligné tableau 3) montrent une croissance entre 20014 et 2017 des effectifs de jeunes prostitué(e)s locaux et des départs vers les organisations prostitutionnelles du Levant espagnol. 66 prostitué(e)s de bosquets sur 94 (70%) originaires du département sont ou ont été en long séjour (de 8 à 10 années) à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) des Pyrénées-Orientales.

Nos recherches antérieures ont fait apparaître des configurations de moral area ou espaces de mœurs, permettant, sous les apparences de l’officialité des légalités nationales, la circulation, en trafics délictuels et criminels, de marchandises de contrebande, de drogues et de femmes. Ces passages existent sur diverses frontières le long du territoire circulatoire euro-méditerranéen. Celui qui permet les regroupements cosmopolites et l’approvisionnement des transmigrants de l’entre pauvres, sur la Mer Noire, avant d’aborder les ports européens bulgares de Burgas et Varna. Celui permettant les passages de transmigrants, de matériels, de drogues et de femmes, entre le port de Durrës, Albanie, et ceux de Bari, Brindisi et Tarente, en Italie, plaçant ces trafics sous influence de la Sacra Corona Unita et ‘ndragheta. Et enfin celui que nous venons de décrire à la frontière franco-espagnole. Robert Ezra Park, inventeur de la notion signale que la fonction première de la « moral area » est, rapidement dit, de concentrer, en les masquant, les échanges souterrains, affectifs et matériels, et d’organiser le retour à l’officialité des profits de leurs commerces. Les mobilités des acteurs de ces échanges signaleraient selon lui, l’ampleur du territoire urbain concerné par cette dynamique masquée. La carte 1 en début d’article, permet de visualiser le territoire de cette « moral area ».

5-2. Un département paralysé : omerta mafieuse transfrontalière et contentions, fracturations populaires, se renforcent.

Cette cécité de responsables politiques, aveugles à la congruence27 entre transmigrants criminels russo-italiens, transmigrants du « oor to poo » marocain, touristes consommateurs, et camionneurs internationaux, provoque, à partir de La Junquera, étape criminelle, et de Perpignan, étape de la route marocaine de la mondialisation entre pauvres, des transformations des morphologies urbaines et des structures sociales locales. Pour leurs activités lucratives les milieux criminels imposent l’omerta à l’ensemble de la moral area ; l’exécutif départemental français, fortement impliqué dans les régulations locales par la décentralisation des services de l’État, refuse de voir les transformations que nous décrivons, comme nous l’avons déjà signalé.

Ainsi évolue hors des initiatives des exécutifs locaux, une part des dynamiques économiques établie sur les placements rentiers, désormais orientés par La Junquera, et des dynamiques sociales, liées au territoire circulatoire marocain.

Le marché souterrain du psychotrope majeur à l’Est, l’héroïne, accompagne par les blanchiments les formes non criminelles des nouvelles migrations économiques dans l’espace Schengen et se substitue aux prêts consentis par des banques avant 2007, année où Nicolas Sarkozy et le premier ministre britannique Tony Blair ont formellement interdit dans les Émirats ce type d’avances. Il régule, lors de moments clefs de leur déploiement, l’expansion des vastes marchés souterrains. En contrepartie il bénéficie de la dissimulation permise par la forte densité relationnelle des territoires circulatoires : formes et organisations des réseaux criminels quittent la vieille apparence pyramidale des « familles » locales pour intégrer celle, soi-disant plus « démocratique » parce que plus partagée, plus horizontale, des milieux de transmigrants. Apportant ainsi une « plus-value de criminalité » aux migrations transnationales de la mondialisation par le bas.

De Sofia à Alicante, par l’espace albanophone, par les côtes italiennes et catalanes, par la moral area transfrontalière de Perpignan à Sitges et Andorre, les territoires circulatoires des nouvelles transmigrations européennes transforment les mondes sociaux et les morphologies urbaines nord-méditerranéennes. Protégées par la cécité des autorités publiques à l’égard des circulants passagers – elles échappent à la doxa établie dans les années 198028– elles se développent sans limites prévisibles.

