Peu importe qui elles épousent, elles épousent aussi un ménage

« Peut-on utiliser le terme de « solidarités familiales » pour désigner les diverses formes d’entraide entre les membres de la famille élargie, donnant ainsi l’illusion que toutes et tous se soucient mutuellement de leur bien-être, alors qu’une bonne partie de ces entraides, qui impliquent du travail non rémunéré, sont exécutées par les femmes ? Que signifie pour les féministes de parler de solidarité dans une institution qui repose, entre autres, sur l’assignation du travail domestique aux femmes. »

Dans leur édito, Clothilde Palazzo-Crettol, Carola Togni, Marianne Modak et Françoise Messant examinent, entre autres, les enjeux sexués de la construction d’un « nous familial », le « prétendu contrat de réciprocité » véritable rempart contre l’égalité, (En complément possible, Carole Pateman : Le contrat sexuelle-contrat-sexuel-est-une-dimension-refoulee-de-la-theorie-du-contrat/), les formes d’entraide quotidienne et la solidarité quotidienne reposant « largement sur la responsabilité et le travail matériel et émotionnel des mères, filles, sœurs, nièces, voire amies et voisines ».

Elles présentent les différents textes du Grand angle, mettent l’accent sur l’« immense charge de travail », les raisons pour que des féministes s’intéressent particulièrement à ce sujet, les enjeux politiques « en termes de reconnaissance, de justice, de redistribution que soulève la question des solidarités », l’articulation entre dimension contraignante et « portée « capacitante » des solidarités familiales », la nécessité de « repenser des espaces d’appartenance favorisant une réelle égalité, une part étendue de liberté et davantage de bien-être », le caractère genré des « obligations morales, matérielles et légales », les revendications de prise en charge collective de la dépendance, la réduction du temps de travail pour toutes et tous…

Je n’aborde que certains articles et thèmes traités.

Quel est donc cet objet « solidarités familiales » peu abordé dans l’univers théorique des rapports sociaux de sexe ?

L’offensive néolibérale contre certaines fonctions socialisantes des Etats, entraine une recomposition des rapports « entre sphère privée et sphère publique ». Marianne Kempeneers, Isabelle Van Pevenage et Renée B. Dandurand analysent les « solidarités familiales sous l’angle du travail » au Québec. Elles abordent, entre autres, les nouveaux risques sociaux, les échanges de biens et de service entre les membres d’un réseau familial élargi, les étapes critiques de parcours de vie, la non-solidarité de toutes les parentèles, l’implication en premier chef des femmes, l’oubli du travail « comme concept structurant les rapports sociaux », le travail du care, le travail informel de prise en charge des individu·es vulnérables, l’extension du travail non rémunéré des femmes, la division sexuelle du travail, les rapports d’appropriation, l’auto-dispense des homme de certains travaux, les solidarités privés en regard des « solidarités publiques concomitantes »…

Les autrices étudient plus particulièrement, les solidarités entourant la petite enfance, les reconfigurations sans précédent de l’univers du travail des femmes…

Il me semble que face « au recul de certaines solidarités publiques », un écartèlement des pratiques se manifeste – en fonction de l’imbrication des rapports sociaux de sexe avec les autres rapports sociaux et/ou de la force des normes genrées. Et s’il convient de réclamer la gratuité de prestations socialisées (donc un financement public), c’est plus du coté de l’auto-organisation des femmes (y compris pour peser contre l’inactivité des hommes) que de la sollicitation de l’Etat-organisateur qu’il faut rechercher des solutions émancipatrices.

