Du coté du jazz (mai 2018)

La saga du siècle, du jazz et de Louis Armstrong, volume 15

Les incidences d’une grève.

Pour mémoire : Louis Armstrong est né le 4 août 1901, quasiment avec le siècle. Il incarne le jazz dont il fut le génie tutélaire. Daniel Nevers s’est lancé dans cette grande aventure de l’intégrale qui ne peut être exhaustive. Il n’est pas vraiment possible, ni intéressant de reprendre tous les enregistrements publics des groupes, Big Bands conduits par le trompettiste, génie incandescent puis grande vedette du show biz. La carrière de Sidney Bechet, soit dit en passant, suivra la même trajectoire. Tel que, les 15 volumes parus à ce jour permettent à la fois de suivre les évolutions de sa musique, de revenir sur la chronologie du 20e siècle et d’apercevoir les changements sociaux et sociétaux des États-Unis. Louis Armstrong a façonné les références culturelles de la première moitié du siècle dernier et laissé sa marque sur toutes les musiques dites de variété.

L’après seconde guerre mondiale le verra accéder au rang de star, traînant sa gouaille et sa voix, un peu moins la trompette – mais ce n’est pas le cas en cette année 1948 – sur toutes les scènes du monde, utilisé par le Département d’État américain comme ambassadeur. Au début des années 1960, Dizzy Gillespie sera lui aussi un « ambassadeur » de la diplomatie américaine. Une manière de se payer, de nouveau, un grand orchestre.

L’année 1948 avait commencé, avec le volume 14. Satchmo, comme tout le monde l’appelle et comme il se présente « Louis, Satchmo Armstrong » en oubliant Daniel son deuxième prénom – s’était tourné vers les petites formations. L’ère des Big Band tiraient à sa fin. Il fallait trouver un autre format. Le volume 14 montrait les premiers pas de la formule présentée notamment au festival international de jazz de Nice sous l’égide de Hughes Panassié. En juin 1948, pour des émissions de radio à Chicago et à Philadelphie, le « All-Stars » – le nom est adopté après des hésitations comme le raconte Daniel Nevers dans le livret – se met en place.

Il mérite son nom. Jack Teagarden, trombone, Barney Bigard, clarinette, Earl Hines, piano, Arvell Shaw, contrebasse et « Big Sid » Catlett, batteur représentent, chacun dans leur domaine, des références. Sidney Catlett est au premier plan sur la photo de couverture. A juste raison. Ce batteur a aussi été choisi par Charlie Parker et Dizzy Gillespie pour leurs enregistrements de 1944 pour le label Guild. Hines continue d’être un aventurier qui cherche à se déstabiliser pour trouver d’autres voies et Jack – Weldon Leo pour l’état civil – est à la fois un merveilleux chanteur de blues et un tromboniste décontracté pour réaliser des tours de force. Le rejet dont il a fait l’objet de la part d’une partie de la critique française est incompréhensible. Barney Bigard, originaire de la Nouvelle Orléans, a été le clarinettiste vedette de l’orchestre de Duke Ellington. Ses glissando sont restés célèbres.

Ce « All-Stars » se verra refuser l’entrée des studios. Non par ostracisme mais par la décision du syndicat des musiciens d’une grève des enregistrements en ce début d’année 1948 qui, certes, ne durera que 9 mois environ – moins que la première, de 142 à 1944 pour les grandes compagnies qui refusent de négocier – empêchera tout de même le groupe de laisser sa marque sur l’époque.

Il reste pourtant des traces. Les émissions de radio, de télévision, de concerts qui comble le milieu de l’année 1948 et le début 1949 – le coffret de trois CD nous arrête en avril. Daniel Nevers, après une sélection que je suppose drastique, nous propose 59 sélections pour ce voyage dans le temps et dans l’espace qui permettra à Louie – le « s » ne se prononce pas – de devenir une grande vedette. Les prestations sont tellement rapides dans le temps que le « All-Stars » est obligé de se répéter quelques fois à l’identique. Tous les amateurs de Satch ont vécu cette expérience. Des enregistrements réalisés en public qui, d’un disque à l’autre, n’offre guère de surprises.

Ce chapitre 15 permet, dans le même temps, de découvrir les stations de radio comme de télévision. « Bing » Crosby anime l’une d’entre elles, une autre par Eddie Condon, guitariste de son état et plongé dans le Dixieland après avoir été un des « Chicagoans » aux côtés de Bix Beiderbecke.