Une dynamique interne aux territoires circulatoires oppose les transmigrants, pour la vente de produits généralement électroniques et d’usages licites, aux trafiquants criminels de drogues et de femmes ; les premiers craignent pour leurs commerces « seulement » délictuels, redevables d’amendes douanières. Mais ils tiennent leurs capitaux originels les plus avantageux, permettant l’acquisition des produits « made in SEA and passed free tax by Dubaï », des vastes blanchiments criminels dans les ports de la Mer Noire et dans celui de Durrës qui font interface entre les importateurs émiraties de produits électroniques du Sud Est Asiatique, les revenus des transformations du pavot29 afghan, turc, géorgien, russe et ukrainien, et les transmigrants de ces différentes nations prêts à parcourir le territoire circulatoire nord-méditerranéen dès la Bulgarie.

Dans les Pyrénées-Orientales la frontière politique avec l’Espagne est effacée, absorbée par la frontière morale, trafics de femmes et de psychotropes, depuis La Junquera jusqu’aux portes du département de l’Aude. Ce d’autant plus facilement que l’omerta clientélique locale invisibilise l’omerta mafieuse.

Alain Tarrius 18/03/2018

extrait d’un livre co-écrit avec JP Alduy à paraître :

Perpignan laboratoire social et urbain. Modernisation d’une ville pauvre et cosmopolite, aux Editions de l’Aube (230 pp)

Travaux de l’auteur sur le thème abordé :

Livres :

– Fin de siècle incertaine à Perpignan. Drogues, pauvreté, communautés d’étrangers, jeunes sans emplois, et renouveau des civilités dans une ville moyenne française. Ed. du Trabucaire. 1995-1999.

– Naissance d’une mafia catalane ? Les jeunes de « bonnes familles » locales dans les trafics de drogues de Barcelone à Perpignan, Toulouse et Montpellier. Recherches en cours n°1, éd Trabucaire. 1999, avec Lamia Missaoui.

La remontée des Sud. Fghans et Marocains en Europe Méridionale. Ed. de l’Aube, 2007.

Migrants internationaux et nouveaux réseaux criminels. Éd Trabucaire, 2011. Avec Olivier Bernet.

Mondialisation criminelle : la frontière franco-espagnole de La Junquera. Rapport de Recherche, Edilivre 2004. Avec Olivier Bernet.

Mondialisation criminelle. Ed. de l’Aube, 2015.

à paraître, 09/2018, Perpignan laboratoire social et urbain. Modernisation d’une ville pauvre et cosmopolite. Ed. de l’Aube. (l’article ci-dessus est tiré d’un chapitre de ce livre).

Nombreux articles de revues, voir CV TARRIUS 2017 in Academia.edu.


1 Dominique Sistach, L’institution de la prostitution de masse en Catalogne. Multitudes, 2012-2, n° 49, pp89-99.

2 Ulf Hannerz, Explorer la ville, éd Recherches 1983, affirme que cette notion est la plus partagée par les sociologues de la ville qui se reconnaissent proches de l’Ecole de Chicago. La construction de cette notion est suggérée dans : Park R.E., 1955 [1921-1942]. Isaac Joseph traduit par “discrit moral” cette expression. La communauté des chercheurs préfère la traduction proposée par Sophie Body-Gendrot (1999) espace de mœurs.

3 Que restreignait l’ordre urbain diurne, source de la mobilisation des multiples rôles affectés aux fonctions sociales, économiques et politiques. La nuit, nous dit Park, en des lieux éphémères les différenciations d’appartenances de castes, de classes, les affinités d’origines migratoires, ethniques comme nationales, se recomposaient en liens cosmopolites interpersonnels pour le partage de plaisirs et d’argent. Les processus interactionnels en œuvre seront explicités par Erwin Goffman plus tard (1978) dans ses approches sociologiques des interactions symboliques. (Yves Winkin).

4 Le « mouvement des jeunes socialistes », se réclamant de Hegel, avait gagné Chicago dès la fin du XIXème.

5 Les séminaires de Georg Simmel furent directement suivis par Florian Znaniecki, co-auteur, avec William Thomas, de la première recherche fondatrice de l’Ecole de Chicago : Le paysan polonais en Europe et en Amérique, Récit de vie d’un migrant. Chicago (1919). Remarquable préface de Pierre Tripier dans l’édition française de 2001 : Une sociologie pragmatique. Traduits, ces séminaires alimentèrent jusque dans les années 30 les débats internes à cette Ecole.

6 Traduction littérale de concepts des deux auteurs cités. Les néologismes allemands sont souvent formés par la juxtaposition de mots usuels, et moins, comme dans la tradition française, de mots nouveaux.