Ceux qui en parlent et ceux qui en fontMarie-Clémence Le Pape, Élise Tenret, Bérangère Véron, Karine Pietropaoli et Marie Duru-Bellat parlent, entre autres, des obligations légales, de la subjectivité de l’engagement, des différences normatives entre hommes et femmes, des variations d’« exigence morale », des relations aux plus jeunes et aux plus agé·e·s, des « deux morales familiales différenciées, notamment en ce qui concerne la prise en charge des personnes âgées dépendantes ». Les hommes se dégagent très facilement (ou ignorent les tâches) du « caractère routinier et accaparant de l’aide familiale »

Les autrices montrent aussi que « l’identité familiale masculine se construit davantage en référence à la lignée et au statut de fils ». Elles soulignent certains éléments de construction de modèle ou de normes familialistes, les mécanismes d’exigence différents suivant le sexe, le sur-investissement des femmes… « Les inégalités entre les femmes et les hommes ne sont donc pas seulement une affaire de pratiques : elles trouvent leurs fondements dans une vision archaïque et statutaire des relations familiales qui légitime que chacun·e reste à sa place ».

Cette analyse devrait être complétée par la prise en compte d’autres rapports sociaux, liés à la modification des lieux de vie ou à la racisation. Les agencements et leurs temporalités pouvant prendre d’autres configurations et engendrer d’autres contradictions.

Les communautés de religieuses, des femmes au service des missions apostoliques de l’Eglise, un ordre social, l’inscription dans des secteurs principalement assignés aux femmes, des relations parfois conflictuelles tant envers l’Eglise que l’Etat, « Pour se faire reconnaître, elles se sont parfois opposées aux pouvoirs en place et ont pu faire preuve de désobéissance à l’égard des autorités ecclésiastiques », l’expérience des responsabilités « non communément attribuées à des femmes », le double renoncement « identitaire et familial », le prix des transformations « du couvent à la maison de retraite ». Un mode vie qui ne peut être réduit à la soumission, des dimensions « émancipatrices » pour certaines. C’est aussi en analysant des configurations particulières des rapports sociaux de sexe, que l’on peut mieux appréhender les réalités de la division sexuelle du travail et des concurrences entre femmes.

J’ai déjà abordé spécifiquement le bel article de Zahra Ali « La fragmentation du genre dans l’Irak post-invasion », seul-un-projet-de-societe-qui-met-a-egalite-les-femmes-et-les-hommes-les-confessions-et-les-religions-peut-representer-un-avenir-pour-lirak/

 Le droit à l’avortement au Québec, les luttes historiques, le Centre de Santé des femmes de Montréal, les pratique abortives alternatives, le partage des savoirs en matière de santé sexuelle, « Ainsi, la mise en place du service d’avortement s’est nourrie de la critique féministe radicale de la pratique médicale « ordinaire », née dans le contexte de contestation sociale et politique des années 1970 et de l’expérience aixoise en la matière ».

Les trois « D » : déprofessionnaliser, démédicaliser, désexiser. Comme le souligne Marie Mathieu, il s’agit bien de « santé pensée par et pour les femmes », de réinscription de l’avortement dans les actes de la vie ordinaire, de choix élargi quant à la prise en charge de la douleur, de gestion non pharmaceutique de la douleur et de l’angoisse, de limitation des actes médicaux, de respect des choix des femmes, d’équipe de soins exclusivement féminine, d’acquisition par les femmes des savoir-faire, de connaissance de « la nature des gestes posés sur leurs corps », de gratuité générale de l’avortement, de pilule abortive, et, d’individualisation de l’acte du « pro-choix » contre les mal-nommé·es « pro-vie » ne respectant ni les choix ni les vies des femmes au nom d’un futur possible d’un embryon, etc. Reste comme l’indique l’autrice une certaine hiérarchisation entre un événement positif – la maternité en construction – et l’avortement « un épisode encore à dissimuler et bien souvent tu ». Il conviendrait donc d’associer la critique sociale du contrôle médical des femmes à l’extension de leur maitrise de tous leurs droits sexuels et reproductifs.

 

En avant première de la publication en français du livre d’Andrea Dworkin Coïts (Intercourse) – à paraître aux Editions Syllepse (France) et Remue-ménage (Québec) – la préface de l’autrice. Elle y parle, entre autres, des conseils offensants de ses collègues, du monde sexué de la domination et de la soumission, des frontières qu’ont tracées les hommes, d’auteurs entaillés et disséqués, des habitudes de déférence qui doivent être brisées, de sexualité et de domination, de baise sans liberté ni égalité…

J’en reproduis le dernier paragraphe : « Intercourse est quête et assertion, passion et furie ; et sa forme mérite, tout comme son contenu, l’attention critique et le respect ».

