Le silence de mort sur les violences est maintenu par la masculinité complice

Dans son introduction, introduction-demilie-beauchesne-a-son-ouvrage-permis-de-tuer-masculinite-culture-dagression-et-armee/ publiée avec l’aimable autorisation de M éditeur, Emilie Beauchesne indique que « nous vivons dans une société profondément inégale caractérisée par une vaste succession de violences à l’égard des femmes ». Et si certains cas de violence extrêmes font la une des médias, ils occultent ou rendent banals tous les autres, comme ravalés au rang de faits divers.

Aveugles aux statistiques et aux réalités vécues par les femmes, « la majorité des analyses de ces cas dits d’exception associent la violence à un individu seul ou encore mettent en cause la victime et, par le fait même, déresponsabilisent l’ensemble de la société ». Sans oublier que l’on ne saurait exonérer les institutions étatiques de leurs incapacités à prévenir ces violences. Banalisation ou occultation des violences, déni des féminicides, renforcent la culture du viol (en complément possible, le récent livre de Noémie Renard : En finir avec la culture du viol, les-violences-sexuelles-un-phenomene-massif-et-tolere-socialement/)

« Cet essai se penchera principalement sur un cas précis de violence contre les femmes : celui du « Tweed Creeper », c’est-à-dire l’ex-colonel des Forces armées canadiennes David Russell Williams, tueur et violeur en série ».

L’autrice précise « Au moyen d’une analyse féministe, je tenterai de saisir la complexité du phénomène social et politique de la violence contre les femmes perpétrée par des agents de l’État », que les actes de David Russell Williams ne sont pas en contradiction avec la socialisation des militaires, qu’il est bien un produit d’un sytème, ce qui n’enlève rien à ses choix et ses responsabilités.

Il est facile de considérer que certaines personnes sont des « pommes pourries » dans un ensemble sain, sans prendre en compte les dynamiques des rapports sociaux ou le continuum de violence prescrit par l’institution militaire.

Emilie Beauchesne revient sur des actes (tortures, viol anal) commis par des soldats canadiens en Somalie. Elle souligne, entre autres, que l’identité militaire est construite en opposition à un ennemi commun, que l’agression sexuelle est un moyen d’imposer le pouvoir colonial, que les comportements de complicités passives sont représentatives de la masculinité, que ne pas rompre le pacte de silence entre pairs permet à la fois le maintien de la solidarité entre soldats mais aussi d’échapper au rôle de victime potentielle.

Somalie, Régiment aéroporté du Canada (RAC), rapports d’enquête, démantèlement du RAC en 1995, individualisation et psychologisation pour dénier les portées politiques et économico-sociales des actes, occultation de l’agressivité valorisée et des violences inhérentes aux armées, « les soldats ne sont pas formés pour la paix »…

L’armée est une machine à fabriquer des tueurs, c’est « une institution totale et androcentrique », assumant et revendiquant une division sociale suivant les sexes, privilégiant les hommes blancs hétérosexuels, fonctionnant sur la base de l’autoritarisme et assurant une certaine forme de contrôle des femmes – à commencer par les conjointes de soldats – entre autres par l’isolement lié aux déménagements successifs et à la proximité imposée des quartiers militaires -, sans oublier la loi du silence (voir le titre de cette note, inspiré par une phrase de l’autrice). Les crimes contre les personnes y sont traités comme des problèmes disciplinaires et non comme des actes criminels.

Un enquête menée sur les violences envers les femmes (EVEF) et des résultats qui démontrent « la dimension endémique, voire épidémique, de la violence, qui englobe le viol et les violences sexuelles à l’égard des femmes ». C’est donc le double contexte d’un continuum de violences dans la société et des particularités masculinistes de socialisation par l’institution militaire qu’il faut prendre en compte pour analyser le cas de Russel Williams.

Effractions de domicile, vols, viols, assassinats… un colonel. « En rupture avec l’image du « bon soldat canadien », ces violences ont ébranlé l’imaginaire collectif et le sentiment nationaliste attribué aux Forces canadiennes ».

Emilie Beauchesne fait référence aux analyses d’Andrea Dworkin, parle de climat de peur, « Celle-ci a pour but de rétrécir le champ d’action des femmes, notamment leur participation dans la sphère publique, et de les forcer à se comporter de telle ou telle façon », d’outil de contrôle social, de sentiment d’impunité.

D’un coté, l’hyper-sexualisation de nos sociétés – dont ce qui découle de l’industrie pornographique – et de l’autre, la construction de l’identité masculine militaire – « polarisée entre l’homme protecteur et l’homme agresseur » -, sans oublier la place et la division sexuelle des outils et des armes, « votre arme = votre femme ».

L’autrice analyse les constructions de cette masculinité militaire, le sentiment légitime de possession des femmes, la masculinité complice, les rappels à l’ordre sexué, le mythe de la « vrai agression » commise par un étranger armé dans l’espace public, l’érotisation de la violence, les mises en application des fantasmes sexuels des tueurs et leurs scénarios complexes, le statut protecteur de haut gradé militaire, les liens entre « sécurité pour la nation » et insécurité pour les personnes – et en particulier pour les femmes.

Elle insiste à juste titre sur la dépolitisation construite des violences contre les femmes, la personnification des événements, la masculinité hégémonique. Dans le cas de Russel Williams, il y a occultation délibérée de sa position de colonel, comme pour écarter l’institution des crimes commis.

Emilie Beauchesne aborde aussi le processus de victimisation du bourreau, l’approche psychologique des crimes, le refus des analyses socio-politiques des violences, les approches par la « folie » permettant de conclure sur une « vérité » déjà contenue au point de départ, l’utilisation de photos et la mise en spectacle des évenements, la création d’une distanciation dépolitisante, l’euphémisation linguistique, la protection de l’institution militaire par l’enquête, la couverture médiatique comme protection de l’ordre établi…

En conclusion, Emilie Beauchesne résume certains points traités dont :

  • « la socialisation militaire était un facteur important dans la construction du modèle de la masculinité hégémonique militaire et la propension que celle-ci prend en matière de violence »

  • « La transformation des hommes en militaires, c’est-à-dire en « vrais » hommes, repose sur la déshumanisation de l’Autre, et le sentiment d’être au-dessus des lois »

  • « Le déni de la réalité des femmes mène à la normalisation de la violence puisque celle-ci n’est pas abordée de front »

Elle termine sur le nécessaire retrait du droit d’enquête et de poursuite de l’institution militaire en matière de crimes sexuels, des interrogations citoyennes sur le rôle des forces armées, « Pourquoi ne pas envisager leur démantèlement ? »

Un livre révélateur sur la culture d’agression, particulièrement dans l’armée, et sur la masculinité hégémonique.

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Emilie Beauchesne : Permis de tuer ? Masculinité, culture d’agression et armée

Le cas du colonel Russel Williams, violeur en série et tueur

M Editeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) 2018, 112 pages

http://m-editeur.info/permis-de-tuer%E2%80%89-masculinite-culture-dagression-et-armee-le-cas-du-colonel-russell-williams-violeur-en-serie-et-tueur/

Didier Epsztajn

En complément possible :

Jules Falquet : Préface au livre de Pinar SELEK, Devenir homme en rampant, jules-falquet-2013-preface-au-livre-de-pinar-selek-devenir-homme-en-rampant-paris-lharmattan/

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