Léo Mordac, « Moi/les autres »

Une drôle de rencontre pour une œuvre atypique. Léo Mordac1qui habite Saint-Claude a lu des billets de mon blog prend contact avec moi, souhaitant me parler de son travail. Il m’apprend qu’il écrit des hashtags sur des murs et peint des toiles. J’avoue que dit comme ça je reste… en questionnement ! 

Une rencontre à Paris et une correspondance vont éclairer ma très obscure lanterne et me faire pénétrer dans un monde inconnu celui des réseaux sociaux.

Léo écrit sur des murs de courtes phrases précédées d’un hashtag. Des phrases comme Ceci n’est plus un tag/atlantis/peaceforParis/débattre/debout/ debout/keepaneyeonme/laisser une trace quelque part/Iambaack. Ces phrases sont parfois écrites isolément, parfois elles couvrent des murs entiers. « Celui qui voit » est alors « invité » par l’artiste a écrire sur son smartphone, sa tablette, son ordinateur le hashtag et il pénètre de cette manière dans un réseau, sous-réseau de fait, d’un réseau social plus étendu et, à la limite, d’une extension infinie. Ce faisant, il entre en relation avec le créateur du hashtag, Léo Mordac en l’occurrence, et tous ceux qui auront fait la même chose que lui/elle. Ainsi se créent des réseaux thématiques qui sont autant de lieu d’échanges.

Le mur sur lequel sont écrits les hashtags a son équivalent virtuel : le mur du réseau. Les hashtags lancés par Léo comme des bouteilles à la mer affichés sur un mur virtuel deviennent des espaces de discussion coopératifs. L’artiste, c’est celui qui jette la bouteille. Le reste, la nature des échanges, les images postées sur le site, la « modération » lui échappent. Le réseau est « libertaire » ; il ne peut être contrôlé par les pouvoirs et ses « membres » ont le même statut, la liberté de dire, d’écrire, et son corollaire, la responsabilité.

Pour comprendre la genèse de cette idée et le lien entre les hashtags et l’œuvre peinte, il nous faut convoquer la biographie de l’artiste. « Premières œuvres sur mur…des mots laissés à la craie. Des messages éphémères jetés à l’océan. Puis la découverte du # comme véhicule et outil de partage de mes messages. Grâce au #, jai réalisé que mes messages pourraient à la fois s’écrire sur les murs des rues mais aussi sur les murs des réseaux sociaux. Là, débute le jeu du partage à plus grande échelle. Les tags sur les murs circulent sur le net grâce aux passants qui les prennent en photos. »

Une idée somme toute poétique qui a surgi dans un parcours singulier. « Mon parcours artistique est atypique. J’ai été tout autant formé par mes cours d’esthétique à la fac que par mes rencontres avec les peintres aussi divers et variés qu’Alechinsky, Rustin, Weisbuch, Aeschbasher, Rero ou M.Chat, ou encore par mes années de jeunesse à arpenter les rues avec mon skate. Mon parcours est sinueux, non étiquetable et toujours en mouvement. C’est aussi ma manière de me positionner dans l’univers artistique. Tous les raccourcis de raisonnement, les lignes droites toute tracées et les clichés simplificateurs m’ennuient. »

C’est après avoir rencontré Léo Mordac que j’ai compris que sa démarche n’avait rien à voir avec les tags des graffeurs. Les tags s’inscrivent dans le « game » des crews, dans une perspective de marquage du territoire, identifier un territoire donné comme celui «  réservé » à un crew, rivaliser avec d’autres crews selon différents critères (bomber les noms des membres du crew dans un endroit difficile d’accès/interdit d’accès, graffer le nom du crew le plus grand nombre de fois dans une ville, un quartier, sur un itinéraire donné etc.) Les règles du « game » sont le plus souvent ignorées de « ceux qui voient ». Les « gamers », par contre, les connaissent, car, par définition, sans règles partagées, il n’y a pas de « game ». Appropriation d’un territoire, « lutte » pour la suprématie, dit autrement, pour mériter la reconnaissance par les autres crews de la suprématie. Un jeu de pouvoir donc. Les hashtags de Léo Mordac sans être le contraire des tags, sont tout autre chose.

Reste à expliquer le lien entre ce « chantier de travail » et la peinture « dans la rue » et à l’atelier. Mordac auprès de moi s’en explique : « Les # font le lien entre le mur de la rue et le mur virtuel. Sur ma toile, je dépose de manière abstraite tout ce que j’ai pu trouver, absorber et assimiler sur les réseaux sociaux. C’est une autre manière de revenir à la réalité. Les motifs et les formes abstraites qui se trouvent sur toile sont la synthèse de ma culture artistique et de ma culture numérique, une manière de réécrire ma propre version/partition de l’art. Avec le # je m’adresse uniquement à l’esprit du spectateur. Souvent ceux qui prennent les # en photo comprennent mes double-sens ou les jeux de mots que j’ai choisis ces #. Il y a souvent proximité intellectuelle. Ceux qui apprécient mes toiles entre dans un univers plus grand. Le numérique est présent évidemment mais c’est une proximité plus psychologique et personnelle qui s’opère. Ça, c’est la théorie car souvent les personnes qui aiment mes toiles les aiment pour des raisons qui m’échappent complètement) ! Une certaine idée du beau, je suppose. »

Il est vrai que le lien existe mais est « subtil », comme on parle d’un parfum subtil. En comparant les toiles de Mordac et ses interventions urbaines, insensiblement, les éléments figuratifs disparaissent. Les toiles les plus anciennes combinent éléments abstraits et éléments figuratifs (souvent des motifs qui évoquent le végétal). Le temps semble épurer les œuvres. Elles glissent pas à pas vers une complète abstraction et une recherche toujours plus grande des harmonies chromatiques. L’abstraction de Mordac est une accumulation de signes. Bizarrement peints en plusieurs couches comme trois matriochkas ; sauf que les couches ne se recouvrent pas, elles se complètent. Comme un premier tableau auquel on ajoute un second (un second qui conservent sa réalité) ; première et deuxième couche complétées par une troisième. Il ne s’agit pas d’une décantation mais plutôt du contraire. Les superpositions partielles jouent l’une par rapport à l’autre et, plan par plan, le tableau se crée. Mordac lève alors son pinceau, toujours attentif à la quasi superposition des couches et à l’organisation de l’espace.

Léo Mordac refuse l’hermétisme. Hashtag et peinture sont des vecteurs de communication. L’art est ce qui relie l’artiste et « celui qui voit ». Sa peinture est une offrande : il nous donne à voir de la beauté, cette esthétique qui est au début de sa carrière et qui en est également une finalité. Léo n’a ni renoncé au dialogue avec les Autres, à l’échange des points de vue, au partage du savoir et de l’expérience, ni à l’éternelle quête du Beau.

Dans notre monde qui est ce qu’il est, il propose de paisibles oasis de paix, dans une abstraction pleine de couleurs qui caressent nos sens.

Richard Tassart


Exposition galerie Couteron, Paris, à partir du 2 juin 2018.

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