7 L’analyse marxiste inspirait également Robert Ezra Park qui considérait la circulation de l’argent comme un aspect important de la moral area. Economies de l’argent et du désir étaient étroitement imbriquées, de « l’encore-enfoui » au manifeste (du pari à la banque…) : continuités clivées par la morale bourgeoise. Cette intuition utile au pragmatisme des chercheurs de Chicago sera autrement approfondie par l’Ecole de Francfort, dans les années 50. Herbert Marcuse, en particulier, reformulera la théorie de la troisième dimension, in Eros et Civilisation, 1957. Toutefois l’essai d’osmose des concepts de la psychanalyse avec ceux du marxisme se heurta à la stricte construction de l’une et l’autre théorie ; alors que le champ notionnel requis par Park se révèle toujours perméable à l’inclusion du travail de l’histoire sur les formes sociales.

8 La notion de moment est fondatrice des approches goffmaniennes. Les situations d’interaction se révèlent et exposent leurs déterminants multiples fugitivement. Voir Yves Winkin, 1988, les moments et leurs hommes : Goffman, Seuil, 266p

9 Une recherche menée en 2014 pour le Laboratoire d’excellence Structuration des Mondes Sociaux Mondialisation criminelle : de Perpignan à La Junquerae est gratuitement téléchargeable sur google : http://www.fichier-pdf.fr/2014/03/21/rapport-enquete/. Rapport élogieusement évalué par le CNRS et le Préfet des Pyrénées-Orientales. Rapport de recherche édité « Tarrius Alain, Bernet Olivier, Mondialisation criminelle : la frontière franco-espagnole de Perpignan à la Junquera. Edilivre, 110 p., 2014. »

10 Recherche en cours sur les frontières politiques et morales entre Occitanie et Catalogne. 32 maires ou adjoints, hors agglomération perpignanaise, rencontrés au 30/12/2017 : 18 pratiquent népotisme et clientélisme de façon débridée et peut-être peu consciente, trois, conscients, s’en expliquent, et 11, propos confirmés par plusieurs témoignages, se tiennent résolument à distance des rapports clientéliques.

11 Il s’agit d’une catalanité « de surface » peu prolongée par des accords politiques avec la centralité catalane de Barcelone. Le Président du conseil Général à majorité socialiste avait introduit le slogan : « le Roussillon accent catalan de la République », censé le dédouaner auprès des élus ruraux de son centralisme républicain.

12 David Giband, 2011, Les villes de la diversité. Territoires du vivre ensemble. Préface de Guy Di Meo, Economica-Anthropos, 150 p. Martine Arino, 2015, Clientélisme et action politique, Edilivre, 239 p., Alain Tarrius, 1997-1999, Fin de siècle incertaine à Perpignan. Drogues, pauvreté, communautés d’étrangers, jeunes sans emplois, et renouveau des civilités dans une ville moyenne française. Trabucaire, 205 p.

13 Id Yassine Rachid, 2014, Musulman et Catalan, une identité incertaine, Trabucaire.

14 Jérôme Fourquet, Nicolas Lebourg, Sylvain Manternach, (2014), Perpignan, une ville avant le Front National ?, éd de la Fondation Jean Jaurès. Et Nicolas Lebourg (2014) Perpignan : le FN contre une société bloquée ?, Fondation Jean Jaurès. Document téléchargeable

15 Le fétichisme de la marchandise (Marx – Engels, tome 2 du Capital), en échanges ultralibéraux, licites comme illicites, chosifie radicalement tout objet de trafic. C’est ainsi que les femmes des Balkans sont localisées dans une hiérarchie de clubs en fonction de leur apparence physique et de leur appétence sexuelle supposée (les « présentoirs »), leurs tarifs tiennent compte de leur polyvalence sexuelle (« multiservices »), leurs rémunérations intègrent la participation aux ventes de drogues (« bénéfices annexes, valeurs ajoutées »), leurs mobilités entre clubs tient compte surtout de leur obsolescence (« décrochage » des goûts des clients), leur mobilité d’étape en étape le long des territoires circulatoires de la nécessité de créer des renouvellements constants (« input/output »), la gestion de leurs économies est relative à la date prévisible de la fin de leurs activités à plein rendement (« date de péremption »), leur maintien dans l’orbite des clubs après exploitation sexuelle peut-être tributaire de leur reconversion en dealers-barmaid, dealers-ménage (« polyvalence »), …