L’année 1949 sera aussi une grande année pour Armstrong. A la Nouvelle-Orléans, le mardi gras est fêté comme il se doit et donne lieu à plusieurs élections de Rois et de Reines dont « The King Of Zulus ». Louis, qui n’habite plus depuis longtemps à New Orleans, sera sacré Roi des Zoulous et il prendra ce rôle avec sérieux et responsabilité. En lien, il fera la première page de « Time Magazine ». La route de la renommée s’ouvrait devant lui.

Daniel Nevers n’ouvre pas seulement les portes d’une connaissance de l’œuvre de Louis Satchmo Armstrong, il brosse aussi le murmure du temps, ce bruissement nécessaire au travail de mémoire. Qu’il lui soit rendu grâce.

« Intégrale Louis Armstrong, volume 15, « The King Of Zulus » 1948-1949 », Livret et sélections Daniel Nevers, Coffret de trois CD, Frémeaux et associés.

Un concert exceptionnel

« Jazz From Carnegie Hall » ?

Le Carnegie Hall, sis à New York City, est des hauts lieux des concerts d’abord classiques, symphoniques même si des vedettes de la chanson française comme Charles Aznavour s’y sont produites. Il avait ouvert ses portes, entrouvert serait plus juste au jazz dés 1932 pour accueillir Benny Goodman et son orchestre en 1937 et les concerts organisés par John Hammond en décembre 1938 et 1939, « From Spiritual To Swing ». Une histoire qui aurait pu être d’amour mais il n’en fut rien, du moins en cette fin des années cinquante.

Pourquoi, en tenant compte de cette mémoire, appeler une série de concerts et de tournées qui prenaient exemple sur les « Jazz At The Philharmonic » – JATP pour les intimes – « Jazz From Carnegie Hall » ? Une idée du britannique Harold Davison confondant volontairement tous les philharmoniques pour bénéficier de la renommée du lieu. Le titre n’a sans doute pas plus d’importance qu’anecdotique mais il est révélateur des méconnaissances de l’époque de la vie aux Etats-Unis. Il faudrait faire une étude des relations du jazz et des salles de concert exception faite de ces JATP voulus par Norman Granz pour faire reconnaître le jazz, les musicien-ne-s et casser les codes des frontières entres les branches de la musique et lutter contre le racisme.

L’essentiel, ce sont les concerts. Soit ici LE concert. La seule trace qui nous reste est cet enregistrement réalisé dans de bonnes conditions techniques à l’Olympia, le 1eroctobre 1958. Les coproducteurs sont évidemment, pour cette période, Daniel Filipacchi qui présente le concert et Frank Ténot. La création d’Europe n°1 allait de pair avec l’émission présentée par les deux compères « Pour ceux qui aiment le jazz » et les concerts donnés à l’Olympia soit à 18h, soit à Minuit.

Bientôt le vote de la nouvelle Constitution proposée par le Général de Gaulle occupera les électrices et les électeurs pendant que la guerre d’Algérie, elle, se poursuit. Dans cette période troublée, Kenny Clarke, batteur inventeur de la batterie be-bop, s’est installé dans la banlieue parisienne et fera partie d’une drôle d’équipe, celle qui réunit Bud Powell, Pierre Michelot et lui-même. Il créera, avec Dante Agostini, une école de batterie qui marquera beaucoup de jeunes batteurs français de ce temps.

Pour ce concert, il est présent. Il retrouve un vieil ami, le contrebassiste Oscar Pettiford, « un des meilleurs » dit Filipacchi à juste raison dans son annonce. Il est la vedette incontestée de la première partie, en particulier sur une improvisation, longuement préparée, sur « Stardust ». Le pianiste, étonnant, Phineas Newborn ne peut être oublié. Superbe et plein de cette confiance en soi qui lui fera défaut par la suite. Il est à cheval entre tous les styles, entre toutes les époques. La version en trio de « Afternoon in Paris », composée par John Lewis, est un grand moment surtout lorsqu’on connaît quelques versions précédentes de ce thème. Lee Konitz, en habitué des scènes parisiennes, vient apporter sa touche.

Une deuxième partie qui s’ouvre avec le duo de trombones, Jay Jay Johnson et Kay Winding réunis pour l’occasion de ce concert. Des retrouvailles qui pourraient laisser penser qu’ils ne sont jamais quittés. Le pianiste ici serait Red Garland et non plus Phineas Newborn.

Au total, un voyage qui ne déçoit pas. De quoi revivre ces moments étranges d’une organisation qui disparaîtra. « Dust to dust » mais cette poussière est de celle qui provoque un plaisir intense.

« Jazz from Carnegie Hall, 1er octobre 1958 » La collection des grands concerts parisiens, Frémeaux et associés.

 Nicolas Béniès

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