Cette préface est précédée d’un texte du traducteur Martin Dufresne. « Cette démarche de lèse-virilité est peut-être en même temps la plus optimiste quant à notre avenir commun »

Mais il nous faudra encore attendre quelques mois pour découvrir, enfin en français, toute la puissance des analyses de cette immense écrivaine féministe.

En complément possible :

Je signale aussi le femmage de Cristelle Hamel à Colette Guillaumin et celui de Christine Delphy à Kate Millett.

Le titre de cette note est issu de l’article sur Iris von Roten.

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Sommaire

Édito : Clothilde Palazzo-Crettol, Carola Togni, Marianne Modak et Françoise Messant : Les enjeux sexués des « solidarités familiales »

Grand angle

Marianne Kempeneers, Isabelle Van Pevenage et Renée B. Dandurand : Les solidarités familiales sous l’angle du travail: un siècle au Québec

Marie-Clémence Le Pape, Élise Tenret, Bérangère Véron, Karine Pietropaoli et Marie Duru-Bellat : « Ce sont ceux qui en parlent le plus qui en font le moins ». Pratiques et normes de solidarité familiale chez les femmes et les hommes dans la France contemporaine

Annick Anchisi et Laurent Amiotte-Suchet : Vivre dans une communauté de religieuses. Des solidarités revisitées à l’aune de la vieillesse

Camille Logoz : « L’éternel potage » qu’on nous ressert à chaque fois. Représentation et négociation des normes d’entraide familiale dans la pensée féministe d’Iris von Roten

Champ libre

Zahra Ali : La fragmentation du genre dans l’Irak post-invasion

Marie Mathieu : Le Centre de Santé des femmes de Montréal d’hier à aujourd’hui. Des pratiques en mouvements

Parcours

Camille Masclet et la transmission familiale du féminisme

Entretien réalisé par Françoise Messant et Marianne Modak

Actualités

Martin Dufresne : Dworkin, aujourd’hui. À propos de sa Préface à Intercourse (Coïts)

Andrea Dworkin : Préface de Coïts 

Comptes rendus

Dina Bader : Sara R. Farris, In the Name of Women’s Rights. The Rise of Femonationalism

Edmée Ollagnier : Diane Lamoureux, Les possibles du féminisme

Farinaz Fassa : Nadia Lamamra, Le genre de l’apprentissage, l’apprentissage du genre

Lori Saint-Martin : Sextant, Muriel Andrin, Stéphanie Loriaux et Barbara Obst (Coord.) M comme mère, M comme monstre

Ginevra Conti Odorisio : Sarah M. Grimké, Lettres sur l’égalité des sexes

Joy Charnley : Nahema Hanafi, Le frisson et le baume. Expériences féminines du corps au Siècle des Lumières

Anouk Essyad : Feminist Studies, Decolonial and postcolonial approaches : a dialogue

Collectifs

Les indociles : A l’heure où tout le monde se dit pour « l’égalité », nous nous revendiquons féministes

Camille Klamydia’s : Association pour la santé sexuelle des femmes qui aiment les femmes

Hommage

Christel Hamel : Colette Guillaumin (1934-2017) : une pensée constructiviste et matérialiste sur le sexisme et le racisme

Christine Delphy : Kate Millet (1934-2017) : une immense figure du féminisme

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Nouvelles questions féministes : Solidarités familiales ?

Coordination :Marianne Modak,Françoise Messant, Clothilde Palazzo-Crettol, Carola Togni

Volume 37, N°1 : 2018

Editions Antipodes, Lausanne 2018, 208 pages, 25 euros

Didier Epsztajn


 Autres numéros de la revue : revue/nqf/

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