16 Garants de la « tolérance » accordée aux clubs prostitutionnels et membres de la police fédérale. J’avais rencontré plusieurs dizaines d’entre eux en inaugurant à Barcelone en Juillet 2005, le colloque des Polices Démocratiques organisé par la Generalitat de Catalunya, puis en animant un atelier

17 A la différence des investisseurs espagnols qui opèrent en toute légalité (puticlubs légaux), les bourgeois français, surtout perpignanais, à la recherche d’une rente par des placements dans les puticlubs dotés de très forts intérêts (jusqu’à 19%) masquent leurs identités ou ne déclarent qu’une partie légale (5,5%) des revenus de leurs investissements auprès de banques en ligne ; une part, occultée, étant payée de la main à la main. Avant 2011 ils investissaient directement et anonymement auprès de chaque puticlub. L’apparition des Géorgiens et des Albanais dans le fonctionnement des clubs prostitutionnels, marqueurs de l’exploitation directe par les milieux criminels russo-italiens, correspond à une gestion nouvelle centrée sur les blanchiments de reventes intenses de psychotropes opiacés (d’Afghanistan, Turquie, Géorgie, Russie) et les placements internationaux auprès de banques en ligne très implantées au Moyen-Orient. Sur les 200 millions d’€ absorbés annuellement par les puticlubs du Levant pour le blanchiment de l’argent des drogues, en complément des revenus de la prostitution des 10 880 femmes originaires des Balkans, 4 environ viennent des Pyrénées Orientales assurant à quelques rentiers environ 675 000€ de revenus non déclarés, et 220 000 de légaux (5,5%).

18 On lira les remarquable articles, Philippe Chassagne et Kolë Gjeloshaj Hysaj, La criminalité dans les Balkans, Pouvoirs, n°132, 2010. Et : Kolë Gjeloshaj Hysaj, Ndrangheta et autres mafias italiennes :des influences culturelles balkaniques ? in Confluences Méditerranée n°103, pp 151-171.

19 Tarrius Alain, Olivier Bernet, 2010, Migrants internationaux et nouveaux réseaux criminels, Trabucaire, 162 p.

20-21 Auprès de clientèles attirées par des prix avantageux (les fournisseurs géorgiens) de l’héroïne, mais aussi de la cocaïne importée en Espagne, avec des prostitué(e)s d’Amérique latine, à prix bas (voie Portugal-Madrid ou Casablanca-Andalousie). Échanges de troc aussi avantageux pour les mafias russo-italiennes que pour leurs homologues latino-espagnols ; il existe donc pour les deux produits de mêmes origines une mise en concurrence entre les réseaux de distribution traditionnels (Camorra) et ceux du territoire circulatoire nord-méditerranéen (SCU, ‘ndrangheta+Donetz), source de conflits parfois mortels (Marseille) entre revendeurs de terrain.

21

22 Longue de 4 kms le long de l’autoroute, d’une sortie à l’autre.

23 Ces femmes ne sont pas présentes en même temps dans les clubs et leurs environs mais sur 24 heures (le flux des camions est continu…) il faut diviser par 2,5 ou 3 (selon les heures) les chiffres donnés pour obtenir la présence instantanée

24 Des « clubs », « associations », de la Costa Dorada, gérés plutôt par des ressortissants d’Europe du nord, et souvent liés à des studios photographiques pédopornographiques, recrutent dès l’adolescence, des garçons pour de courts séjours sur les Côtes espagnoles (‘allo boys’) ou parfois, l’été, pour des séjours en Nord Europe (escort boys).

25 Enquêtes menées en 2013, révisées en2014, et partiellement en 2017/18 par six doctorants. (Tarrius, Bernet 2014).

26 Prestation sexuelle occasionnelle tarifée.

27 Jean-Marc Offner et Denise Pumain, 1996, Réseaux et territoire, l’Aube, 212 p.

28 « doxa » qui consiste à nier la capacité d’initiative des migrants, toujours é- ou im-migrants, déplacés au gré des pouvoirs économiques et politiques.

29 Lors de ces transactions les milieux criminels des trafics d’héroïne consentent des prêts importants (plus de 5 milliards de $ en 2006) à la centaine de milliers de futurs transmigrants pour l’achat des produits électroniques : blanchiment qui autorise les attributaires des prêts à ne rembourses que 70% ou 80% des sommes prêtées…

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