Quand la propagande coloniale envahissait Paris: l’exposition de 1931

L’exposition coloniale internationale (ECI) de 1931

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Le Palais de la Porte Dorée de Paris a été construit à l’occasion de l’Exposition Coloniale Internationale de 1931. Elle ferma ses portes le 30 novembre, soit il y a 90 ans jour pour jour.

Le palais changea ensuite plusieurs fois d’attribution, tout en maintenant l’Aquarium tropical, présent depuis 1931.

En fin depuis 2007, le Musée de l’histoire de l’immigration Celui-ci est le fruit d’une longue exigence finalement satisfaite, portée par nombre d’organisations antiracistes et historien-nes, sociologues, spécialistes de cette question. 

Du 6 mai au 30 novembre 1931, cette exposition tenta de promouvoir une image de la France impériale à l’apogée de sa puissance. 

Ce fut un immense succès populaire. Véritable ville dans la ville, l’exposition s’étendait sur plus de 1200 mètres de long et était sillonnée par plus de dix km de chemins soigneusement balisés. Elle s’inscrivait dans la tradition des expositions universelles du XIXeme siècle vouées à promouvoir la puissance des nations européennes. Cependant celle était exclusivement consacrée aux colonies. 

L’exposition a accueilli plus de 8 millions de visiteurs, c’est un chiffre considérable : 4 millions de parisiens, 3 millions de gens de banlieue et un million d’étrangers. Cette dernière indication est sujette à caution, car 1931 est une année de recensement indiquant que   millions d’étrangers résident en France, essentiellement européens mais pas seulement 

Ainsi depuis que les Etats-Unis ont suspendu leur politique de quotas de ressortissants étrangers, la France est elle devenue la plus importante aire d’arrivée de migrants au monde.

Un soin inouï et un apparat peu commun ont entouré l’ouverture de cet « évènement de l’année » selon Lyautey qui, conquérant du Maroc et « fondateur de l’Empire » bénéficia d’une entorse au protocole et fut autorisé à partager la banquette arrière de la voiture présidentielle de Gaston  Doumergue.

L’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch relate un article du journal Le Temps : « le  cortège s’émerveilla de la reconstitution du temple d’Angkor qui fut le clou de l’Exposition. Puis le cortège longea les pagodes du Laos, aux toits colorés, la coupole blanche du pavillon de l’Algérie, les huttes africaines … »

La spécialiste de l’AOF indique qu’une immense tour de plus de 60 m de haut fut érigée par l’armée au centre de la ville coloniale représentée pour sa propre gloire. Le grand historien Charles Robert Ageron nous a démontré que l’exposition coïncide avec les premiers retentissements sérieux de la crise mondiale dans les possessions françaises. De sourdes contestations et des solutions alternatives au fait colonial sont à l’oeuvre. Le retour au passé n’est déjà plus possible. Le colonialisme civil et militaire appuyé par les églises va diviser les peuples, se raidir et frapper sévèrement. Mais avant cela il se doit de représenter à sa manière, selon l’historien Christophe Bosquillon, l’ensemble du monde colonial et toutes ses composantes sous un jour flatteur. 

C’est pourquoi, pour rendre l’évènement plus vivant et plus attractif, des animations y furent proposées.

Dans chaque section des habitants des colonies donnaient vie aux villages reconstitués. 1500 femmes et hommes d’Afrique subsaharienne furent recrutés sous contrat. Des artisans montraient leur habileté à travailler le cuir et le métal. Des femmes faisaient la cuisine ou lavaient le linge en chantant et en dansant, reproduisant ainsi les stéréotypes. Il s’agissait d’exhiber des femmes et des hommes pour affirmer le pouvoir de la France sur ces populations. 

Exotique, démesurée, l’exposition se prolongeait la nuit sous les effets des jeux de lumière et des fontaines lumineuses. Il fallait que le quidam en eût pour son argent. 

A travers cette vision idéalisée du monde colonial, suintait l’idéologie raciste d’une époque, prouvant la supériorité de l’Occident chrétien, qu’il fût catholique ou protestant. Cet Occident se considérait comme porteur d’une mission civilisatrice contre « les tyrannies locales ». 

Cette exposition avait un autre but. Celui de montrer aux autres puissances coloniales qu’il fallait compter sur la France éternelle. Le manque d’enthousiasme des autres colonialismes fut patent : ni l’Espagne (revendiquant une plus grande part du Maroc) ni l’Angleterre n’acceptèrent de participer.

De ce point de vue tourné vers la propagande, on fit preuve d’offensive à l’égard des jeunes générations. 

Une dizaine de caravanes scolaires amenèrent près de 20 000 élèves avec leur directrices, leurs directeurs, leurs maîtres et maîtresses.

Les étudiant(e)s pour leur part reçurent des leçons d’histoire ou plutôt des « leçons de choses ». Le palais des colonies, seul bâtiment construit en dur pour survivre à l’événement constituait un lieu de synthèse de l’exposition, présentant l’histoire de l’empire français, ses territoires. Il fallait donner à voir l’empire de façon soignée et didactique. 

Quant aux « valeurs » du colonialisme, que devaient être la morale, le progrès, l’effort, le nationalisme, la loyauté à l’égard de la métropole, l’historien et militant anticolonialiste Gilbert Meynier a observé que celles-ci sont autant de rivières se jetant dans le « grand fleuve de l’idéologie populaire impériale pour un public infantilisé ».

On n’a pas hésité à montrer à ce public un spectacle immonde en exhibant cent trente-trois Kanaks prétendument cannibales qui firent les délices de la  presse d’extrême-droite.

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Quant au quotidien Paris Soir, il publia un montage de six photos en un seul lot représentant à la fois un éléphant, des zèbres, des girafes, des singes s’amusant en liberté ainsi qu’un groupe de Marocains et un groupe de Tunisiens. Notons que les organisateurs avaient interdit les pousse-pousse car jugés dégradants pour les hommes attelés comme pour les … usagers !! 

Une courageuse minorité anticoloniale s’est opposée à cette gigantesque  manifestation colonialiste. 

La condamnation du Parti communiste français fut d’abord sans appel. Puis son discours s’affaissa quand son secrétaire général Maurice Thorez déclara : « le droit au divorce (des colonisés NDLR) n’oblige pas de divorcer ».

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Le timide projet de réforme Blum-Violette à propos de l’Algérie, tenté par le Front Populaire soutenu par le PCF, mais qui ne vit jamais le jour, mit en grande difficulté ce parti, face aux revendications des indépendantistes algériens du Parti du peuple algérien (PPA)

La SFIO (parti socialiste ) n’a pas récusé le bien fondé de cette manifestation. Son journal le Populaire en publia de nombreux compte-rendus. 

Un de ses commentaire était limpide : « Que le peuple de Paris, de France et de l’Univers en tire plaisir et profit, nous n’y faisons aucun obstacle. »

Des militants communistes essentiellement Indochinois firent plusieurs tentatives pour organiser des initiatives visibles.

Ils distribuèrent des tracts et tentèrent à trois reprises d’organiser une manifestation dans l’enceinte même de l’exposition. La préparation la plus avancée prévue le 3 Août échoua par l’arrestation et l’emprisonnement de dizaines de militants avant qu’elle ne commence. 

Une contre exposition intitulée la vérité sur les colonies à laquelle participèrent artistes, intellectuels, écrivains dont Aragon, Paul Eluard ou André Breton tenta de dénoncer les pans peu glorieux passés sous silence. 

Cette exposition dura peu, sa fréquentation fut réduite (4200 entrées du 19 septembre au 2 décembre ) et son impact fut très faible. 

La parole anticolonialiste la plus franche fut portée par une poignée de militant-es communistes libertaires autour de Daniel Guérin notamment et des jeunes socialistes de gauche regroupés dans la SFIO et dont certains rejoindront les premiers groupes trotskistes. Ils prêchèrent souvent dans le désert.

Mais ils menèrent aussi des actions de solidarité très concrètes : pour cette période, ils ont ainsi soutenu financièrement, hébergé clandestinement, protégé y compris physiquement des hommes et femmes en particulier d’Algérie et d’Indochine, qui joueront plus tard un rôle déterminant dans leurs pays libérés. 

Au moment où soufflent sur ce pays des vents mauvais et pestilentiels, où certains osent parler de rôle positif de la colonisation, où la parole raciste est vomie sur les ondes, sur les écrans, dans les journaux populaires de façon décomplexée et sans aucune retenue, il est important de rappeler que ce pays a une longue tradition coloniale et xénophobe.

Philippe Chamek pour Memorial 98

http://www.memorial98.org

En travaillant à cet article, je me suis rendu compte que le Musée de l’histoire de l’Immigration autrefois Musée de la Porte dorée et donc vestige de l’ECI avait donné des conférences extrêmement intéressantes sur l’année 1931

Claire Zalc : « La France hostile, xénophobie, racisme et antisémitisme à l’heure de l’Exposition Coloniale »

Sous la direction de Laure Blevis, Hélène Lafont- Couturier, Nanette Jacomijn, Claire Zalc aux éditions Gallimard : « Les étrangers aux temps de l’exposition coloniale ». 

Bibliographie

Christophe Bosquillon : De l’exposition coloniale au musée de la France d’Outre Mer. La mise en scène du colonisé dans la société (mémoire de maitrise, université Paris VII, 1985.

Jacques Thobie / Gilbert Meynier / Catherine Coquery-Vidrovitch/ Charles-Robert Ageron : Histoire de la France coloniale 1914-1990 

L’Histoire, numéro spécial : Le temps des colonies, numéro 69, pages 41 à 48

Catherine Hodeir, Le Non-Dit dans l’exposition coloniale de 1931, mémoire de maîtrise, université Paris VIII, 1978.

Articles de Memorial en lien avec ce thème :

http://info-antiraciste.blogspot.com/2020/07/colonialisme-que-signifie-la.html

http://www.memorial98.org/2016/12/le-premier-genocide-du-xxe-siecle-herero-et-nama-face-a-l-allemagne-imperiale.html
http://www.memorial98.org/article-17-octobre-1961-un-massacre-colonial-120574236.html 

http://www.memorial98.org/article-de-castres-a-carcassone-chronique-de-la-tradition-coloniale-et-de-la-haine-raciste-125529792.html

http://www.memorial98.org/article-gueant-la-strategie-de-l-araignee-98679439.html avec la réponse de Georges Clemenceau le 30 juillet 1885 à un Jules Ferry prétendant justifier la colonisation par la supériorité de la civilisation occidentale, en ces termes : 

«… Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! (…) Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’Homme !… »

http://info-antiraciste.blogspot.com/2015/04/setif-enfin-la-reconnaissance-de-la.html (massacre Sétif 8 mai 1945) 

http://www.memorial98.org/2018/04/genocide-des-armeniens-soutien-a-un-projet-historique.html

 http://info-antiraciste.blogspot.com/2015/04/menard-apologiste-de-lalgerie-coloniale.html

Auteur : entreleslignesentrelesmots

notes de lecture

Une réflexion sur « Quand la propagande coloniale envahissait Paris: l’exposition de 1931 »

  1. Une précision.
    QUAND PERSONNE NIAIT QUE LA PRESENCE ANGLO-SIONISTE EN PALESTINE ETAIT COLONIALE.
    Face à la réalité du processus colonial en Palestine il peut paraître étonnant et même pathétique qu’un certain nombre de chercheurs israéliens s’acharnent encore à tenter de démontrer que le sionisme n’a rien à voir avec le colonialisme et que le peuple juif aurait échappé par on ne sait quel miracle aux idéologies et aux pratiques colonialistes si répandues alors en Europe. Ils refusent de voir – ce que les principaux leaders du sionisme n’ont jamais vraiment nié – qu’un processus colonial dont le mouvement sioniste était totalement partie prenante s’est déroulé en Palestine, durant la période mandataire. Beaucoup se félicitaient d’ailleurs de participer à l’aventure coloniale, d’avoir par exemple un Pavillon Palestine à l’Exposition coloniale de 1931. On était fier qu’un artiste sioniste français, Adolphe Feder, présent également au pavillon de Madagascar, expose les aquarelles ou les dessins, au cachet tant orientaliste que colonial, qui avaient, en 1927, illustré plusieurs reportages sur la Palestine, tels « Terre d’amour » de Joseph Kessel, « Le retour à Jérusalem » de Pierre Bonardi et « La caravane sans chameaux » de Roland Dorgelès. Peu de monde mettait alors en doute le caractère colonial de la présence anglo-sioniste en Palestine ; ceux qui peignaient à la gloire du haloutz, du pionnier, peignaient en réalité à la gloire du colon et du colonialisme, à la gloire de l’œuvre coloniale, comme il en était alors de même dans tous les autres pavillons.

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